Monde

L'Iran, un pays sans journalistes

Reporters sans frontières, mis à jour le 09.05.2010 à 16 h 08

Près de 4.000 journalistes ont été licenciés. Depuis, il n'y a plus personne pour raconter ce qui s'y déroule.

Le calme est-il rétabli en Iran? On pourrait croire qu'après les soulèvements de l'année dernière et la répression qui a suivi dans les milieux de l'opposition, de la presse et des défenseurs des droits de l'homme, la vie a repris un rythme presque normal. Le renversement du régime de Mahmoud Ahmadinejad a échoué; le pays a toujours le visage écrasé sous la botte du dictateur; le quotidien triste et sévère a repris son cours.

Pas tout à fait. Des 120 journalistes jetés en prison, une grande partie a été libérée. Mais depuis quelques semaines, le pouvoir accentue la répression: convocations, harcèlements des forces de police, et procédé plus subtil, le chômage forcé.

«Formés» par le gouvernement

Près de 4.000 journalistes sont actuellement sans emploi en Iran. Leurs journaux ont été fermés; ils ont été licenciés et le ministère de la Culture et de la Révolution islamiste veille à ce qu'aucune rédaction n'accueille à nouveau ces plumes libres dans leurs bureaux. Ils n'ont plus aucune chance de retrouver du travail dans la presse.

Par qui sont-ils remplacés? Par des miliciens baasidjis, les Gardiens de la Révolution, que le gouvernement forme en ce moment à la pelle au journalisme pour devenir le véhicule docile de sa propagande.

Il n'y a plus de journalistes indépendants en Iran. Les vrais sujets, ceux auxquels se sont intéressés des centaines de professionnels des médias, de blogueurs, d'acteurs sociaux et de défenseurs des droits de l'homme, ne se retrouvent plus sur aucun site Internet, sur aucune feuille clandestine. Silence total sur les prisonniers politiques. L'explosion de la prostitution en Iran (on estime à  400.000 le nombre actuel de prostituées en Iran), fait de femmes de plus en plus jeunes, la remise en cause du modèle familial et des valeurs patriarcales, phénomènes bien analysés par «One million signatures», un réseau d'ONG féministes, plus personne ne peut s'en faire le relais.

Il n'y a plus de journalistes pour évoquer la pauvreté et le chômage, la présence grandissante des bidonvilles qui mangent les abords de toutes les grandes villes. Personne pour raconter que l'héroïne se trouve plus facilement qu'un paquet de cigarettes dans les rues de Téhéran, pour dénoncer l'implication des Gardiens de la Révolution dans les trafics de drogue. Parlera-t-on encore du suicide par immolation, phénomène devenu tristement fréquent chez les jeunes femmes dans le sud du pays, et si bien traité par la journaliste turque Ayfer Serçe, connue en Iran sous le pseudonyme de Silan Aras, assassinée en 2006?

De la propagande, pas d'informations

Le lent délitement des anciens liens de solidarité familiaux et sociaux -car c'est de cela qu'il s'agit!- l'effondrement moral qui travaille le corps social iranien comme une longue maladie, plus personne n'est là pour en rendre compte, alerter, informer et proposer des solutions. Il n'y a plus de journalistes indépendants en Iran.

La propagande islamiste, les règlements politiques prennent le dessus sur l'information. Tout à fait le terrain vers lequel les autorités veulent entraîner les partisans de la démocratie. Récemment, dans le camp de la majorité, une faction hostile au régime accuse Mohammad Reza Raihmi, premier vice-président, de corruption et de diriger le crime organisé. Aucun journaliste ne peut vérifier le fondement de ces imputations, recouper les informations, mener un travail d'enquête. Les journaux se concentrent sur les règlements de compte et surtout sur le face à face ente les militants politiques et les miliciens. La ligne éditoriale des journaux n'est plus conçue par des comités de rédaction professionnels.

Les provocations dont Ahmadinejed s'est fait le champion et qui trahissent la fuite en avant d'un régime vivant dans le déni ont retrouvé toute leur place. Il y a quelques jours, lors de la conférence des Nations unies, le président iranien a fait l'éloge du modèle social en Iran, affirmant fièrement que la pauvreté était éradiquée. Provocations, affirmations à l'emporte-pièce, déclarations de pure forme, si caractéristiques des dictatures refermées sur elles-mêmes et déconnectées des réalités.

Le régime mène la société iranienne nulle part. De quand date la dernière proposition concrète du gouvernement pour la société, de quand date le dernier projet de réforme au service de la population? Il n'y a plus de journalistes en Iran pour le dire.

Gilles Lordet et Reza Moini, Reporters sans Frontières

Photo: un jeune iranien à Téhéran, le 5 mai 2010. REUTERS/Morteza Nikoubazl



En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte