Economie

Plan européen: aide et austérité ne sont pas suffisants

Eric Le Boucher, mis à jour le 10.05.2010 à 11 h 04

Il faut corriger les failles de la construction européenne et d'économies stagnantes.

Ouf! Le plan d'aide à la zone euro de 700 milliards d'euros décidé dimanche 9 mai dans la soirée et l'annonce de l'austérité européenne - France, Italie, Espagne, Portugal ont donné des gages-  semblent susceptibles de calmer les marchés. Un crédit de 60 milliards pris sur le budget de Bruxelles, des prêts bilatéraux et un appui du FMI (Fonds monétaire international). A première vue, le plan a la capacité d'être mis en œuvre vite et a la puissance de feu nécessaire. Rappelons que les pays endettés fragiles, Portugal, Espagne, Irlande et Italie vont devoir emprunter 600 milliards dans les trois ans à venir. Si les marchés refusent de les prêter, l'aide de 700 milliards suffira: voilà de quoi convaincre que cette fois-ci les gouvernements ont mesuré l'ampleur de cette crise des dettes souveraines européennes. Lundi 10 mai dans la matinée sur les marchés d'Asie,l'euro se reprenait.

Est-ce enfin l'arrêt de la contagion partie il y a six mois de Grèce? On peut l'espérer. Au fil des semaines, les gouvernements ont fait montre de tant de divergences et de reculs que les marchés ont élargi leurs analyses. Au départ, seule la Grèce paraissait menacée, à la fin toute la zone euro. La Grèce était aux dettes souveraines ce que Lehman Brothers était au système bancaire: le domino qui allait tout renverser. La semaine dernière, les hausses de taux sur les dettes de ces pays, la chute dramatique des Bourses et le blocage des marchés inter-bancaires comme il y a 18 mois, n'avaient pas d'autre explication que la conviction progressivement construite chez les jeunes traders d'un «Vieux continent» gouverné par des impuissants, perclus de dettes, vieillissant et sans croissance.

Les marchés ont fini par douter, non sans arguments, de la capacité des gouvernements à rembourser et pour ce faire à imposer des plans d'austérité indispensables. Les déficits atteignent 11,2% du Pib (Produit intérieur brut) en Espagne, 14,3% en Irlande, 14,1% en Grèce, 9,4% au Portugal.  Les manifestations d'Athènes les ont convaincus que les peuples n'accepteront pas les sacrifices indispensables et que ces Etats seront poussés à faire défaut. Demain ou après demain, George Papandreou sera obligé d'adoucir ses mesures d'ajustement budgétaire et il ne pourra pas rembourser.

Au-delà des dettes, c'est l'économie des pays européens qui défaille. Ils sont vieillissants, peu innovants et incapables de porter leur croissance moyenne au-delà d'un piètre 1% l'an. Tandis que l'Asie est repartie comme avant-crise et que la reprise américaine se consolide (à 3%), en Europe l'avenir est, au mieux, morose et pour longtemps. Le chômage va perdurer, ce qui affaiblira le moral des ménages et renforcera celui des manifestants.

Les marchés dénoncent, aussi et surtout, les failles de la construction européenne. Depuis sa création, l'euro repose sur un système bancal, incomplet, une union monétaire sans contre-poids d'union économique. La gouvernance de la zone n'existe pas.

Beaucoup d'hommes politiques l'ont dit et l'ont déploré mais rien n'a été fait pour corriger ce défaut de construction. Aucun système de solidarité n'était prévu avec un pays défaillant. La zone est friable, elle n'a tenu jusqu'ici que par le mythe d'une impossibilité de faillite d'un membre. La crise a fait sauter ce mythe. D'où l'idée des marchés: tiendrait-elle cette solidarité, si on la «testait»?

Les Européens ont mis six mois à s'entendre pour enfin prêter 110 milliards sur trois ans. L'Allemagne d'Angela Merkel est la grande coupable. Du retard d'abord, mais aussi de la conception du plan: les Grecs sont aidés mais ils doivent être «punis» par des taux d'intérêt élevés. Tant pis pour le risque de creuser le déficit et de plonger le pays dans la récession. Tant pis si cela revient au bout du compte à pousser la Grèce vers le défaut de paiement! Enfin, troisième erreur allemande: la conviction que cette crise concernait la Grèce et les «pays du club med» mais pas l'Allemagne vertueuse.  Berlin se contentait de critiquer «les spéculateurs» sans rien comprendre à la profondeur de la crise et sans voir, au passage, que les banques allemandes sont parmi les plus engagées en Grèce.

La baisse peut se retourner à la hausse. Le plan du dimanche 9 mai est la première pierre de la reconstruction. Un nouveau mécanisme devrait être annoncé mercredi 12 mai pour faire respecter le pacte de stabilité et de croissance et les fameux, mais oubliés, 3% de déficit maximum. L'ensemble des pays de la zone doivent aussi rendre public dès maintenant des chemins crédibles de réduction de leurs déficits et de leurs endettements: cela passe par des plans d'austérité. France, Espagne, Portugal, Italie ont commencé ces jours derniers. La crédibilité de ces plans est encore incertaine et le faux-semblant de la France sur ce sujet est un exemple de fragilité: M. Fillon annonce des mesures, d'ailleurs encore insuffisantes, mais il refuse d'appeler le chat de la rigueur par son nom, c'est laisser planer un doute sur la réelle volonté de M.Sarkozy à faire tout ce qu'il faut.

Ensuite, la confiance ne reviendra durablement que si les gouvernements retrouvent le chemin de l'intégration européenne. Après l'euro, plus rien n'a été fait et l'Union est devenue «l'Europe des nations». Avec cette crise des dettes souveraines, est venu le moment de montrer, au-delà de la solidarité immédiate, que l'Europe peut s'unir pour inventer une croissance plus forte tout en préservant son modèle social. Les premiers à réaffirmer leur volonté européenne d'aller de l'avant doivent être les Allemands. Mais quelle est la signification du vote de Rhénanie: Mme Merkel a-t-elle été sanctionnée pour avoir finalement accepté de payer pour les Grecs? Si oui, si l'esprit européen a déserté l'Allemagne, alors le bon plan adopté dimanche ne suffira pas. Il est à craindre que les marchés sentent à nouveau la faille et repartent à l'attaque, si ce n'est demain, ce sera le mois ou l'année prochaine.

Eric Le Boucher

LIRE EGALEMENTLe dilemme de Jean-Claude Trichet, Tragédie grecque à Wall Street et La série d'Eric Le Boucher: La crise après la crise.

Image de Une: REUTERS/Kai Pfaffenbach

 


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Cofondateur de Slate.fr
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