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La bataille de l'Australie pour se protéger de la Chine

Temps de lecture : 8 min

Depuis 2017, le gouvernement de Canberra fait tout pour mettre des barrières aux tentatives d'influence de la part de Pékin.

Le Premier ministre australien a plusieurs fois déclaré que l'ensemble des pays occidentaux devaient prendre garde à l'attitude de la Chine. | Torsten Blackwood / AFP
Le Premier ministre australien a plusieurs fois déclaré que l'ensemble des pays occidentaux devaient prendre garde à l'attitude de la Chine. | Torsten Blackwood / AFP

Depuis deux ans, les relations entre l'Australie et la Chine se sont transformées en affrontement. Pourtant, près de 40% des exportations australiennes partaient vers la Chine. Et la deuxième économie au monde s'intéresse particulièrement aux richesses minières et aux productions agricoles australiennes. Elle souhaite également accentuer son implantation dans les pays du sud du Pacifique. Mais les dirigeants de Canberra ne veulent pas d'une mainmise grandissante de la Chine sur leur économie. La crainte de l'île-continent –où vivent un peu plus de 25 millions d'Australiens– est de devenir l'arrière-pays d'une Chine d'1,4 milliard d'habitants, située à 4.000 kilomètres.

Les États-Unis, autre pays anglo-saxon, cherchent à réduire la puissance montante de la Chine. Donald Trump, dans ce domaine, a lancé une politique brutale et Joe Biden va pratiquement dans le même sens. Mais, pour l'Australie, il ne s'agit pas de réduire la concurrence possible de la Chine. L'objectif est de la tenir à distance et d'éviter qu'elle ne s'empare de secteurs entiers de l'économie australienne. Avec ce programme, Scott Morrison, le leader du parti libéral australien a été réélu en mai 2019.

Accusations et représailles

C'est en 2017 que le gouvernement de Canberra commence à mettre une barrière à ce qui apparaissait comme des tentatives d'influence de Pékin. Quatre-vingt pourcent des dons que recevaient les partis politiques australiens provenaient de Chine populaire. Aussi, le Parlement a adopté une série de lois interdisant que de l'argent venant de l'étranger soit introduit en politique. De plus, des élus australiens ont été accusés de corruption pour avoir touché de l'argent chinois.

Un an plus tard, en 2018, lorsqu'il lance des appels d'offres pour établir un réseau 5G, le gouvernement australien exclut, pour des raisons de «sécurité nationale», la participation de Huawei, le géant chinois des télécoms. Pékin proteste vigoureusement. Puis en septembre 2019, un incident se produit: le Parlement australien est victime d'une cyberattaque. Très vite, il apparaît aux yeux des services spéciaux qu'elle est partie de Chine.

Chez les dirigeants chinois, l'attitude de l'Australie provoque une irritation mêlée d'incompréhension.

Tout cela fait que la relation entre Pékin et Canberra n'est pas au mieux lorsque, début 2020, l'épidémie de Covid-19 apparaît à Wuhan, en Chine. En avril, le Premier ministre australien, Scott Morrison, va être le premier chef de gouvernement au monde à demander à l'Organisation mondiale de la santé (OMS) qu'une enquête internationale soit lancée pour connaître l'origine de cette pandémie.

Le Premier ministre australien après sa victoire aux élections, à Sydney, le 18 mai 2019. | Saeed Khan/ AFP

À partir de là, le gouvernement chinois décide une série de représailles. Il commence par multiplier les droits de douane sur les produits importés d'Australie. Sur les vins, l'augmentation est de plus de 200% et sur l'orge ou le bœuf, de 80%. Par ailleurs, l'accès de navires en provenance d'Australie va être interdit dans les ports chinois. À Shenzhen notamment, des cargos et autres porte-conteneurs, qui transportaient du charbon ou des fruits, commencent par être bloqués avant de devoir retourner en Australie sans avoir livré leur marchandise. Les importations massives de fer australien ne sont cependant pas sanctionnées, l'industrie chinoise en ayant un grand besoin.

Chez les dirigeants chinois, l'attitude de l'Australie provoque une irritation mêlée d'incompréhension. Les pays occidentaux n'ont-ils pas laissé la Chine s'emparer de nombreux secteurs de l'économie internationale? En matière commerciale, la Chine ne s'est-elle pas lancée à la conquête de la planète en pratiquant au mieux les principes du libre-échange tels qu'ils ont été mis au point en Occident à partir du XIXe siècle? D'ailleurs, les pays les plus puissants de la planète se sont félicité en 2001 d'avoir amené la Chine à adhérer à l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Il est vrai que la plupart des économistes occidentaux pensaient que cette adhésion contribuerait à faire évoluer l'organisation du pouvoir en Chine. Or, le pays n'a pas évolué vers le libéralisme économique et encore moins politique. Le système communiste chinois est toujours en place.

