Égalités / Culture

Les costumes d'«In Treatment» bousculent la représentation du corps féminin

Temps de lecture : 8 min

Dans le rôle d'une riche psy de Los Angeles, Uzo Aduba émerveille avec ses tenues opulentes, colorées et parfaitement ajustées à sa corpulence.

Uzo Aduba incarne la psy Brooke Taylor dans la quatrième saison d'In Treatment. | Capture d'écran HBO via YouTube
Uzo Aduba incarne la psy Brooke Taylor dans la quatrième saison d'In Treatment. | Capture d'écran HBO via YouTube

En 2008, la série In Treatment (adaptée du programme israélien BeTipul et récemment devenue En Thérapie chez nous) suivait différentes séances de thérapie, semaine après semaine, menées entre le psychologue Paul Weston et ses patients. Finement écrit et incarné, le programme et ses nombreuses déclinaisons ont permis de lever un tabou sur la psychothérapie, et a révolutionné la représentation de la santé mentale à l'écran.

Plus de dix ans après son annulation, In Treatment revient en 2021 avec une saison inédite, diffusée sur OCS en France. Et pour l'occasion, la série fait peau neuve: dans ce quatrième volet, Paul Weston laisse son fauteuil à Brooke Taylor, une jeune psy installée dans les hauteurs de Los Angeles. Avec elle, la série bouscule une nouvelle fois les représentations, non seulement des psys à l'écran, mais aussi du corps féminin et des manières de l'habiller.

Dans ces 24 épisodes inédits, la nouvelle thérapeute est incarnée par Uzo Aduba, qu'on connaissait surtout pour le rôle iconique de la détenue Suzanne «Crazy Eyes» Warren dans Orange is the new black. Ici, l'actrice explore un nouveau territoire: installée dans une maison cossue qui surplombe Los Angeles, Brooke Taylor est une psy à la vie en apparence millimétrée, qui, entre deux sessions de thérapie, lutte contre ses propres angoisses.

Mais ce qui saute aux yeux dès la première scène, c'est qu'elle est aussi et surtout sapée comme jamais. Costumes en soie, pyjamas de luxe, chaussures et sacs parfaitement coordonnés: du premier au dernier épisode, toutes les tenues du personnage sont somptueuses. Et ce n'est pas anodin.

Brooke Taylor est habillée de manière somptueuse tout au long de la saison. | Capture d'écran OCS/HBO

Une psy qui détonne

Dans les premières saisons d'In Treatment, Paul Weston était le plus souvent vêtu de manière traditionnelle, en chemise et costumes de couleurs sombres. Pareil pour Frédéric Pierrot dans En Thérapie, habillé de vestes ou pulls aux tons rassurants. Et lorsque les psys de fiction sont des femmes, a fortiori des femmes qui ne sont pas minces, elles sont généralement vêtues de larges tuniques et de colliers fantaisie: Dr. Akopian dans Crazy Ex-Girlfriend, Betty dans Broad City, Dr. Reisman dans Big Little Lies, ou encore la psy de Molly dans Insecure pourraient sans doute partager le même placard.

Tiffany Hasbourne, costumière de la saison 4 d'In Treatment qui a aussi travaillé sur les séries Atlanta et Ballers, a tout fait pour sortir des clichés: «J'essayais constamment de m'assurer qu'elle sortait du stéréotype du psy normal à la télévision, c'est-à-dire des couleurs sombres, effacées, très ennuyeuses.» Impossible en effet de trouver une tenue ennuyeuse dans la garde-robe de Brooke, à base de costumes éclatants, de chaussures à plateformes, de combinaisons à motifs, et surtout, de couleurs vives qui détonnent. Un parti pris étonnant pour une psy, mais aussi, comme le formule Tiffany Hasbourne, pour une femme pulpeuse qui «ne fait pas du 34».

Le personnage d'Uzo Aduba porte des couleurs vives en quasi-permanence. | Captures d'écran OCS/HBO – Montage Slate.fr

Les costumes, dans les séries, incarnent un réel enjeu: au même titre que le jeu des acteurs, le scénario ou la photographie, ils participent à raconter une histoire aux téléspectateurs. Et lorsqu'il sont revêtus par des actrices qui n'ont pas la très fine corpulence typique d'Hollywood, le message qu'ils transmettent sur la personne qui les porte est d'autant plus important.

