Monde

Signes, djinns et sorcellerie: à la rencontre des chercheurs d'or de Jordanie

Temps de lecture : 5 min

L'immense patrimoine archéologique du pays pâtit de cette chasse aux trésors, qui s'enracine dans des légendes tenaces véhiculées sur internet.

Abu Hassan tente de trouver des trésors au gré des vibrations de son détecteur, un simple bâton en Y. | MV
Abu Hassan tente de trouver des trésors au gré des vibrations de son détecteur, un simple bâton en Y. | MV

À Amman, en Jordanie,

Assis sur un rocher surplombant une vallée poussiéreuse du sud désertique de la Jordanie, Abu Hassan* guette les mouvements de deux fines branches d'olivier qui tremblent entre ses doigts ridés.

Brusquement, les deux baguettes piquent ensemble vers le sol. Pour Abu Hassan, c'est une certitude: l'or n'est pas loin. Lors de ses excursions, le vieux guide bédouin ne se sépare jamais de ses baguettes et d'un bâton de sourcier, toujours à l'affût de signes qui le mèneront à un trésor.

Abu Hassan n'est pas le seul gagné par la folie de l'or. Les chercheurs de trésor comme lui sont légion en Jordanie, un carrefour culturel sur lequel de nombreuses civilisations ont laissé leurs marques.

La passion de l'or traverse tous les milieux sociaux. Certains chercheurs ont des moyens modestes, comme Abu Hassan, qui vit isolé dans un campement bédouin. D'autres sont issus d'une classe plus aisée, tel Hani*, un avocat qui a acheté un terrain au sud d'Amman parsemé de rochers couverts d'inscriptions. Muni d'un détecteur de métal, il compte bien découvrir des antiquités sur sa propriété.

Le lexique de l'or

«C'est devenu une addiction, comme la cigarette, explique Issam*, employé du secteur public et titulaire d'un master en économie. C'est vrai que nous sommes nombreux à chercher, et la plupart des gens ne trouvent jamais rien. Mes fils rient de moi et me disent que c'est un mirage.»

Ahmad Thaher, archéologue indépendant, raconte: «On rencontre des gens qui ont fait de longues études, comme des professeurs d'université. Quand ils apprennent que je suis archéologue, ils me posent des questions sur l'or et sur ce qu'ils pensent être des signes qui y mènent.»

«Il y a des groupes qui vivent de ces légendes.»
Ahmad Thaher, archéologue

Ces signes, censés indiquer la présence d'un trésor, prennent une infinité de formes. «N'importe quelle inscription fait l'affaire. Il peut s'agir d'un graffiti laissé par un berger sur un caillou», explique Thaher. Souvent, c'est une simple meule en pierre ou la marque d'un piquet de tente qui alimente les spéculations.

Une fois le lieu propice identifié, les chercheurs d'or s'appuient sur la technologie comme sur les superstitions pour se rapprocher de leur but. Issam utilise un détecteur «manuel» –deux tiges en métal– qu'il a construit lui-même, n'ayant pas pu investir dans un détecteur de métal électronique. Ceux-ci sont vendus sous le manteau sur les réseaux sociaux, où une économie parallèle a fleuri autour de cette fièvre de l'or.

Ces creux circulaires dans la pierre sont, pour beaucoup, un signe indiquant l'emplacement d'une
cache. | MV

Selon l'archéologue, «il y a des groupes qui vivent de ces légendes; ceux qui se proposent d'interpréter les signes, ceux qui disent être capable d'éloigner les djinns, ou bien vendent de l'encens pour les chasser».

Les djinns, dans la tradition arabe, sont des esprits capables de posséder les hommes. Issam craint les rassads, des génies puissants qui protègent les trésors antiques, et préfère se frotter aux lejems, des djinns plus faibles qui vivent dans les ruines ottomanes et que la lecture du Coran suffirait à éloigner.

Tout ceci, ainsi que l'interprétation des signes, Issam l'a appris sur internet. Il reconnaît que les informations «ne sont pas toujours justes». Après quinze ans de recherches infructueuses, Issam espère encore que ses fouilles quasi-hebdomadaires lui ouvriront un jour «les portes de la richesse».

L'obsession entretenue par la légende

Chaque chercheur a son territoire, son domaine de prédilection. Issam ne quitte pas sa zone pour ne pas empiéter sur celles des autres chercheurs et éviter «les embrouilles» avec la police. Il s'est spécialisé dans l'or ottoman, qu'il cherche dans les grottes avoisinantes, de préférence en solitaire.

