Société

Comment les psycho-criminologues plongent dans la tête des coupables

Temps de lecture : 6 min

Loin des caricatures véhiculées par les séries télé, leur travail replace l'être humain au centre du processus judiciaire.

La criminologie mériterait d'être reconnue comme une discipline à part entière. | Maxim Hopman via Unsplash 
La criminologie mériterait d'être reconnue comme une discipline à part entière. | Maxim Hopman via Unsplash 

New York, 1956. Depuis seize ans, la police traque sans succès un poseur de bombes qui terrorise la ville. Désemparés, les enquêteurs se tournent vers le psychiatre James Brussel. En analysant les lettres envoyées par l'auteur des explosions et se basant sur ses connaissances de la psychologie des criminels, le docteur établit un profil. L'homme recherché vit dans une banlieue du nord de la ville, il est d'origine slave, il n'a jamais eu de petite amie, a eu des problèmes avec sa hiérarchie et portera une veste à double boutonnage fermée au moment de son arrestation. George Metesky est vite identifié comme l'auteur des faits.

Toutes les hypothèses du psychiatre sont exactes, jusqu'au détail de sa tenue. James Brussel vient d'inventer le profilage. Depuis, la technique est bien connue du grand public. Notamment grâce à la télévision qui a largement popularisé le métier de profileur. En France, on les appelle des psycho-criminologues. Ils sont une petite poignée, psychologues ou enquêteurs formés à l'analyse comportementale, à travailler en collaboration avec des membres de la gendarmerie ou de la police.

L'apport de la dimension psychologique aux enquêtes criminelles s'est fait tardivement. Au début des années 2000, la gendarmerie crée un département des sciences du comportement. En 2009, la police saute le pas à son tour avec l'intégration de psychologues au sein de l'Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP). Loin des clichés véhiculés par les séries et leurs profileurs aux dons frôlant parfois le surnaturel, la psycho-criminologie est une matière complexe. Les techniques de profilage ne sont d'ailleurs que l'un des aspects de cette discipline. Leur travail de ces spécialistes est d'apporter un autre regard, en étudiant les facteurs psychologiques et les processus de l'action criminelle.

Profileurs à la française

Dans les bureaux de l'OCRVP à Nanterre, l'unité d'Analyse comportementale pychocriminologique compte trois psycho-criminologues. «Ils sont amenés à travailler sur des dossiers de cold case, de crimes en série, de dérives sectaires, de disparitions ou encore de pédophilie. Tous les dossiers ne nécessitent pas un regard psycho-criminologique, mais, pour beaucoup, il s'agit d'une vraie plus-value», explique le commissaire Éric Bérot, chef de l'OCRVP.

Leurs missions sont variées. Ils interviennent souvent avant même l'identification d'un suspect. Les psycho-criminologues doivent alors définir le «profil» de l'auteur. Ils s'appuient sur les différentes informations recueillies par les enquêteurs et enquêtrices, que ce soit sur les lieux du crime ou lors des auditions des victimes ou des témoins potentiels. La tête d'une victime dissimulée sous un linge, les allers et venues et les nombreuses cigarettes fumées par le criminel avant le passage à l'acte, les sourires adressés à la victime… Chaque détail peut avoir son importance pour établir le profil psychologique le plus fin possible.

«Dans l'affaire Élodie Kulik, les enquêteurs partaient sur la piste d'une vengeance d'un de ses clients. Or, d'après moi, ce mobile ne collait pas. Nous avons donc décidé de partir sur une enquête de victime, c'est-à-dire d'essayer de comprendre sa personnalité», explique Michèle Agrapart-Delmas, psycho-criminologue. Willy Bardon lors de son procès en appel. | Denis Charlet / AFP

Les psycho-criminologues peuvent également être amenés à donner leur avis sur l'hypothèse privilégiée par les enquêteurs. «J'ai travaillé sur l'affaire d'Élodie Kulik, une jeune banquière de Péronne, retrouvée morte, violée et le corps à moitié calciné, se souvient Michèle Agrapart-Delmas, psycho-criminologue ayant effectué de nombreux profilages pour la gendarmerie au début des années 2000. Les enquêteurs partaient sur la piste d'une vengeance d'un de ses clients. Or, d'après moi, ce mobile ne collait pas. Un client, même en colère et à découvert, ne va pas faire ça. Nous avons donc décidé de partir sur une enquête de victime, c'est-à-dire d'essayer de comprendre la personnalité [d'Élodie Kulik] pour essayer d'avoir des pistes. Car dans la grande majorité des cas, la victime connaît son bourreau.»

