Peut-on réduire la consommation d'eau de l'industrie?
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Peut-on réduire la consommation d'eau de l'industrie?

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Slate.fr

La construction d'une voiture représente 30.000 litres et l'élaboration d'une tonne de papier, 40.000 litres d'une ressource de plus en plus précieuse.

Regardez votre téléphone portable, la carrosserie de votre voiture ou l'aile d'un avion. Spontanément, vous pensez aux matériaux qui les composent: du silicium, de la tôle ou de la fibre de verre. Mais pour fabriquer ces produits, il a fallu aussi consommer de l'eau. Et pas qu'un peu: la réalisation d'une puce d'ordinateur nécessite 32 litres d'eau. La construction d'une voiture représente 30.000 litres. Et l'élaboration d'une tonne de papier, 40.000 litres.

Or, le réchauffement climatique aura une incidence sur la disponibilité de cette ressource et donc sur l'ensemble des activités humaines. Aujourd'hui en France, on prélève ainsi 32 milliards de m3 d'eau par an. Cette quantité sert pour la production d'énergie (refroidissement des centrales nucléaires, barrages hydrauliques… dont une grosse partie retourne au milieu naturel), pour les usages domestiques à 24% (alimentation, eau de consommation, jardin), et pour l'agriculture en irrigation à 48%. Reste donc 6% utilisés par l'industrie (hors énergie) dans l'hexagone.

Une consommation à l'échelle globale

Certes, ce pourcentage a diminué en vingt ans: les entreprises en France ont réduit d'un tiers leur consommation d'eau. Et si c'est en partie grâce à une meilleure gestion de la ressource, c'est surtout lié à une diminution du nombre d'usines. Thierry Trotouin, directeur des marchés industriels au service du développement national chez Veolia Eau France l'explique clairement: «Fabriquer un jean à partir de matières vierges nécessite 11.000 litres d'eau. C'est énorme! Si le vêtement n'est pas acheté en France, mais produit ailleurs dans le monde, cette quantité ne sera pas comptabilisée dans nos dépenses d'eau. Pourtant, on a quand même consommé l'eau virtuellement. Et elle doit nous être imputée. C'est ce qui explique la différence entre ce que l'on consomme réellement et notre empreinte eau à travers nos importations.»

Que ce soit au Mexique ou en Chine, partout, les industriels peuvent néanmoins améliorer leur gestion de l'eau, encore plus là où le stress hydrique est déjà très important. En France, l'application de la réglementation surveillée par les DREAL (Direction régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement) le leur demande explicitement quand il y a des risques de conflits d'usage.

En cas de manque d'eau pour la collectivité, les autorités peuvent contraindre des usines à stopper leur production, l'arbitrage reste heureusement toujours en faveur de la population.

Analyser pour mieux économiser

Face à ce défi, des acteurs comme Veolia déploient des solutions nouvelles pour les industriels. «Chez Veolia, cela passe d'abord par un audit du cycle de l'eau», détaille Thierry Trotouin. Tous les points d'usage sont répertoriés et les eaux sont classées selon leur qualité et leurs usages. Le liquide peut servir comme ingrédient (par exemple, en chimie, pour de la dilution ou de la dissolution), comme agent de lavage ou comme vecteur d'énergie (par exemple pour refroidir ou chauffer) ou comme eau technique (pousse à l'eau, eau pour les pompes à vide…).

À partir de l'audit, des techniciens installent des compteurs intelligents et, grâce aux outils numériques, on récupère des données pour suivre la consommation d'eau. «Cela permet de recevoir des alertes et d'agir rapidement si les consommations augmentent en cas de fuite», précise le directeur développement industriel. Ces mesures peuvent aussi être comparées aux données d'autres industries du même secteur et évaluer les marges de progression.

Adapter les méthodes de travail

Une fois l'audit terminé, c'est l'heure de passer à l'action. Et l'une des premières à mettre en œuvre est bien plus simple qu'on ne le pense: il s'agit des «éco-gestes». Cela consiste par exemple à adapter les méthodes de travail. Plutôt que de pousser les déchets dans l'eau potable, on aspire au départ les résidus, puis on rince simplement ensuite; au lieu d'avoir un robinet manuel, une électrovanne est installée qui coupera l'eau automatiquement d'un pistolet d'arrosage. «Dans un atelier de découpage de poissons où nous avons proposé nos solutions, ces éco-gestes ont réduit la consommation d'eau de 30%», se félicite Thierry Trotouin.

Ensuite, il y a des solutions opérationnelles, comme la réutilisation des eaux usées traitées dites «REUT». «L'eau sert une première fois, puis est traitée par une station d'épuration où elle est souvent filtrée et désinfectée avant de revenir sur le site pour une seconde utilisation pour des usages variés», explique le directeur développement industriel.

Les exemples sont nombreux: dans l'industrie agroalimentaire, après avoir lavées les cuves de préparation, les eaux traitées sorties de station sont réemployées pour le lavage extérieur des citernes, des camions, des sols, des voiries; dans l'industrie de recyclage du plastique, l'eau traitée est injectée au niveau du broyeur de déchets et pour le lavage des paillettes de plastiques. Autre exemple dans l'industrie automobile où les éléments métalliques sont peints avec une peinture mélangée à de l'eau traitée et recyclée.

Multiplier les sources non conventionnelles

Ces aménagements s'inscrivent dans ce qu'on appelle le REUT en cycle court: l'eau reste sur le site pour différents processus. Mais cela a déjà des effets considérables. «Nous avons travaillé sur une usine Renault à Tanger où l'eau est un bien rare, raconte Thierry Trotouin. Sur les 480.000 m3 d'eau par an nécessaire, on utilise moins de 30% d'eau nouvelle (140.000 m3), tout le reste est de l'eau réutilisée plusieurs fois.»

Au-delà de ces eaux usées traitées, il existe d'autres sources dites eaux non conventionnelles: les eaux de pluie provenant de toiture ou de ruissellement, les eaux de drainage, les eaux de mines. Dans certaines conditions –car elles peuvent contenir des polluants ou des virus, il faut donc les traiter au préalable–, elles sont exploitables.

Par exemple, les eaux de mines (des eaux qui ont ennoyé d'anciens tunnels) sont souvent des eaux chaudes. On parle de «chaleur fatale», car cette énergie est en général perdue. Mais elle est récupérable par un site industriel pour du chauffage et faire ainsi des économies d'énergie fossile. «Toutes ces eaux non conventionnelles évitent de puiser dans nos ressources», plaide Thierry Trotouin.

Outre le cycle court, les industriels peuvent participer au cycle long de l'eau, c'est-à-dire en dehors de l'usine. L'eau usée traitée d'un site de production peut ainsi servir à un autre usage avant de repartir dans une station d'épuration. «Elle peut irriguer un stade municipal ou laver des voiries d'une ville, ou pour irriguer un champ, être utilisées par un autre industriel d'une même zone, ou venir en soutien d'étiage à une rivière, ou alimenter une zone humide ou en recharge de nappe phréatique, même si c'est encore compliqué, car l'usine doit pouvoir garantir la qualité de son eau», relève Thierry Trotouin.

Zéro rejet liquide

Enfin, maintenant, les industriels et les collectivités sont appelés à travailler ensemble. «Il faut alors prendre de la hauteur pour que cette économie circulaire de l'eau soit encore plus efficiente, en décidant ce qu'on peut réutiliser ou stocker sur l'ensemble d'un territoire, et permettre ainsi de ne pas générer de conflits d'usage, voire de les résoudre.»

Une usine sans eau est-elle possible? Probablement pas. Mais il y a un véritable mouvement de fond dans l'industrie, car tout le monde a bien conscience qu'il faut agir à cause du réchauffement climatique. «La ressource va être de plus en plus rare, reprend Thierry Trotouin. Il faut aller vers une plus grande frugalité. Les nouvelles usines sont très efficaces aujourd'hui, certaines sont en “zéro rejet liquide” mais il faut accompagner les anciennes usines non conçues avec des procédures de recyclage et de traitement de l'eau. C'est indispensable, car améliorer la gestion de l'eau, réduire les dépenses d'énergie et mieux gérer les déchets forment le triptyque d'une meilleure performance et productivité.» La planète nous en remerciera.

Cet article vous est proposé par Slate.fr et Veolia dans le cadre de Green Mirror, un événement éditorial écrit et audio pour voyager dans le temps, prendre conscience et réfléchir sur les enjeux qui nous attendent collectivement face au changement climatique. Comment agir dès maintenant face à l'urgence?

Découvrez les solutions déjà existantes ou prometteuses à travers notre série d'articles et de podcasts publiés sur notre site-événement.

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