Dans Girls, le personnage de Hannah Horvath incarné par Lena Dunham portait régulièrement des tenues peu seyantes, trop serrées ou mal taillées. Une garde-robe mal ajustée qui traduisait la gaucherie légendaire de Hannah, mais aussi la réelle difficulté à bien s'habiller quand on n'a à sa disposition que des vêtements «grande taille», et qu'on n'a pas les moyens d'aller chez le tailleur. Pour la série Shrill, qui parle entre autres de grossophobie, la costumière Amanda Needham a dû fabriquer elle-même la majorité des tenues de l'actrice principale, Aidy Bryant, car il n'existait pas de garde-robe de choix adaptée à sa morphologie.

Il s'agit là d'un problème récurrent pour les actrices grosses ou simplement rondes, qui doivent parfois amener leurs propres vêtements lors de séances photo pour s'assurer qu'elles auront quelque chose à leur taille. Une expérience relatée par Aidy Bryant ou encore Mindy Kaling –dont la garde-robe iconoclaste dans The Mindy Project, supervisée par Salvador Perez, se rapproche le plus de celle de Brooke dans In Treatment: colorée, impactante, et très seyante. Offrir à ces personnages des looks bien ajustés et colorés, c'est les rendre visibles, et leur offrir la même dignité qu'à tous les autres personnages féminins branchés qui peuplent le petit écran.

«Vous n'êtes pas obligée d'éviter la couleur si vous ne faites pas un 34»

On le comprend dès le premier plan sur son somptueux salon: Brooke Taylor est certainement très riche. Son personnage n'a donc pas les problèmes de Hannah Horvath ou Annie Easton lorsqu'il s'agit de bien s'habiller: on se doute qu'elle a les moyens de fréquenter les plus grandes boutiques de la ville, et de faire retoucher ses vêtements voire de les commander sur-mesure. Mais le plus impressionnant dans sa garde-robe, ce sont les couleurs vives qui caractérisent ses tenues.

Au-delà des coupes parfaitement ajustées, le traitement de la couleur était la priorité de la costumière Tiffany Hasbourne. Elle souhaitait trancher avec une industrie qui, selon elle, gravite plus vers les tons sombres et les coupes larges dès qu'il s'agit d'habiller une femme qui n'est pas mince. «Une des choses les plus importantes que je voulais que les gens sachent, c'est que vous n'êtes pas obligée d'éviter la couleur si vous ne faites pas un 34. Il s'agit d'une psychologue, qui vit dans un quartier huppé, et le fait qu'elle soit pulpeuse ne devait pas signifier qu'elle soit habillée en noir, en gris ou en couleurs sombres. C'était très important pour moi de la célébrer avec des couleurs vives, et de trouver la coupe parfaite pour son corps.»

Pourtant, ce choix visuel très marqué n'a pas été immédiatement adoubé par la production –selon la costumière, à cause des clichés associés à la manière dont les femmes rondes s'habillent: «Je voulais changer la façon dont les femmes rondes sont perçues à la télé.» Dans un épisode, la psy est habillée tout en blanc. Dans un autre, elle crève l'écran dans un costume en satin rose vif. Des tenues que la costumière affirme avoir eu du mal à imposer. «Les gens ont tendance à penser que ce rose est too much, surtout dans une tenue monochromatique. Mais c'est une femme qui est extrêmement sûre de qui elle est dans son travail.»

Brooke Taylor est très sûre d'elle dans son travail, et cela se voit dans ses tenues. | Capture d'écran OCS/HBO – Montage Slate.fr

Dans sa vie privée, Brooke n'a pas la même assurance: alcoolique sobre depuis plusieurs années, elle flirte avec une rechute, et se pose de nombreuses questions sur sa vie privée et son désir de maternité. Dans ces scènes intimes, elle porte souvent des tons légèrement plus sombres, moins vifs, et des tenues un peu plus décontractées. Mais dans son travail, Dr. Taylor est toujours impeccable, et ses costumes le reflètent parfaitement. «De manière générale, à la télévision, les producteurs pensent que les gens qui ne portent pas de petites tailles ne devraient pas porter de couleurs. Ils ont tendance à les faire se fondre dans le paysage, à vouloir estomper leur présence. Et j'ai dit non, elle a un corps magnifique, [...] et elle est très à l'aise avec son corps.»

