Culture

De Gagarine à Wendy, cette semaine, le cinéma se montre dans toute sa diversité

Temps de lecture : 7 min

Elles sont signées Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, Philippe Béziat, Olivier Peyon, Benh Zeitlin. Vous ne les connaissez pas? Raison de plus pour découvrir quatre nouveautés aux saveurs très diverses.

Alsény Bathily et Lyna Khoudri dans Gagarine. | Haut et court
Alsény Bathily et Lyna Khoudri dans Gagarine. | Haut et court

Pas facile de s'orienter dans la profusion de sorties qui essaie d'écluser l'accumulation de titres à la suite de la bien trop longue fermeture des salles. Parmi les nouveautés de cette semaine, on retiendra quatre titres très différents mais qui sont d'heureuses propositions de cinéma. Des propositions qu'on pourrait placer sous le signe commun du déménagement, voire de la secousse, en tout cas du déplacement des attaches et des assignations.

«Gagarine» de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh

Ce premier film réussit une assez miraculeuse alchimie. Il tisse en effet avec énergie et modestie un conte de science fiction, une évocation de ce que fut la traduction urbaine de la promesse d'un monde meilleur que porta durant des décennies le communisme local, et une tragicomédie sociale contemporaine au plus près des habitants des cités, loin de tout folklore démagogique.

Gagarine, c'est le cosmonaute russe qui, de retour du premier voyage d'un homme dans l'espace, est venu inaugurer en 1963 cette barre d'immeubles à Ivry-sur-Seine –immeubles à l'occasion baptisés de son nom. Improbable télescopage des échelles et des temps, que va redéployer avec finesse le film au présent, film qui accompagne le jeune homme noir qui ne veut pas que soit détruite la cité où il a grandi.

Il se prénomme Youri, comme l'autre, il est un grand praticien des appareils connectés, mais surtout d'une forme de réseaux sociaux qui ne se limite pas au virtuel, et se traduit par une pratique intensive des relations entre humains, au sein d'un ensemble de bâtiments en piteux état.

Bricolage techno, solidarité de proximité, ruse poétique et croyance butée sont les armes de ce héros enfermé dans une capsule spatiale de rêves et de colère, de tristesse et d'énergie au cœur d'une cité qui est, architecturalement et politiquement, sanitairement et socialement, d'une époque révolue. Un héros moins solitaire qu'il n'y paraît.

L'extraordinaire était dans la cage d'escalier. | Haut et court

Delenda est Gagarine, certes, et à plus d'un titre. Mais pas sans que Youri ait mené de l'intérieur une guérilla pacifique et rêveuse, inventive et utopique, émouvante et ludique. Des qualificatifs qui s'appliquent fort bien au film lui-même.

«Indes galantes» de Philippe Béziat

C'est comme une réaction en chaîne. Il y aura eu une première explosion, et c'était la vidéo de Clément Cogitore, Les Indes galantes pour La 3e Scène, le site de courts-métrages de l'Opéra de Paris, conviant les corps, l'énergie et la gestuelle du krump et autres danses des cités sur la musique de Jean-Philippe Rameau.

Il y eut la déflagration, en termes d'invention chorégraphique, de succès public, de faille béante avec la critique la plus conservatrice, que fut la présentation de l'opéra sur la scène de Bastille à l'automne 2019. Avec le film, qui accompagne les étapes de la préparation de ce spectacle jusqu'à son arrivée devant le public, c'est une déferlante de jaillissements.

L'artificier principal est évidemment Cogitore lui-même, qui conçoit les conditions et les procédés de ce séisme. Autour de lui s'assemblent des danseurs venus d'horizons très divers, mais pour la plupart des lieux des dites «danses urbaines», hommes et femmes aux corps marginaux et extravagants, aux beautés provocantes et non calibrées, couleurs de peau, accents et phrasés, tatouages et piercings, argots et codes.

Bintou Dembélé et un des danseurs. | Pyramide Distribution

Ils savent que cet endroit, l'Opéra, et ce mode d'expression, l'opéra, ne sont pas prévus pour eux, il y a de la conquête, de la défiance, de la jubilation, avec comme planète centrale de ce système une supernova nommée Bintou Dembélé, chorégraphe habitée, danseuse combattante, négociatrice hors pair, fougue et finesse.

Du recrutement de ces artistes singuliers, profilés pour d'autres contextes, à l'apothéose en scène, le film assemble avec une grande subtilité les apartés et les grands élans collectifs, les gros plans et les plans d'ensemble, les rencontres improbables devenues évidentes par la grâce de Clément Cogitore, impressionnant dans sa manière de trouver, et de tenir, sa juste place dans ce cyclotron. Les mots, les gestes, les temps pour expliquer et les temps pour laisser advenir sont ici des choix stratégiques décisifs.

Clément Cogitore et Bintou Dembélé pendant les répétitions. | Pyramide Distribution

S'enclenche ainsi un improbable et fascinant métissage des rythmes et des gestes, des récits et imageries, par la grâce de Cogitore et peut-être bien aussi de Rameau, dès lors que se fraient d'inattendus sentiers reliant musique baroque et cultures urbaines, comme le repère le chef d'orchestre Leonardo García Alarcón.

Faisant aussi place aux vidéos que les danseurs et choristes, inéluctablement aussi virtuoses des réseaux sociaux, enregistrent et partagent avec leurs portables, Béziat déploie une multiplicité de points de vue, et de commentaires, qui participent de cette opération mystérieuse qui fera de toutes ces énergies, de toutes ces dynamiques et de toutes ces limites un seul immense élan, quelques soirs à l'Opéra Bastille.

