Monde / Économie

Le problème des transports en commun gratuits

Temps de lecture : 8 min

Un nombre grandissant de personnes veulent rendre les bus et métros gratuits. Mais ce n'est pas ce dont les usagers ont le plus besoin pour l'instant.

Plus de 60% des ménages du comté de Los Angeles sont mal desservis par les transports en commun. | freestocks via Unsplash
Plus de 60% des ménages du comté de Los Angeles sont mal desservis par les transports en commun. | freestocks via Unsplash

Le conseil de L.A. Metro, qui dirige les bus et métros du comté de Los Angeles, s'est rassemblé récemment pour envisager une initiative radicale: rendre les transports en commun gratuits. L'agence a approuvé un programme pilote qui va faire grâce, cet été, des frais de transport aux élèves de la maternelle à la terminale d'établissements publics ainsi qu'aux étudiants des collèges communautaires, et la mesure sera appliquée cet hiver aux usagers à faible revenu. En 2023, L.A. Metro décidera si les autres usagers n'auront plus à payer non plus. Cela permettra à Los Angeles d'avoir le plus grand réseau de transports en commun gratuit au monde.

Plus de deux heures de débat public ont précédé la réunion, et la plupart de ceux qui ont pris la parole n'étaient pas convaincus par cette approche progressive adoptée par L.A. Metro. Le fait que la compagnie veuille exiger des usagers qu'ils fournissent une «preuve publique de pauvreté» a notamment été critiqué. Selon une des personnes présentes, «n'importe quel effort pour imposer une évaluation des revenus est en fait une forme de discrimination raciale». Pour une autre, «c'est une sorte d'apartheid, en apparence». En gros: on veut les transports gratuits et maintenant!

Aider les plus démunis

Il y a quelque chose dans l'air. Beaucoup de villes américaines ont rendu leurs transports en commun gratuits pendant la pandémie, dont New York, Chicago et Los Angeles, où les bus sont toujours gratuits et vont le rester jusqu'à ce que le programme pilote commence. Kansas City était déjà en train de se débarrasser des tickets de bus avant le Covid-19. Les responsables des transports de San Francisco voudraient la gratuité cet été.

Rendre le MBTA (Massachusetts Bay Transportation Authority) gratuit est un point central du programme de Michelle Wu, qui est en bonne place pour les élections municipales de Boston l'an prochain. Le candidat en tête pour la présidence de l'arrondissement de Manhattan veut, lui aussi, que les bus de ville soient gratuits.

Les autoroutes sont gratuites une fois que vous avez acheté une voiture, pourquoi les transports en commun ne le seraient-ils pas aussi une fois que vous avez acheté une paire de chaussures? Certains disent que des transports en commun gratuits et universels aideront les plus démunis, mettront fin à la fraude, éviteront les stigmatisations et l'inefficacité des évaluations de revenus, et augmenteront le nombre d'usagers.

Malheureusement, ce dernier point –offrir aux gens plus d'espaces sans voitures– ne sert pas la cause des transports en commun gratuits.

Des quartiers mal desservis

Los Angeles est, pour bien des raisons, la meilleure grande ville pour mener l'expérience. Dans l'American Prospect, la journaliste Claire Wang offre un excellent compte-rendu du cas des transports en commun gratuits dans le sud de l'État: 70% des usagers ont un faible revenu, une subvention universelle serait donc la bienvenue.

Depuis le début de la pandémie, les revenus de L.A Metro liés au prix des billets ont chuté de 17% à 4% de son budget opérationnel. «Nous avons une obligation morale de rechercher et d'installer un système sans ticket payant, a expliqué au journal American Prospect, Phillip Washington, ancien PDG de L.A Metro, qui nous a quittés récemment. À long terme, les transports en commun devraient offrir des services similaires à ceux des bibliothèques ou des brigades de pompiers.»

«J'ai entendu des gens décrire le mouvement en faveur de la gratuité comme prônant un service gratuit mais calamiteux.»
Jarrett Walker, planificateur de transports

Cependant, la principale différence entre un ticket de bus et un camion de pompier à Los Angeles, ce n'est pas que l'un coûte 1,75 dollar et que l'autre est financé d'avance par les impôts, c'est qu'un camion de pompier vient quand vous en avez besoin. Selon le AllTransit Gap Finder, un outil comparatif qui classe les villes en fonction du service disponible dans les quartiers densément peuplés, plus de 60% des ménages du comté de Los Angeles sont mal desservis par les transports en commun au regard de leur densité (jusqu'à 70% dans la ville de Los Angeles). L'indice comparatif est de 18% à Chicago et de 24% à Washington. À quel point les transports en commun gratuits sont-ils gratuits si vous devez passer une heure par jour à attendre le bus?

«Si l'on veut que les personnes à faible revenu puissent s'émanciper, je ne suis pas sûr que des tickets gratuits soient le meilleur investissement. Cela sera utile seulement à ceux qui vivent déjà là où les transports se trouvent, déclare Jarrett Walker, un planificateur de transports installé à Portland dans l'Oregon. J'ai entendu des gens décrire le mouvement en faveur de la gratuité comme prônant un service gratuit mais calamiteux. C'est la contrepartie à laquelle il faut s'attendre avec une agence américaine de transport appauvrie.»

Réduction des rotations

Il serait faux de prétendre que les usagers des transports de Los Angeles doivent choisir entre un service gratuit et un service fréquent. Le budget de l'agence s'élève à près de 8 milliards de dollars, celui pour les bus a été investi plusieurs fois dans des projets d'immobilisations et d'autoroutes –des fonds qui pourraient facilement être redistribués pour gonfler les offres de transport. Elle donne plus de 100 millions de dollars par an à la police –cette même police dont la conduite discriminatoire fournit l'argument le plus solide pour se débarrasser des tickets payants.

«Nous ne considérons pas du tout cela comme une contrepartie, a déclaré Channing Martinez, animateur du Los Angeles Bus Riders Union, qui préconise des tickets gratuits pour tous. Ils pourraient abandonner l'un de leurs projets d'immobilisation qui traîne depuis trente ou quarante ans et doubler, voire tripler les services.»

D'un autre côté, l'offre de tarif dégressif correspond à ce qui avait été proposé l'été dernier, lors de l'annonce d'un projet de transports en commun gratuits, et qui était associé à une réduction de 20% des rotations des bus. Un recours exceptionnel au projet de loi de secours fédéral et la pression prolongée des militants avaient permis de maintenir le service habituel. Et encore... Comme l'atteste le Gap Finder, ce qu'on appelle un service régulier à Los Angeles épouvanterait sans doute les usagers de Chicago ou de Washington, sans parler de Londres ou de Tokyo.

Les usagers à faibles revenus utilisent davantage les transports en commun si les tarifs sont réduits, observe Steven Higashide, directeur de recherche au groupe de réflexion TransitCenter et auteur de Better Buses, Better Cities. Il a mis en avant une étude du MIT démontrant que les résidents à faibles revenus de Boston bénéficiant de CharlieCards à prix réduit effectuaient environ 30% de voyages en plus, en particulier pour des rendez-vous médicaux. (Il existe de nombreuses autres études sur les transports gratuits en Europe, mais l'excellent service du continent et le coût élevé de la possession d'une voiture en font des points de comparaison douteux.)

Cependant, ces mêmes usagers ont également déclaré massivement que la fiabilité était une préoccupation plus importante que l'accessibilité. «Pour des millions de personnes supplémentaires, ce qui fait barrage pourrait être que le bus ne se rend même pas au cabinet de leur médecin, ou qu'ils ne peuvent pas compter sur lui pour y arriver à l'heure, a déclaré Higashide. Les gens n'auront pas une vraie liberté de mobilité s'il n'y a pas deux, trois fois, quatre fois plus de services que ce qui existe aujourd'hui.»

Un budget limité

Le conflit entre tickets gratuits et meilleur service est plus complexe dans des villes comme San Francisco, où les transports en commun ne sont pas considérés comme un mode de déplacement de dernier recours et où les recettes représentent une part plus importante du bénéfice net.

Là-bas, même avec le service MUNI, qui souffre de coupes budgétaires dues à la pandémie, les responsables de la ville ont décidé de mettre fin au système des tickets au cours de l'été en utilisant des fonds de secours fédéraux. Ils ont longuement bataillé avec le chef de la SFMTA (San Francisco Municipal Transportation Agency), Jeffrey Tumlin, qui a prudemment plaidé pour une concentration des efforts sur la restauration du service. (Il était plus direct sur Twitter il y a quelques années: «Si nous avons X$ pour améliorer les transports en commun, nos objectifs sont-ils mieux atteints en supprimant les tarifs ou en améliorant le service? Si vous voulez dépenser des $ publics pour acheter des tickets réduits, ciblez ceux pour qui les tarifs sont un obstacle.»). La maire London Breed a posé son veto à cette résolution.

«Le coût des transports en commun pour les personnes à faibles revenus n'est pas seulement une question d'argent. C'est aussi celle de leur temps.»
Laurel Paget-Seekins, ancienne directrice générale adjointe à la MBTA

À Boston, Laurel Paget-Seekins, qui a récemment quitté un poste de directrice générale adjointe à la MBTA, pense aussi que la suppression des tarifs n'est pas la meilleure manière d'utiliser le budget limité de l'agence. «Le coût des transports en commun pour les personnes à faibles revenus n'est pas seulement une question d'argent, a-t-elle expliqué. C'est aussi celle de leur temps. Évidemment, il faut qu'elles puissent payer le trajet, mais il ne faut pas leur faire perdre leur temps en leur faisant attendre le bus pendant une heure.»

La plupart des spécialistes des transports en commun soutiennent des programmes de réduction ciblés sur les usagers à faibles revenus, comme celui exploité par le comté de King, à Washington, qui gère un service de transports en commun à Seattle. Ils admettent cependant qu'ils n'ont pas assez facilité l'accès à ces programmes. Tout comme les repas scolaires gratuits, les avantages ne sont pertinents que si les gens peuvent y accéder. C'est une préoccupation particulière à Los Angeles, avec son importante population de sans-papiers qui pourrait ne pas avoir ou ne pas vouloir partager des documents financiers.

Le parfait coupable

Dans les villes où les usagers sont plus riches, la gratuité des transports en commun ne consiste pas seulement en une redistribution régressive de l'argent des impôts –le nombre d'usagers à revenus élevés qui monteraient à bord reste incertain. À Boston avant le Covid, par exemple, parmi les détenteurs d'un laissez-passer MBTA donnant accès gratuitement au réseau de bus de la ville, 40% n'en ont jamais pris un seul. Si les bus gratuits ne peuvent pas récupérer les usagers du métro, pourquoi attireraient-ils les conducteurs de voitures?

Ce qui est vrai à Boston l'est aussi à l'échelle nationale: les usagers des transports en commun disent qu'ils veulent un meilleur service, pas un service moins cher. De plus, beaucoup de personnes à faibles revenus ont été chassées des quartiers centraux et bien desservis, où les transports en commun fonctionnent. Elles ne se considèrent plus comme des usagères: les transports en commun gratuits n'ont pas grand intérêt lorsque le bus est à deux kilomètres de votre maison.

Bien avant que la pandémie vienne réduire la capacité d'accueil de passagers, les agences américaines de transport étaient en déjà crise. Los Angeles comptait moins de passagers en 2016 qu'en 2006, malgré une population croissante et des milliards de dollars dépensés pour de nouveaux projets de transport en commun. Selon une étude de 2018, ce déclin avait un coupable évident: les voitures individuelles.

En d'autres termes, les transports en commun à Los Angeles perdent des passagers face à une meilleure option, et non pas face à une option moins chère. Là encore, si le déplacement en transports en commun est gratuit, au moins les Angelenos en auront pour leur argent.

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