Economie

Financiers et politiques: je t'aime, moi non plus

Gérard Horny, mis à jour le 10.05.2010 à 6 h 51

Les politiques craignent les marchés et les marchés ne font pas confiance aux politiques. La crise est profonde.

En 2007, quand les premiers craquements ont commencé à se faire entendre sur le marché immobilier américain, les spécialistes se sont alors voulus rassurants. Le marché des dérivés de crédits immobiliers ne représente que peu de chose dans l'ensemble des marchés de taux. Même s'il y a des ardoises dans le secteur, les conséquences seront forcément limitées. On a vu la suite, une crise financière et économique et une récession mondiales...

Il y a quelques mois, quand on a commencé à parler de la crise de la dette grecque, le discours a été exactement le même: la Grèce est un petit pays; si importante soit-elle, sa dette publique ne représente que peu de chose au niveau européen. Il sera possible de trouver une solution sans que coûte très cher à ses partenaires. Il y a de quoi s'inquiéter...

De «petites» difficultés sur le marché immobilier américain ont entraîné la récession mondiale la plus violente depuis 1929. Quant à la crise grecque, elle est devenue européenne et  l'onde de choc se fait sentir jusqu'aux Etats-Unis et en Asie. Non seulement les efforts de réduction des déficits des Etats risquent de peser sur la croissance, mais les banques ayant souscrit aux emprunts de pays en difficulté sont placées sous surveillance; bref une nouvelle crise financière, provoquée cette fois par la défaillance des Etats, pourrait venir compromettre la reprise économique en cours.

Où cela va-t-il nous mener? Il est difficile de le prédire. Tout peut arriver. On en a eu une démonstration éloquente dans la journée du jeudi 6 mai à New York lorsque l'indice Dow Jones a perdu 998 points, soit 9,2 %, en quelques minutes; il s'agit  de la plus forte baisse jamais enregistrée en cours de séance. Les deux autres grands indices de la  place ont aussi chuté de 9% environ au même moment. Les explications avancées ne sont pas très claires. Certains parlent d'une erreur humaine: un trader de Citigroup aurait vendu pour 16 milliards de dollars de titres au lieu de 16 millions! Citigroup dément et les responsables du marché affirment qu'ils n'ont constaté aucune anomalie.

Selon d'autres sources, il y aurait eu un «bug» informatique: huit titres aurait vu leur cours brutalement ramené à 1 cent, ce qui aurait provoqué des ordres de vente automatiques en série. Et rien d'anormal n'aurait été décelé, aucun coupe-circuit ne se serait déclenché. Là, encore, selon les responsables des marchés, rien d'anormal ne se serait produit...

On saura sans doute un jour ce qui s'est exactement passé, mais ce moment de folie appelle au moins deux constats: la nervosité est telle actuellement sur les marchés que tout peut arriver et les dernières évolutions techniques et institutionnelles des marchés autorisent tous les dérapages. Sur ce deuxième point, Jean-Pierre Jouyet, président de l'Autorité des marchés financiers (AMF), rappelait le 4 mai certains points trop méconnus devant la Commission des affaires européennes de l'Assemblée nationale. Parlant de la «désorganisation» des marchés, il expliquait que «ceux-ci sont de plus en plus opaques et de plus en plus fragmentés depuis l'apparition de plateformes de négociation concurrentes des bourses historiques. Un tiers des transactions sont aujourd'hui le fait de traders qui utilisent des programmes informatiques de passation automatique des ordres». On sait où cela peut mener: sans même que des erreurs humaines ou des bugs informatiques soient à incriminer, des intervenants importants ayant parié sur la baisse peuvent déclencher de véritables avalanches.

Il est clair que certains financiers jouent délibérément la carte d'un éclatement de la zone euro et le rôle des marchés se révèle nettement moins positif que ne le voudrait la théorie, qui les présente comme étant au service de l'économie. Le court -termisme des opérateurs est affligeant. Il est étonnant d'entendre les critiques portées aujourd'hui contre les déficits des Etats, alors qu'il y a à peine plus d'un an, il était de bon ton de reprocher aux chefs de gouvernement la timidité de leurs plans de relance....

Encore une fois, les politiques ne comprenaient rien et ne voyaient pas l'importance de la crise! Les remarques ont été entendues: convaincus de la nécessité de sauver le système financier et de soutenir l'activité, les gouvernements ont laisser filer les déficits, plus ou moins vite selon les pays. Aujourd'hui, on le leur reproche. Mais qu'aurait-on dit si la Grèce, l'Espagne ou le Portugal avaient voulu freiner les dépenses publiques il y a un an? Que c'était une erreur grave de politique économique, prise à contretemps! Même aujourd'hui, nombreux sont les économistes qui pensent qu'il est un peu tôt pour réorienter les budgets vers des politiques restrictives. C'est pourtant ce que commencent à faire tous les pays, dont la France (moins de trois mois après avoir voté un grand emprunt!), sous la pression des marchés.

L'inconstance des marchés est compréhensible. Pour les grands acteurs qui les dominent, l'important est que cela bouge, dans un sens ou l'autre, peu importe lequel: il est possible de gagner de l'argent à la hausse comme à la baisse. Ce qui est à priori moins compréhensible, en revanche, c'est la faiblesse des gouvernements face à ces mêmes marchés: incapables de répondre à leurs inquiétudes légitimes (les dettes publiques atteignent, d'une façon générale, des niveaux excessifs et des éclaircissements sur les politique suivies seraient nécessaires), ils se montrent également incapables d'encadrer efficacement les activités financières.

Le G20 de Toronto, en juin, devrait consacrer quelques avancées, mais des divergences majeures demeurent, entre continents et même entre Européens. Les électeurs, il faut le reconnaître, ne facilitent pas la tâche de leurs gouvernants: l'attitude des Allemands face au problème grec n'est que la caricature d'un comportement que l'on retrouve partout. Un chef d'Etat ou de gouvernement est d'abord jugé sur sa capacité à défendre son pré carré, peu importe ce qu'il advient dans le monde. Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner que les marchés plongent et que l'économie vacille dès que les financiers s'alarment: nous avons la finance mondiale et la gouvernance économique que nous méritons.

Gérard Horny

LIRE EGALEMENT SUR LA CRISE FINANCIERE: Le dilemme de Jean-Claude Trichet, Tragédie grecque à Wall Street et La série d'Eric Le Boucher: La crise après la crise.

Image de Une: Sur le parquet de la Bourse de New York Shannon Stapleton / Reuters


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