Parents & enfants / Société

Pourquoi fait-on des enfants?

Temps de lecture : 7 min

Spoiler: pas pour sauver le modèle social français, n'en déplaise à François Bayrou.

La France, et l'Europe en général, sont touchées par une baisse de la natalité. | Nathan Dumlao via Unsplash
La France, et l'Europe en général, sont touchées par une baisse de la natalité. | Nathan Dumlao via Unsplash

Faut-il faire des enfants pour «préserver le modèle social français» et ainsi «maintenir la cohésion nationale» (moi qui croyais que c'était le rôle de l'Euro)? Alors que la France se targue, depuis plusieurs décennies, d'avoir le taux de fécondité le plus élevé d'Europe, François Bayrou est sorti du bois, le 16 mai, pour casser l'ambiance.

Certes, l'indicateur conjoncturel de fécondité (ICF) est passé de 2,0 enfants, entre 2006 et 2014, à 1,87 enfant en 2019, mais il se stabilise, rassurait l'Insee en 2020 –tout comme le nombre de naissances, en baisse chaque année depuis cinq ans, «mais à un rythme qui ralentit au fil des années». Ce ralentissement, poursuit l'Insee, qui «concerne aussi bien les femmes aisées que celles appartenant aux ménages les plus modestes», touche «aussi bien les femmes qui n'avaient pas encore d'enfant que celles qui en avaient déjà», mais «ne concerne toutefois pas les immigrées, dont la fécondité reste stable».

Le haut-commissaire au plan tire donc la sonnette d'alarme, car en-dessous d'un ICF de 2,1 enfants, le renouvellement des générations n'est pas assuré. «Il faut se ressaisir», dit-il, préconisant un «pacte national pour la démographie» afin d'assurer retraites et services publics, et ce via deux leviers: «avoir plus d'enfants» et «accueillir des personnes d'autres pays». On pourrait ajouter: élargir la PMA aux couples de lesbiennes et aux femmes seules, c'est une idée, non?

La France n'est d'ailleurs pas la seule touchée par cette baisse de la natalité en Europe: la fécondité est en chute libre en Espagne, en Grèce ou en Italie, où le Sénat a voté en mars une «prime bébé» sous la forme d'une allocation mensuelle de 250 euros versée pour chaque naissance, du septième mois de grossesse aux 21 ans de l'enfant. Même la Chine, pays le plus peuplé du monde, fait face à un déclin démographique: cinq ans après avoir renoncé à sa politique de l'enfant unique en autorisant les couples à faire deux bambins, Pékin a repoussé la limite à trois le 31 mai. Mais les mesures annoncées en 2015 n'ont pas provoqué le baby-boom attendu. Spoiler: la natalité, ce n'est pas aussi simple que la bénédiction du gouvernement.

Prenez la France: comme relevé par le rapport Bayrou, «le désir idéal d'enfants qui est mesuré régulièrement par des enquêtes montre que les Français continuent à vouloir trois enfants». Ah! Ce n'est donc pas que les gens ne veulent pas d'enfants, c'est qu'ils n'en font pas, nuance. «Il faut une politique familiale qui permette aux gens d'avoir le nombre d'enfants qu'ils souhaitent», poursuit-il, rappelant que «la dégradation de la natalité en France a été concomitante des mesures fiscales touchant notamment le quotient familial». On ne te le fait pas dire.

Et comment inciter les Français·es à se multiplier? En améliorant les solutions de garde d'enfant, l'accès au logement, ainsi que «le soutien aux mères de famille pour que leur carrière ne soit pas affectée par le fait qu'elles ont des enfants». On pourrait ajouter, au hasard, un congé paternité digne de ce nom et obligatoire (en 2013, d'après la Drees, sept pères éligibles sur dix ont eu recours à leur congé de paternité, quatre sur dix dans les couples où la mère n'a jamais travaillé). Il passe d'ailleurs, dès le 1er juillet, de onze jours calendaires consécutifs à vingt-cinq jours fractionnables pour une naissance simple, et de dix-huit à trente-deux jours en cas de naissances multiples, mais demeure facultatif.

Mais si l'on n'a pas d'enfants pour faire plaisir à François Bayrou (encore que, chacun·e son truc, hein) ni, dans un élan patriotique, pour assurer le dynamisme ou pérenniser «la générosité du contrat social» français, ni même pour renouveler la main-d'œuvre, fournir l'armée en soldats, payer l'Ehpad de nos vieux jours ou encore, gros fantasme des droites qui ne résiste pourtant pas aux statistiques, s'enrichir grâce aux allocs (voir à ce propos le Rapport annuel sur l'état de la pauvreté en France du Secours catholique), pourquoi en a-t-on?

D'où vient le désir d'enfant?

En France, le «désir d'enfant» est apparu depuis les années 1960-1970, avec la contraception et l'avortement. Avant, on avait des enfants; aujourd'hui, on en fait en toute conscience. (Faut-il encore rappeler que l'horloge biologique est une invention?) On décide d'arrêter sa pilule, de retirer son stérilet, de jeter les capotes ou de s'engager dans un parcours de PMA. Mais si vous demandez aux parents de votre entourage pourquoi ils ont eu des enfants, on vous répondra souvent quelque chose comme «Euuuh... Je ne sais pas», «Je ne me suis jamais posé la question!» ou «Chaipas, c'est beau, non, donner la vie?».

En 2009, un sondage de Philosophie Magazine (où les personnes interrogées à ce sujet pouvaient donner plusieurs réponses) faisait ressortir trois grandes raisons: pour le plaisir à 60% (un enfant va «rendre la vie de tous les jours plus belle et plus joyeuse»), par devoir à 47% («de faire perdurer sa famille, de transmettre ses valeurs et son histoire») et pour l'amour à 33% («un enfant donne de l'affection et de l'amour»).

Si l'on réfléchissait vraiment à tout ce que ça implique de faire un enfant, peut-être qu'on en ferait moins.

Mais il y a tout un tas d'autres raisons, plus ou moins avouables. On fait un enfant parce qu'on a «envie» d'être enceinte ou d'accoucher; par curiosité; parce qu'on s'emmerde en couple; parce qu'on s'emmerde seul·e; parce qu'on a beaucoup d'amour à donner; parce qu'on nous serine depuis l'enfance que le destin biologique d'une femme c'est d'être mère; parce qu'on veut transmettre son nom, son patrimoine, ses valeurs, pour devenir en quelque sorte éternel; parce qu'on est en couple depuis longtemps et que c'est la norme culturelle, la suite logique, la concrétisation de cet amour; parce qu'on nous dit que le temps presse et qu'on va regretter; parce qu'on est opposé·e à la contraception; parce qu'on n'a pas eu le choix; parce qu'on veut «réparer» notre enfance en donnant ce dont on a été privé·e; pour se sentir utile; pour prouver qu'on est adulte; pour faire comme tout le monde; parce qu'on espère que nos enfants sauveront le monde, éradiqueront le paludisme et stopperont le changement climatique (c'est plus rassurant que de se dire qu'on va donner naissance aux prochains Jeff Bezos ou Guy Georges); parce que la famille nous met la pression; pour garder son ou sa partenaire; parce que ça reste un marqueur de réussite sociale; parce qu'on a peur de finir seul·e.

Comme l'écrit Fiona Schmidt dans son formidable livre-enquête-essai Lâchez-nous l'utérus: En finir avec la charge maternelle (Hachette, 2020): «Il ne s'agit pas de nier la spontanéité du désir d'enfant, mais seulement de relativiser l'universalité qu'on lui prête.» Vouloir un enfant est moins naturel qu'irrationnel (la preuve, d'après l'Ined, 6,3% des Français et 4,3% des Françaises n'en veulent pas) et l'on y réfléchit moins qu'à la couleur dont on va repeindre sa salle de bains.

On se demande plus volontiers «Est-ce que je ne vais pas en avoir vite marre, du jaune provençal?» que «Est-ce que je ne vais pas en avoir vite marre, de faire onze lessives par jour, me priver pour lui payer des études et des chaussures, me lever à 8h même en vacances pendant une douzaine d'années, flipper qu'il ou elle se plante en scooter et devoir payer quelqu'un à chaque fois que je veux sortir boire un verre?». Si l'on réfléchissait vraiment à tout ce que ça implique de faire un enfant, de donner la vie à un être humain qui, à 50 ans, vendra peut-être ses organes contre de l'eau potable et des poireaux, peut-être qu'on en ferait moins. Mais, encore une fois, ce désir ne s'explique pas. Ce n'est pas un jugement, c'est un fait.

Le «devoir reproductif» n'existe pas

Alors pourquoi est-ce que les Français·es qui en veulent en font moins que souhaité, malgré un modèle social enviable et la multiplication des programmes de la TNT sur les joies d'être une «famille XXL» –programmes qui relèvent plus de la propagande d'État voyeuriste que de l'émission de divertissement (mais je vois peut-être le mal partout)? Pour les raisons citées plus haut: difficulté à faire garder et/ou se loger avec deux, voire trois enfants; à leur assurer un avenir stable; à mener une carrière professionnelle épanouissante pour les femmes; à profiter de la vie telle que la société de consommation ou les gourous de l'accomplissement personnel nous la présentent...

Et puisque la pression de la natalité (autant que la contraception) repose largement sur les épaules des femmes en couple hétérosexuel, comme si les hommes n'étaient pas concernés (alors même que la qualité de leur sperme baisse) et ne faisaient qu'obéir, passivement, aux désirs de leur conjointe, on ne peut s'empêcher d'éprouver une pointe de méfiance vis-à-vis des rapports affolés sur la baisse de la fécondité. On pense au roman dystopique La Servante écarlate (The Handmaid's Tale en VO, adapté en série), publié en 1985 et qui dépeint une Amérique transformée en dictature chrétienne cherchant à pallier une natalité moribonde en soumettant ses citoyennes fertiles à des viols ritualisés. Dans un article publié en 2012 dans le Guardian, Margaret Atwood affirmait n'avoir rien inclus, dans son livre, qui ne soit pas déjà arrivé ou «pour lequel la technologie n'existerait pas».

En 1966, afin de relancer la natalité et faire rayonner le pays et sa doctrine communiste, le dictateur roumain Nicolae Ceaușescu émettait le décret 770 interdisant l'IVG (sauf pour les femmes de plus de 40 ans ou ayant déjà quatre enfants à charge) et limitant la vente de contraceptifs. En France, l'avortement a été criminalisé sous le régime de Vichy, qui prônait la sainte trinité travail-famille-patrie. Aux États-Unis, la nomination de trois juges aux positions conservatrices à la Cour suprême par Donald Trump fait planer la menace sur le droit à l'avortement, quarante-sept ans après l'arrêt Roe v. Wade, et plusieurs États adoptent des lois de plus en plus restrictives.

D'après l'OMS, 270 millions de femmes dans le monde n'ont pas accès à la contraception dont elles ont besoin et nombreux sont les pays où l'IVG est criminalisée. Le «devoir reproductif» n'existe pas. On ne doit d'enfants à personne, ni à ses parents, ni à son pays. La liberté des femmes à disposer de leur corps, à faire un ou plusieurs enfants si elles veulent, quand elles veulent, ne doit pas être une variable d'ajustement, ni un droit négociable lorsqu'il s'agira de sauvegarder l'humanité, les retraites ou la compétitivité d'une nation.

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