Suspension de plusieurs accords

En tout cas, le gouvernement australien est bien décidé à repousser tout projet d'investissement chinois sur son territoire. Le 20 avril 2021, il met son veto à un accord par lequel l'État de Victoria envisageait d'être partie prenante de la «Nouvelle routes de la soie» chinoise. L'accord, considéré comme «incompatible avec la politique étrangère de l'Australie» est donc annulé par Marise Payne, ministre australienne des Affaires étrangères. Dans un communiqué, l'ambassade de Chine à Canberra qualifie cette annulation de «déraisonnable et provocatrice», ajoutant que «cela montre que le gouvernement australien n'a aucune sincérité dans l'amélioration des relations».

Fin 2020, c'est le ministère chinois des Affaires étrangères qui envoie à plusieurs médias australiens un document récapitulant ce qu'il n'admet pas dans les décisions de l'Australie. On y retrouve l'interdiction faite à Huawei de participer aux appels d'offres de la 5G et les lois bloquant les projets d'investissements chinois. Le gouvernement australien est également vivement critiqué pour avoir condamné la reprise en main de Hong Kong par la Chine ou la gestion de la question ouïghoure au Xinjiang. La presse australienne s'empresse d'interroger Scott Morrison au sujet de ce document. Et le Premier ministre répond qu'il n'y a pas là de quoi empêcher l'Australie de «fixer ses propres règles en fonction de son intérêt national».

La Chine annonce le 6 mai sa décision de suspendre des discussions économiques qui étaient en cours avec l'Australie.

Très vite, la détérioration des relations entre Pékin et Canberra va s'accompagner, côté chinois, de représailles individuelles. En janvier 2019, Yang Jun est arrêté au cours d'un voyage à Pékin. Il a alors 54 ans et est naturalisé australien depuis 2002. Sous le pseudonyme de Yang Hengjun, il écrit des romans policiers qui l'ont fait connaître dans le monde anglo-saxon. La justice chinoise l'accuse d'espionnage, ce qu'il conteste «à 100%». De sa prison, il parvient à faire savoir qu'il a été torturé. Le ministère chinois des Affaires étrangères s'empresse de démentir cette accusation. Fin mai 2021, Yang Jun passe en jugement. Au prétexte que le procès comporte des «secrets d'État», l'ambassadeur d'Australie en Chine se voit refuser l'accès au tribunal. À Canberra, Marise Payne qualifie cette interdiction d'«arbitraire et opaque». Et le 28 mai, elle précise: «Au vu du manque de détails concernant les accusations et l'enquête (…), nous estimons qu'il s'agit d'un exemple de détention arbitraire d'un citoyen australien.» Le verdict du procès de Yang Jun semble avoir été reporté.

Par ailleurs, en août 2020, Cheng Lei, Australienne d'origine chinoise, est emprisonnée. Elle était présentatrice de journaux sur la chaîne anglophone de la CGTN, la télévision publique chinoise. Elle aurait «fourni des secrets d'État à l'étranger». Peu après son arrestation, deux journalistes australiens vont être interrogés par la police et, craignant d'être à leur tour arrêtés, ils choisissent de quitter la Chine précipitamment.

La présentatrice australienne de la chaîne chinoise anglophone CGTN, Cheng Lei. | VJR21709 via Wikimedia

Début 2021, c'est la justice australienne qui lance une enquête sur une «campagne d'influence qu'aurait organisé la Chine en Australie». Une série de descentes de police sont effectuées aux domiciles de plusieurs journalistes chinois résidant à Sydney et à Melbourne. Ce qui, là encore, est vivement dénoncé par le ministère chinois des Affaires étrangères. Tandis que –et cela semble être lié à l'ensemble de ces évènements–, le ministère chinois de l'Économie annonce le 6 mai sa décision de suspendre des discussions économiques qui étaient en cours avec l'Australie. L'organisme de planification chinois, la Commission nationale du développement et de la réforme (CNDR) avait au préalable affirmé que l'Australie ne «traitait pas équitablement les entreprises chinoises».

L'Australie renforce sa défense militaire

Depuis deux ans, la presse chinoise accompagne tous ces épisodes de vives critiques à l'égard de l'Australie. Le Global Times, proche du gouvernement chinois, a estimé que ce pays était «un chewing-gum collé à la chaussure de la Chine». D'autres journaux ont traité l'Australie de «pantin à la solde des États-Unis». Puis Zhao Lijian, l'un des porte-paroles du ministère chinois des Affaires étrangères, a demandé à l'Australie d'avoir «une réflexion approfondie sur la Chine au lieu de mener des actions erronées sur des questions qui concernent les intérêts chinois les plus fondamentaux».

Le climat des relations sino-australiennes amène Pékin à recommander aux étudiants chinois de ne plus s'inscrire dans les universités australiennes. Actuellement, environs 140.000 jeunes Chinois font leurs études en Australie, soit 30% des étudiants étrangers dans le pays. Ce chiffre n'est pas négligeable pour le financement de l'enseignement supérieur australien. Mais plus globalement, il existe une immigration chinoise qui s'est renforcée depuis vingt ans. Six cent quinze mille Chinois étaient installés en Australie en 1998. En 2016, ils étaient 1.213.903, soit un peu plus du double, mêlant ceux récemment installés en Australie et ceux qui y sont nés, et représentant au total 5% de la population du pays. La Chine s'efforce activement de maintenir un contact avec cette population émigrée.

Dans la zone indopacifique, la Chine n'a pas de suffisamment bons rapports avec l'Inde pour pouvoir y développer son économie. L'Australie pouvait apparaître comme un vaste terrain plus favorable, d'autant plus qu'y vit cette importante population de culture chinoise. Mais la fermeté des dirigeants australiens empêche toute influence chinoise. Dans la région, Pékin est certainement beaucoup plus à l'aise avec la Nouvelle-Zélande. Certes, son territoire n'est pas aussi vaste que celui de l'Australie, mais le commerce chinois avec Auckland se développe dans de fortes proportions. En janvier dernier, Damien O'Connor, le ministre néo-zélandais du Commerce, a suggéré à l'Australie de traiter la Chine «avec un petit peu plus de diplomatie». À Canberra, on considère que la Nouvelle-Zélande fait preuve de beaucoup de «naïveté» à l'égard de la Chine.

Le gouvernement australien, en revanche, renforce actuellement les moyens militaires du pays. Plus de l'équivalent d'1,4 milliard d'euros va être consacré à la modernisation de la Défense. Soixante-quinze chars de combat M1A2 Abrams et des hélicoptères d'assaut vont être achetés aux États-Unis. Par ailleurs, douze sous-marins à propulsion conventionnelle ont été commandés à la France. C'est le groupe Naval Group (ex-DCNS) qui doit les fabriquer et les livrer pour 56 milliards d'euros. Mais en Australie, il est accusé de retards et de vouloir dépasser les budgets annoncés. Des accusations que l'industriel récuse.

Le Global Times, proche du gouvernement chinois, a estimé que l'Australie était «un chewing-gum collé à la chaussure de la Chine».

Le 15 juin, le Premier ministre australien, Scott Morisson, invité au sommet du G7 qui se tenait du 11 au 13 juin en Cornouailles, est venu dîner avec Emmanuel Macron. Celui-ci, l'a accueilli à l'Élysée avec ces mots: «Je veux vous dire notre engagement plein et entier, celui des industriels (...) celui de tout le gouvernement français, pour être au rendez-vous des ambitions communes et si possible aller plus loin et plus vite, car je sais que vous y tenez.» Et pour bien signifier à son hôte qu'il peut compter sur le soutien de la France, Emmanuel Macron continue en disant: «Je sais combien vous êtes aux avant-postes des tensions qui peuvent exister dans la région, des menaces, parfois des intimidations et je veux vous redire combien nous nous tenons à vos côtés», rappelant que, du fait des larges zones maritimes des territoires d'outre-mer comme la Polynésie ou la Nouvelle-Calédonie, la France est un acteur présent dans la zone indopacifique. Et qu'elle rejette «fermement toute mesure coercitive de nature économique prise contre l'Australie en violation flagrante du droit international». Allusion claire aux comportements de la Chine.

Scott Morrison a remercié Emmanuel Macron du soutien français dans ces «temps difficiles dans l'indopacifique». Mais le Premier ministre australien a plusieurs fois déclaré que l'ensemble des pays occidentaux devaient prendre garde à l'attitude de la Chine. Ce qui probablement achève de compliquer la tâche de la bureaucratie chinoise, qui cherche avant tout à empêcher l'Australie de lui fixer des limites. Pour Pékin, il s'agit que les réticences australiennes à l'égard de la Chine ne se répandent pas dans le monde. Dès lors, les Chinois ont le choix entre deux possibilités: soit ignorer le comportement du gouvernement de Canberra, soit, au contraire, tout faire pour que l'exemple qu'il donne ne se diffuse pas.

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