La légende de «l'or ottoman» postule qu'à la dissolution de l'Empire ottoman, au lendemain de la Première Guerre mondiale, les soldats turcs auraient enterré des caisses d'or qu'ils ne pouvaient emporter dans leur fuite, en attendant de revenir dans leurs anciennes provinces arabes. Ce mythe tenace continue d'alimenter de nombreuses fouilles sauvages, notamment sous l'ancien chemin de fer du Hedjaz –construit par les Ottomans pour rallier Damas à la péninsule arabique.

Dans la forêt de Zoubia, où se trouvent les ruines d'un ancien village, de nombreuses fosses ont été
laissées par des chercheurs d'or. | MV

Pour Thaher, ces mythes sont infondés car l'Empire ottoman était déjà en déclin au moment de la guerre, et avait perdu le contrôle des régions les plus riches de son empire. «D'où les Ottomans auraient-ils tiré tout cet or?» Quant aux rumeurs sur des trésors antiques, Thaher les rejette d'un haussement d'épaules: «La Jordanie a été un carrefour culturel, mais jamais le centre d'un immense empire. On peut s'attendre à trouver une telle quantité d'or dans une grande capitale –peut-être Rome ou Istanbul– mais pas sur une autoroute.»

La destruction d'un patrimoine

L'archéologue n'exclut pas que les chercheurs d'or puissent tomber sur des petits objets de valeur en ouvrant des tombes. «Le problème est qu'ils sont persuadés qu'ils vont trouver d'énormes caisses pleines d'or. Ils ne cherchent pas de petits vases ou des choses comme ça. Ils cherchent quelque chose qui les emmènera très loin de leur vie actuelle.»

Si l'immense majorité des fouilles sont vaines, elles ont néanmoins un impact dévastateur sur le patrimoine archéologique jordanien. À Gawr as-Safi, au sud de la mer Morte, un vaste site funéraire de l'âge de bronze a été largement pillé, causant une «immense perte d'informations», selon un archéologue qui y travaille.

«Partout où il y a un site à l'abri des regards, ils creusent. Il n'y a probablement plus grand-chose à sauver. Ils ont atteint un stade où ils ne creusent plus seulement les sites, mais directement le roc», déplore Thaher, qui a travaillé sur des excavations à travers toute la Jordanie.

Des traces de leur passage ont même été trouvées sur des sites de l'âge de pierre. Thaher ajoute: «Sur un site qui a 20.000 ans, sans structure bâtie –c'est simplement une colline– on a trouvé des trous qui indiquent que des gens y ont cherché de l'or.»

Un trou d'environ 2 mètres de profondeur fraîchement creusé dans la forêt de Zoubia, réputée propice pour trouver de l'or. | MV

Il semble impossible de protéger la dizaine de milliers de sites archéologiques identifiés à travers le pays, sans compter ceux qui attendent d'être découverts. Les autorités préfèrent souvent réenfouir un site juste découvert, plutôt que prendre le risque que des amateurs les détruisent.

Pour Thaher, les solutions passent par l'éducation et la transparence sur les fouilles archéologiques, objets de tous les fantasmes. Nombre de chercheurs d'or sont persuadés qu'elles permettent d'excaver des trésors, dont des personnalités proches du pouvoir s'emparent ensuite.

Pour contrer ces rumeurs, «il faut commencer à parler d'archéologie à l'école, car ce n'est pas un sujet qui est abordé pour l'instant. Il faudrait aussi que les élèves puissent voir les sites, les visiter pour les comprendre et comprendre la nature de notre travail.» En attendant que les mentalités changent, Thaher l'affirme, «tout site est en danger s'il est laissé sans surveillance».

* Les prénoms ont été changés.


Newsletters

Aux États-Unis, l'autre «cancel culture»

Aux États-Unis, l'autre «cancel culture»

Dans de nombreux États américains, les législations visant à interdire la «théorie critique de la race» se multiplient.

Une étudiante américaine meurt après s'être étouffée lors d'un concours de hot-dogs

Une étudiante américaine meurt après s'être étouffée lors d'un concours de hot-dogs

Une cérémonie a réuni plus de 3.000 personnes pour lui rendre hommage.

Après sa discrète ascension, la Corée du Sud veut compter parmi les puissants

Après sa discrète ascension, la Corée du Sud veut compter parmi les puissants

En vingt ans, le pays est entré dans la modernité au point d'être invité à la table du G7. Celui qui a rejoint le cercle des moyennes puissances peut s'appuyer sur son économie et sa gestion exemplaire du Covid-19 pour assumer son envie d'autonomie.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio