Culture

Eddy Coyle, fabuleux quadra

Troy Patterson , mis à jour le 10.05.2010 à 12 h 18

Le livre de George V. Higgins est paru en 1970. Aujourd'hui, il demeure un monument du roman de genre. Reste à savoir lequel.

Il y a trois choses à savoir sur Les Copains d'Eddie Coyle, de George V. Higgins. La première, c'est qu'il est entré au panthéon des romans policiers, et ce dès sa publication, en 1970. La deuxième, c'est que c'est à la fois un authentique thriller d'auteur et un bon vieux roman de gare; dans l'édition du 40e anniversaire, Dennis Lehane en fait «le roman policier le plus révolutionnaire des cinquante dernières années». Un éloge bien mesuré lorsqu'on le compare à celui d'Elmore Leonard; pour lui, c'est le meilleur roman policier de tous les temps, point final. La troisième (et Lehane l'a dit avant moi), c'est que contrairement à ce que laisse entendre le titre, Eddie Coyle n'a pas d'amis. Lorsque l'un des personnages du roman dit «mon pote», c'est avec nettement moins d'affection que lorsqu'un barman s'adresse à l'un de ses habitués.

Une fascinante absence de précision

Eddie Coyle est un petit revendeur d'armes à feu, minuscule rouage rouillé dans la grande machine criminelle de la Nouvelle-Angleterre (qui opère principalement dans les environs de Boston, mais on comprend que c'est la ville de Providence, célèbre nid de mafieux, qui tire les ficelles). Sa main gauche est mutilée, et il nous explique pourquoi dans le premier chapitre: il y a peu, la police a remonté la piste de plusieurs de ses revolvers, et ont arrêté l'un de ses clients; ce dernier a écopé d'une lourde peine de prison. Quelques «copains» du prisonnier ont donc retrouvé Coyle pour lui donner une bonne leçon -en refermant violemment un tiroir sur cette main.

Un tiroir de bureau? Un tiroir de commode? Mystère. L'écrivain méticuleux le sait sans doute, mais le lecteur s'en moque. Rien n'est précis dans Eddie Coyle, et c'est là l'une des forces du roman. L'écriture est délibérément vague; plus précisément, elle est faite de zones d'ombre intentionnelles, les détails ne servant qu'à installer une atmosphère sombre et crasseuse; la plupart des chapitres commencent in medias res — ce qui, pour le lecteur, constitue une délicieuse perte de repères. Le plus souvent, le roman nous parle des motivations des personnages avant même de nous donner leurs noms. Parfois, cette fascinante absence de précision naît de la narration à la troisième personne, froide et sommaire, qui pourrait tout aussi bien être le timide témoignage d'un expert judiciaire ou le rapport d'un officier de police. Ainsi, pour le narrateur, Eddie Coyle est plus souvent «l'homme trapu» qu'«Eddie Coyle».

Fait est que les «amis» qui ont donné une leçon à Coyle -une simple leçon d'affaires; ici, pas de cupidité passionnelle à la David Mamet- sont de loyaux sous-fifres, même si dans ce contexte, le concept de loyauté ne signifie pas grand-chose. Eddie est une balance; arrêté à la suite d'un coup raté dans le New Hampshire, il tente d'échapper à la prison par tous les moyens en livrant des informations (d'un intérêt tout relatif) à l'un de ses «amis», Dave Folley, flic de son état. (Lors d'un échange, Foley réprimande Coyle d'une phrase dont les virgules sont savoureusement absentes: «You tell me about a guy that's going to get hit and fifteen minutes later he gets hit.» [«Tu me dis qu'un mec va se faire buter et un quart d'heure plus tard il se fait buter.»]) Coyle espère que ses tuyaux amèneront Foley à glisser un mot en sa faveur à l'un de ses «vieux amis» (qui travaille dans le bureau du procureur fédéral); il décide donc de balancer quelques informations sur... le type qui lui vend les armes qu'il revend. Il est assez malin pour échafauder un projet de trahison, mais trop stupide pour la mener à bien.

Un grand roman de genre, mais lequel?

En parlant à un collègue, Foley mentionne le nom de l'un de ses «amis», ou plutôt de ses indics, un patron de bar du nom de Dillon; les mafieux volages utilisent le téléphone de son établissement pour communiquer en toute discrétion. Et puis il y a l'hôtesse, qui est à la colle avec Jimmy Scalisi, le braqueur de banque. Scalisi est le seul client d'Eddie qu'il nous soit donné de découvrir; peut-être  est-il son seul client; peut-être contrôle-t-il directement son activité -qui sait? Lorsqu'elle commence à comprendre qu'elle est la poule d'un gangster, l'hôtesse se met à livrer des informations à l'une de ses connaissances dans la police de l'Etat. Le manque de respect de Scalisi à son égard a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase: «My friend likes to talk about fucking me in front of his friends.» [«Mon ami aime parler de me baiser devant ses amis.»]

Voici donc réunis tous les ingrédients d'un grand roman de genre -reste à savoir lequel. Eddie Coyle est un harmonieux mélange: on y trouve des éléments de roman policier, de thriller, de suspense et de réalisme social. Mais ce n'est pas un mystery novel à la Raymond Chandler; vous n'y trouverez pas de détective privé en lutte contre son propre cynisme. Dans ces pages, les fins limiers demeurent en arrière-plan (en planque dans une camionnette, par exemple), et le cynisme est l'un des piliers de l'existence. Par ailleurs, dans les grands classiques du roman noir, les sales types sont des taiseux; ici, les dialogues sont la crème du livre -ton menaçant, bluffs navrants, dérobades hésitantes, promesses en l'air, jargon caustique, et, en passant, quelques lamentations conjugales.

Pour écouter le sac et le ressac de ces dialogues enlevés, offrez-vous l'adaptation cinématographique du livre, réalisée en 1973 par Peter Yates. Robert Mitchum y a le rôle titre -j'entends par là qu'il n'est ni un héros, ni un antihéros; juste une victime des circonstances. Comme l'a dit A.O. Scott dans une Critics' Pick Video du nytimes.com, Coyle est «presque un personnage secondaire dans son propre film».

Ce film est le parfait exemple d'une adaptation réussie. En bon scénariste chevronné, Paul Monash a conservé à l'identique la plupart des dialogues d'origine, tout en simplifiant l'histoire pour en accélérer le rythme et en réorganisant l'intrigue, qui conserve ses moments de tensions et gagne en clarté. L'un des rares défauts du film est sa musique; elle a très mal vieilli. (Si on l'associe au style des acteurs -larges favoris, pulls à col roulé de couleurs chaudes- cette bande-son funky toute droit sortie d'un film érotique d'époque fait aujourd'hui songer au clip de Sabotage, des Beastie Boys, réalisé par Spike Jonze). Les extérieurs captent l'atmosphère du Massachussetts dans ce qu'elle a de plus affreusement mélancolique. Le gris des routes est plus terne que jamais; les pierres luisent d'un rouge éclatant, à l'image de la respectabilité  que ces petits truands ne pourront jamais acquérir. Une menace toute particulière plane sur la scène qui constitue le premier chapitre du livre: Coyle parle de sa main meurtrie, mais la caméra ne se focalise jamais sur cette dernière. Le film nous tient à distance, et sa puissance d'évocation n'en est que plus grande; comme s'il nous prenait par la main pour nous offrir une délicieuse excursion dans les bas-fonds de ce monde.

Troy Patterson

Traduit par Jean-Clément Nau

Photo: Robert Mitchum en Eddy Coyle

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