Société

Sur la plage abandonnée, coquillages et mots croisés

Temps de lecture : 4 min

Chaque été, ces jeux se font une place dans les titres de presse et sur le sable, où ils demeurent un passe-temps de choix.

Les ventes de mots croisés bondissent durant la période estivale. | kallerna via Wikimedia Commons
Les ventes de mots croisés bondissent durant la période estivale. | kallerna via Wikimedia Commons

Quand les beaux jours arrivent, Nina a l'habitude de se tourner vers les mots croisés. «J'en achète moins qu'avant, mais ça reste un rituel de l'été. L'avantage, c'est que tu peux te poser, surveiller tes enfants, arrêter de les compléter et les reprendre quand tu veux.» La quinquagénaire confie tout de même en acheter de moins en moins pour une bonne raison: elle part moins en vacances. Mais tout de même: «J'y reviens toujours malgré tout, car l'été, c'est généralement une période où j'achète des revues qui se lisent sans se lire, qui sont plus légères.» Inévitablement, si sa consommation a diminué, elle passe encore plusieurs heures de son été à remplir les grilles des magazines féminins ou des magazines spécialisés dans les jeux.

Nina ne fait pas figure d'exception. Au sein du groupe Megastar, éditeur de très nombreux magazines de jeux, on assure que ce réflexe est commun, au point de faire bondir les ventes de mots croisés durant la période estivale. «Les trois grandes familles de jeu que l'on vend le plus sont les mots fléchés, les mêlés et les sudokus, détaille Sophie Ludt, rédactrice en chef à Megastar. Les mots croisés sont un peu plus confidentiels, il faut une habitude et des automatismes.»

S'ils ne sont pas le best-seller des jeux estivaux chez Megastar, les mots croisés, même moins accessibles, restent un grand classique très prisé... et très rentable pour les cruciverbistes? «Une revue pleine de grilles ne coûte pas très chère et pourtant, elle assure des heures de divertissement. Donc le ratio prix/temps d'occupation est très intéressant.»

Pour s'assurer de sortir du lot au milieu de la pléthorique offre de magazines consacrés aux mots croisés, Megastar et ses concurrents s'adaptent et proposent toutes sortes de numéros: des XXL, des plus petits, des grilles faciles, compliquées, des numéros spéciaux complétés par un horoscope ou pas un cahier dédié à des stars... Quand on aime faire ces jeux ou qu'on aime les vendre, on ne compte pas.

Légèreté en solo ou à plusieurs

Pour la presse et ses lecteurs, l'été est synonyme de détente, parfois de plage pour ceux qui peuvent se le permettre. Avec le soleil, les pages de la presse se couvrent de marronniers [les sujets qui reviennent périodiquement dans l'actualité, ndlr], ce qui passe par les inaltérables horoscopes et les indémodables mots croisés. «Les mots croisés sont en partie reliés à l'été, c'est sûr, confirme Gaëtan Goron. C'est certainement dû au fait que les gens ont plus de temps libre que le reste de l'année.»

Après avoir été journaliste pendant plusieurs années, ce verbicruciste réalise aujourd'hui les grilles de Libération, été comme hiver. Mais pour la période estivale, il s'adapte au retour en force des mots croisés: «L'été, on publie des grandes grilles spéciales dans le journal.» De quoi occuper les aficionados des mots un peu de temps. Crise sanitaire oblige, en 2020, l'une des grilles géantes prenait la forme du coronavirus. En 2021, pour les 150 ans de la Commune de Paris, elle aura la forme de la capitale.

Grandes et petites grilles sont aussi un sport collectif: il arrive régulièrement à ces passionnés de s'y mettre à plusieurs pour débloquer certaines situations. «Mes grilles sont un peu dures, donc elles peuvent se résoudre à plusieurs, admet Gaëtan Goron. Il y a un côté transmission. Pour moi, si une grille est bien faite, les références parlent à tout le monde.» D'ailleurs, il s'étonne lui-même de l'aspect intergénérationnel de ce loisir, au premier abord un peu vieux jeu.

S'il ne veut pas faire de «sociologie à deux balles», le verbicruciste de Libération explique deviner la génération des joueurs qui lui envoient des mails. Sa conception du métier, c'est aussi d'assurer un service après-vente, une certaine proximité. Alors quand ils relèvent une faute, des points d'amélioration ou qu'ils veulent tout simplement le remercier, les cruciverbistes lui envoient des mails. Au point qu'un jour, il a créé une grille spéciale et unique pour les 40 ans de mariage de deux de ses habitués.

Un succès croissant

Pour produire des numéros en série tout l'été, les magazines dédiés optent forcément pour une fabrication plus industrielle, et donc moins coûteuse. «On a nourri un logiciel avec une base de 200.000 mots classés par niveau et longueur, dévoile Sophie Ludt. En fonction de la revue, on donne des éléments pour générer les grilles. Puis, un rédacteur repasse dessus apporter la patte finale, regarder s'il n'y a pas de fautes ou même, parfois, rajouter un mot.»

De son côté, Gaëtan Goron croit en l'intérêt artisanal de son travail. Il est convaincu que la relation nouée entre le lectorat et le mots-croisiste donne une certaine valeur ajoutée à ses productions sur celles générées via une automatisation, et que le secret de la persistance des mots croisés dans de nombreux journaux quotidiens, été comme hiver, serait lié à cette proximité. «Au même titre que la rubrique nécrologie de la presse régionale», compare-t-il.

Il en fait un argument de vente pour appuyer l'intérêt de ses grilles toute l'année au sein du quotidien de Jean-Paul Sartre: «À ma connaissance, il n'y a pas d'enquête sur le fait que les mots croisés poussent à l'achat du journal. Mais il suffit qu'au moins une cinquantaine de personnes par jour achètent Libé pour cette raison, et mon travail est rentable. Et je pense que c'est le cas!»

Comme tous les jeux, les mots croisés ont le vent en poupe. En 2020 avec le confinement, les ventes des revues spécialisées ont explosé. La raison avancée est la même que celle expliquant le succès saisonnier de ces grilles: «Encore une fois, c'est lié au temps libre. Cela permet de le passer de manière divertissante et intelligente», suggère Sophie Ludt, qui sait que ce succès nouveau attire bien des convoitises.

Aussi indémodables qu'un morceau de Patrick Sébastien à la feria, les mots croisés ont profité de la crise pour rester au goût du jour. Et ça, l'ancien animateur du «Plus Grand Cabaret du monde» l'a bien compris. Il a lancé courant juin «Jeux vous aime», son propre magazine de jeux comportant, bien entendu, des mots croisés, avec un slogan taillé pour les cruciverbistes: «Des bons mots, des beaux moments».

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