Réalisateur habitué des scènes lyriques (on se souvient notamment de son très beau Traviata et nous), il trouve ici les ressources de cinéma propres à accompagner ensemble ce qui est du même mouvement un bel événement musical et chorégraphique et un processus qui travaille au cœur de la société actuelle.

«Tokyo Shaking» d'Olivier Peyon

Le 11 mars 2011, comme tout le monde, elle n'en mène pas large lorsque le sommet de la tour de verre où est situé son bureau de banquière internationale de haut vol se met à osciller. Ça secoue fort, tout se casse la figure, mais bon. Les Japonais ont l'habitude, Tokyo est construite pour résister à des séismes très puissants, les affaires vont pouvoir reprendre. Sauf que…

Sauf que le tsunami, les milliers de morts, la centrale qui explose. Les informations mensongères, et les priorités qui changent d'heure en heure, les possibilités aussi, la nature des rapports humains tout autant.

En centrant son histoire sur une banquière française confrontée à la catastrophe, mais aussi au comportement de sa famille, de son employeur (un grand institut financier français), des employés japonais qu'elle dirige, et de différents autres protagonistes (voisin français qui travaille pour Areva ou domestiques philippines), Olivier Peyon réussit une très efficace mise en tension de multiples drames de natures et d'échelles très différentes.

Grâce aussi à des interprètes impeccables –Karin Viard évidemment mais aussi Stéphane Bak et les actrices japonaises– il fait résonner les uns avec les autres les terreurs bien réelles de la menace du nucléaire, les risques mortels liés aux dérèglements environnementaux, les fonctionnements destructeurs du monde de la finance et ceux des entreprises mondialisées, les mécanismes de la désinformation, les pesanteurs des attaches familiales comme du carriérisme.

À partir du ressort principal qu'est la catastrophe qui s'est abattue sur le Japon, le film réussit à en raconter un certain nombre d'effets, tout en suivant de multiples lignes narratives qui interrogent le rapport au collectif, la responsabilité individuelle, les multiples formes de dépendances (inégalitaires) et d'attachements (éventuellement bénéfiques et libérateurs) d'une société contemporaine confrontée à des tragédies dont elle est elle-même productrice.

La banquière conquérante face aux images de la catastrophe. | Les Films du lendemain

Tokyo Shaking devient ainsi une fable aux enjeux bien plus larges encore que l'événement pourtant de première magnitude qui se trouve au cœur de son récit, en même temps qu'un commentaire prémonitoire de la crise du Covid et des comportements qu'elle a générés.

«Wendy» de Benh Zeitlin

Que faire de la légende recuite, et passablement rance, de Peter Pan? Réponse: Wendy. Soit s'approprier l'histoire inventée par J.M. Barrie et rendue ultra-populaire par Disney, sans parler de ses innombrables autres avatars, et du même mouvement en respecter assez scrupuleusement la lettre et en bouleverser tous les poncifs, tous les stéréotypes, toutes les complaisances.

Retrouvant la verve à la fois réaliste et fantastique de son premier film, l'étonnant Les Bêtes du Sud sauvage, Benh Zeitlin embarque ses très jeunes héros et héroïnes sur un carrousel aventureux où l'adaptation du conte originel fonctionne comme une bombe à fragmentation, dispersant en tous sens les idées, les métaphores, les réminiscences.

Autour de Wendy enfin traitée comme protagoniste à part entière, il y aura un Peter qui ne ressemble guère au Pan canonique, les enfants perdus, les Indiens, le capitaine Crochet et toute la bande, mais rien ne se passera comme prévu.

Wendy (Devin France) et ses acolytes en pleine action. | Condor Distribution

Dans cet univers qui évoque autant celui des récits de Mark Twain, l'Amérique de la Dépression, les actuels camps de migrants et les catastrophes écologiques que le Pays Imaginaire, il ne s'agit nullement de démythifier le mythe –quel intérêt? Il s'agit au contraire de lui donner une multitude de pertinences partielles, actives, suggestives, ludiques ou inquiétantes.

Quand Peter (Yashua Mack) réinvente Pan. | Condor Distribution

La réussite de Wendy, film fantastique tourné pratiquement sans effets spéciaux virtuels, tient pour une bonne part à la matérialité de ce à quoi ont affaire ses personnages, aussi fantasmagorique soient les situations auxquelles ils sont confrontés, ou le plus souvent qu'ils adorent provoquer. Et cette euphorie qui grappille hardiment du côté de Moby Dick, d'Alice au pays des merveilles, voire de Jumanji, n'a que faire d'un discours, encore moins d'une morale.

Si cette énergie alimentée par des envies de jouer, de s'affronter aux dangers du monde, d'en questionner les zones d'ombre, de ne pas se laisser enfermer dans les cadres préétablis circule si bien dans le film, c'est sans doute parce qu'elle se nourrit de ce principe actif du cinéma lui-même: être toujours, quoique de mille manières différentes, à la fois dans le réel et dans l'imaginaire.

Gagarine

Séances

de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, avec Alsény Bathily, Lyna Khoudri, Jamil McCraven, Finnegan Oldfield, Farida Rahouadj, Denis Lavant

Durée: 1h38. Sortie le 23 juin 2021

Indes galantes

Séance

de Philippe Béziat, avec Clément Cogitore, Bintou Dembélé

Durée: 1h48. Sortie le 23 juin 2021

Tokyo Shaking

Séances

de Olivier Peyon, avec Karin Viard, Stéphane Bak, Yumi Narita

Durée: 1h41. Sortie le 23 juin 2021

Wendy

Séances

de Benh Zeitlin, avec Devin France, Yashua Mack, Gage et Gavin Naquin

Durée: 1h52. Sortie le 23 juin 2021

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