Égalités / Culture

Pour qu'enfin, on soit capable de citer une femme parmi les plus grands peintres au monde

Temps de lecture : 5 min

Des femmes artistes sont actuellement mises en lumière dans des expositions et des ventes aux enchères. Il y a du retard à rattraper.

Zena Assi est une jeune artiste libanaise dont l'un des tableaux a été vendu lors des enchères «Women in Art» organisées par Christie's. Ici un exemple de son travail avec le détail de son tableau My City framed in colors. | Zena Assi via Wikimedia
Zena Assi est une jeune artiste libanaise dont l'un des tableaux a été vendu lors des enchères «Women in Art» organisées par Christie's. Ici un exemple de son travail avec le détail de son tableau My City framed in colors. | Zena Assi via Wikimedia

Cette semaine, j'ai été invitée chez Christie's. La maison de vente aux enchères. Ce n'était malheureusement pas pour m'offrir un livre de Balzac signé de sa main, mais c'était tout de même très intéressant. S'y organisait pour la première fois en France une vente uniquement consacrée aux artistes femmes.

Vous allez me dire que c'est en passe de devenir l'idée la plus courante, sachant qu'en ce moment on peut voir l'exposition Elles font l'abstraction au centre Georges Pompidou et Peintres femmes, 1780-1830 naissance d'un combat au musée du Luxembourg.

Mais comme l'ont expliqué deux employées de la maison de vente aux enchères, Alice Chevrier (spécialiste du département des livres rares et des manuscrits) et Bérénice Verdier (du département des tableaux anciens), il s'agit d'abord que les femmes du milieu de l'art prennent leurs responsabilités. Disons d'une certaine manière qu'elles fassent leur part. Puisque les institutions ont invisibilisé les femmes artistes, les ont souvent exclues et donc à terme faites disparaître, charge à elles désormais de les mettre en lumière, et peut-être même plus que les hommes, pour rattraper le retard.

Dans le cas de Christie's, en outre, il y a une dynamique propre au marché de l'art. Le but, c'est évidemment que, à terme, on ne se pose plus la question du genre de l'artiste et que tout se mêle. Mais on en est très loin. Pour l'instant, quand on présente à une vente des œuvres d'hommes et de femmes, les premières ont tendance à éclipser les secondes. Ainsi, j'ai appris qu'en matière d'argent (puisque nous sommes dans un marché économique) les tableaux de Picasso se sont vendus plus chers que l'addition de toutes les œuvres de toutes les femmes de toutes les époques. (Si vous ne l'avez pas déjà fait, je vous recommande très chaudement d'écouter le génial podcast Vénus s'épilait-elle la chatte?, qui consacre un épisode à l'artiste: «Picasso, séparer l'homme de l'artiste». Vous regarderez différemment ses tableaux.) (D'ailleurs, à l'exposition il y avait une œuvre de Dora Maar qui, avant d'être la «muse» de Picasso et une femme qu'il a détruite, était une artiste –mais c'est un fait que l'on a oublié parce que le rôle des femmes en art se réduisait à nourrir la créativité des hommes.)

Donc autant dire qu'on part d'assez loin. L'intérêt de cette vente non mixte, c'est de mettre en lumière ces femmes artistes. Une fois que l'on aura découvert leurs œuvres, que l'on s'y sera vraiment intéressé, certaines verront bien sûr leur cote monter –ce qui n'aurait sans doute pas pu se faire tant qu'elles restaient dans l'ombre. On me parlera peut-être d'effet de mode, mais franchement, le marché de l'art est-il vraiment autre chose? On voit que l'effet de mode fonctionne également à plein avec des artistes hommes. À l'extrême avec Picasso.

Ce qui était intéressant dans cette vente, c'était la diversité du catalogue, notamment en matière de périodes historiques.

On trouvait ainsi face-à-face deux poitrines différentes: D'un côté Adélaïde Labille-Guiard avec un tableau de 1783 représentant une femme allaitant un de ses enfants.

Et de l'autre, une photo de Bettina Rheims de 1994.


Je suis toujours très sensible à la manière dont les femmes représentent d'autres femmes. Quelque chose me touche dans cette démarche de regard de femme sur une de ses semblables. (Autant vous dire que Portrait de la jeune fille en feu m'a tétanisée d'émotions.)

S'est vendue aussi une nature morte absolument remarquable d'une certaine Louyse Moillon, datant de 1636. Preuve que les femmes ont vraiment sans cesse créé.

Un exemple de son travail:

Elle est l'une des rares femmes peintres françaises du XVIIe siècle dont l'œuvre soit aujourd'hui bien identifiée. Pourtant, au XXe siècle, elle avait été transformée en Louis Moillon.

En règle générale, le destin des œuvres de femmes peut se résumer ainsi: on commence toujours par minimiser leur réussite en faisant inévitablement passer leur travail pour des œuvres mineures. Si vous demandez à n'importe qui de vous citer les dix œuvres d'art les plus importantes du l'histoire, on peut parier qu'il n'y aura pas une femme dedans. L'idée sous-jacente, c'est notamment que les femmes sont fortes pour faire des enfants, mais que créer quoi que ce soit d'autre serait au-delà de leurs capacités. Comme si la nature nous avait prédestinées physiquement soit à procréer, soit à créer. Si vous avez un utérus, vous ne pouvez pas avoir la puissance créatrice artistique.

Pour celles qui se sont obstinées malgré tout à créer, leurs œuvres se retrouvent face à plusieurs avenirs possibles:
– On les oublie carrément.
– On raconte qu'elles ne sont pas vraiment d'elles, et que tel homme talentueux n'y est pas pour rien dans leur réalisation.
– On transforme les créatrices en homme.

Mais cet intérêt pour les femmes artistes du passé et la volonté de les remettre en lumière ne doit pas justifier qu'on se désintéresse des artistes contemporaines. Ce serait pas mal qu'on n'oublie pas les femmes qui créent de nos jours.

Ainsi, dans la vente, j'ai été frappée par ce tableau de Zena Assi, une artiste libanaise née en 1974. Datant de 2021, intitulé Gargouilles sur ma cité, il représente Beyrouth après l'explosion de l'an dernier. (Malheureusement, la photo ne rend pas sa puissance.)



Enfin, toute une salle était consacrée à Inès Longevial (une artiste née en 1990). Je n'y connais rien en peinture, mais dans cet autoportrait, j'ai reconnu une inquiétante étrangeté du féminin quand il s'affranchit du regard érotisant des hommes. Ça m'a terriblement parlé. (On dirait moi le dimanche matin.) (J'ai horreur des dimanches matin.)



C'est en allant voir les expositions consacrées aux femmes artistes qu'on s'offre la possibilité d'avoir un coup de foudre, un choc esthétique devant une œuvre et que, si on vous demande un jour les dix plus grandes œuvres d'art au monde, vous pourrez citer une femme. Il ne faut jamais oublier qu'on ne trouve que ce que l'on cherche. En l'état actuel des choses, si on ne fait pas la démarche consciente et volontaire d'aller voir des œuvres de femmes, elles nous resteront inconnues.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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