Aider les femmes à se sentir mieux dans leurs corps

Pour habiller l'actrice, Tiffany Hasbourne a elle aussi fabriqué une grande partie des costumes sur-mesure. Lorsqu'on lui demande si cela était lié, comme pour Shrill, à la difficulté à trouver des costumes dans des tailles qui vont au-delà du 38, sa réponse est «oui et non». Selon elle, la principale difficulté était surtout liée à la pandémie: non seulement les magasins étaient fermés, mais les arrivages étaient aussi beaucoup plus rares. «On n'avait pas de problème à trouver un super jogging, mais trouver une robe pouvait être difficile.» La costumière a néanmoins pu acheter plusieurs pièces pour le tournage: comme cet incroyable survêtement doré que porte Brooke lors d'une soirée particulièrement difficile. Ou encore la robe crème Kenzo que l'actrice porte sur toutes les affiches de la série, et qui a été agrémentée d'un corset en cuir sur-mesure –autre exemple d'une tenue qui a initialement effrayé la production.

Les choix de costumes de Tiffany Hasbourne ont parfois effrayé la production au départ. | Capture d'écran OCS/HBO – Montage Slate.fr

Mais si elle a créé elle-même la majorité des tenues, c'est surtout parce que Tiffany Hasbourne avait en tête ce look très spécifique pour Brooke: «J'aurais facilement pu acheter toutes ses tenues, mais je pense que cela aurait laissé tout le monde dans une certaine zone de confort. Nous avons été capables de créer quelque chose de différent, qui nous éloigne de ce qui est “normal”.» La costumière tenait tout particulièrement à créer une palette monochrome, pour incarner la puissance de Brooke, sa solidité, et le fait qu'on a envie de se confier à elle. Un look radical qui faisait douter les producteurs, jusqu'à ce que la tendance monochromatique de l'inauguration présidentielle de janvier 2021 les fasse changer d'avis.

Mais, explique Tiffany Hasbourne, «je savais que je n'allais pas trouver beaucoup de costumes monochromes en 44 ou 46. Je sais qu'on ne va pas trouver un costume comme ça qui soit rose pétard. Je sais que certaines pièces, dans certaines couleurs, n'existent pas dans ces tailles-là, parce que la supposition c'est que les gens qui portent ces tailles ne portent pas ce genre de couleurs. [...] Oui, c'était un challenge de trouver des tenues dans ces tailles-là en magasin, en particulier pendant la pandémie. Et nous voulions lui offrir les mêmes options que quelqu'un qui ferait une taille 34 et qui aurait une vraie multitude de choix.»

Si ces choix de tenues ne sont pas anodins, c'est parce qu'ils peuvent faire bouger les mentalités sur ce que certaines femmes pensent avoir le droit ou non de porter. La costumière espère que ces éclats de couleur déclaratifs inspireront d'autres femmes qui ne rentrent pas forcément dans un 36: « C'était tellement important pour moi d'aider quelqu'un à se dire “Je peux porter du rose maintenant! Je n'aurais jamais pensé à porter quelque chose comme ça!” Le but, c'était que les femmes se sentent mieux par rapport à leur corps, qu'elles n'aient pas l'impression de devoir se cacher, juste parce qu'elles ne portent pas de petites tailles

Ce changement, Tiffany Hasbourne le constate déjà chez elle: «Je sais que ça m'a aidée, personnellement, à me tourner plus souvent vers la couleur. À ne pas vouloir me cacher dans des tenues trop grandes. En voyant Uzo, je me suis dit “Il faut que j'arrête de faire ça! Il faut que j'arrête de me cacher.”» Depuis la diffusion de la série, elle a également reçu de très nombreux messages sur les réseaux sociaux, de femmes qui se tournent vers elle pour savoir où trouver des tenues identiques –et, quand elle le peut, elle les aide à trouver des modèles équivalents. «Toutes ces femmes me contactent et me disent qu'elles se sentent inspirées par l'audace des tenues de Brooke, et j'espère que ça les aidera à être tout autant audacieuses.»

Newsletters

Les candidates de télé-réalité subissent plus de cyberharcèlement que leurs homologues masculins

Les candidates de télé-réalité subissent plus de cyberharcèlement que leurs homologues masculins

Les trolls en ligne qualifient les femmes de sournoises, mentalement instables, diaboliques, ennuyeuses ou en quête d'attention.

Manger épicé, un symbole de virilité (selon les hommes)

Manger épicé, un symbole de virilité (selon les hommes)

Le piment serait-il un pénis de substitution?

Cixi impératrice: l'histoire vraie de la régente cachée qui propulsa la Chine dans la modernité

Cixi impératrice: l'histoire vraie de la régente cachée qui propulsa la Chine dans la modernité

Liberté d'opinion et de la presse, abolition de la torture, industrialisation, collaboration avec l'Occident: son règne secret au XIXe siècle a initié une démarche de pré-modernisation révolutionnaire.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio