Culture

Connaissez-vous la Fabrique Opéra?

Jacques Attali, mis à jour le 09.05.2010 à 13 h 09

L'aventure grenobloise fournit une preuve de plus de la prédominance du spectacle vivant sur tous les autres.

Pendant que des distributeurs français de films se couvrent de ridicule en tentant, dit-on, de faire interdire la diffusion en direct dans les salles de cinéma françaises des opéras du Metropolitan Opera de New York sous prétexte que leur succès concurrence dangereusement leurs films, on assiste, partout, comme on pouvait le prévoir, à une victoire du spectacle vivant.

La formidable aventure de la Fabrique Opéra à Grenoble, en constitue un exemple. Et comme on ne parle jamais des bonnes nouvelles, dans aucun domaine; et comme on ne s'intéresse jamais à ceux qui réussissent en venant de l'extérieur du système, laissez-moi vous parlez d'eux, comme un exemple de la dynamique française.

Tout part de l'initiative d'un brillant chef d'orchestre, Patrick Souillot, qui fut l'assistant de Leonard Bernstein, et qui, en plus de sa carrière internationale, dirige l'orchestre symphonique universitaire à Grenoble, où se mêlent d'excellents professionnels et de très grands amateurs, étudiants ou professeurs de cette ville universitaire. Je l'ai rencontré il y a plusieurs années, quand il a eu l'idée de me proposer de diriger son orchestre. J'ai  alors découvert un formidable pédagogue, un musicien magnifique, un homme très généreux. Il est devenu un ami. J'ai dirigé depuis, chaque saison, avec lui, un programme différent, avec une extrême jubilation. (Le prochain sera Mozart et Strauss).

Non content de mener, sans l'aide de personne, un formidable programme de concerts de musique symphonique, Patrick Souillot a entrepris d'intéresser à la musique classique les jeunes générations de tous les milieux. Et il a compris que la meilleure façon d'éviter qu'ils la ressentent comme élitiste et imposée est de les associer à sa fabrication.

Des décors à la promotion

D'où le projet de «La Fabrique»: chaque année, depuis mars 2007, sans aucun soutien des élus locaux (hormis le conseil général de l'Isère), la Fabrique choisit un opéra (successivement Flûte enchantée, Traviata, West side story, Don Giovanni). Et il le monte dans une très grande salle populaire de la ville (le Zénith de Grenoble). Les lycéens des établissements techniques (plus de 450 élèves et apprentis)  fabriquent les costumes, les décors, réalisent coiffures et maquillages, et assurent une partie de la promotion, par  des actions pédagogiques, encadrés par des professionnels internationaux. Les danseurs et les chœurs amateurs de la ville participent à la distribution avec de grandes stars internationales. A la fin, des spectacles de très grande qualité.

Le projet est un immense succès: en quatre jours, chaque année, plus de 10.000 personnes, de tout milieu, viennent à l'opéra. Plus de la moitié d'entre eux n'avait jamais vu un opéra ou un concert de musique classique. Le financement est assuré à 80% par la billetterie, 10% par des mécènes privés et seulement 10% par des subventions publiques.

On ne peut imaginer plus exemplaire: sans pratiquement aucun argent public, avec beaucoup d'enthousiasme, et un effort pédagogique tout au long de l'année, des cités entières découvrent que l'opéra, la «grande musique», ne leur est pas interdit. Et mieux, que cela leur plaît, évidemment: car la musique, cette voie d'accès unique à la beauté et à l'excellence, est accessible à tous. Et plus encore, le succès de la Fabrique fournit une preuve de plus de la prédominance du spectacle vivant sur tous les autres, du temps partagé sur le temps stocké.

Faire tomber les barrières des conformismes

De nombreuses initiatives de ce genre sont lancées chaque jour en France, dans d'autres domaines, sociaux artistiques, sportifs, écologiques, économiques. C'est par leur multiplicité qu'on peut juger le dynamisme d'un pays. C'est à leur reconnaissance par les autorités publiques, et par leur généralisation qu'on pourra organiser son avenir.

Faites connaître ces expériences, aidez à les généraliser lorsqu'elles ont connu le succès. C'est ainsi que nous prendrons conscience du formidable privilège que représentent d'être là où nous sommes, au moment où nous y vivons. C'est ainsi que nous ferons tomber les barrières des conformismes, qui menacent de mort notre pays.

Jacques Attali

Photo: Quatuor / leafar via Flickr License CC by

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