Mais là où l'aide des psychologues est la plus précieuse, c'est lors des auditions. «Leurs profils peuvent par exemple nous dire si un individu a des problèmes avec les femmes, ou si un autre a un rapport compliqué avec l'autorité en général. Les enquêteurs adaptent leur stratégie, en évitant de faire entendre le premier par une femme, ou d'avoir un discours autoritaire avec le second. Les psycho-criminologues nous aident aussi à décoder les systèmes de défense. Comme cette fois où au cours d'une enquête, nous nous sommes aperçus des mensonges d'un individu interrogé en garde à vue. Les psycho-criminologues ont visionné l'enregistrement et ont repéré les mécanismes qu'il mettait en place à chaque mensonge. Ça nous a permis d'avoir un coup d'avance et une seconde audition plus constructive», s'enthousiasme le commissaire Bérot.

Une discipline entourée de fantasmes et en manque de reconnaissance

La psycho-criminologie est certes une aide indéniable à l'enquête, mais attention à ne pas trop en attendre. «Le mythe du psychologue qui arrive sur la scène de crime et va, en trois phrases, déterminer le coupable, n'existe que dans les séries, prévient le chef de l'OCRVP. Je pense que cela a créé pas mal de méprise sur ce que nous pouvions attendre de ces professionnels. Avec soit un rejet total de la part des enquêteurs, soit le sentiment que le psychologue est une sorte de magicien.»

Leurs connaissances sont pourtant loin de sortir d'un chapeau. Ils s'appuient sur un champ interdisciplinaire très vaste. «À partir des recherches scientifiques faites en criminologie et de notre expertise clinique, nous travaillons pour aller un peu plus profondément sur la particularité de l'individu. Les thématiques sont très différentes et nécessitent chacune des connaissances spécifiques et une méthodologie adaptée», reconnaît Christophe Baroche, psycho-criminologue au sein de l'OCRVP.

«Par exemple, dans le cas d'un crime en série, nous pouvons espérer obtenir un profil de l'auteur assez précis par la répétition des actes, mais dans les affaires de disparition où nous n'avons pas de corps et pas d'indices de comportements, c'est plus compliqué. Nous devons nous baser sur la personnalité, l'histoire de la victime et le contexte de sa disparition. En sept ans d'expérience, je continue encore à chaque nouvelle affaire à aller plus loin dans ma compréhension», continue Christophe Baroche. La discipline est donc complexe et nécessite, en plus d'une véritable rigueur intellectuelle, un apprentissage constant.

«Le mythe du psychologue qui arrive sur la scène de crime et va en trois phrases déterminer le coupable, n'existe que dans les séries.»
Éric Bérot, chef de l'OCRVP

L'apport de la psycho-criminologie ne s'arrête d'ailleurs pas au temps de l'enquête. La question du suivi et de la probation des personnes placées sous main de justice, ou même celle de la prévention criminelle sont autant d'axes d'étude importants pour lesquels la discipline veut introduire un autre regard. «Par exemple, en ce qui concerne la prévention des violences conjugales, les procédures utilisées ne sont pas du tout adaptées. Il n'y a pas de prise en compte de l'objet complexe que sont ces violences. Même si chaque crime est différent, nos connaissances des processus de mise en acte peuvent nous aider à anticiper. Les recherches et travaux en criminologie nous montrent que les féminicides interviennent lorsque l'auteur se retrouve dans une sorte d'impasse», explique Loïck Villerbu, consultant, formateur et expert en psycho-criminologie.

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Contrairement à d'autres pays comme les États-Unis, le Canada ou la Suisse, la culture criminologique reste balbutiante en France. «La criminologie n'est pas reconnue comme une discipline à part entière, mais comme une spécialisation dans différentes disciplines, comme le droit ou la psychologie. Et même si le nombre de formations en psycho-criminologie et victimologie augmente, ce n'est pas suffisant. L'importance des questions touchant cette discipline mériterait une meilleure reconnaissance», estime Astrid Hirschelmann, vice-présidente de l'Association française de criminologie (AFC) et maîtresse de conférences en psychopathologie et criminologie à l'université de Rennes 2.

Face à un sujet aussi sensible que la justice et la sécurité, les clivages idéologiques empêchent une véritable réflexion. «L'analyse psycho-criminologique montre que tout n'est pas noir ou blanc. Le travail du psychologue n'est pas d'excuser, bien sûr, mais de mieux comprendre pour permettre à la justice d'avoir une réponse plus juste. Or, n'oublions pas que la moitié de la population est pour la réinstallation de la peine de mort. Finalement la prise en compte de l'aspect psychologique ramène de l'humanité et cela n'est pas accepté par tout le monde», regrette Astrid Hirschelmann.

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