Médias / Culture

Qui est ce «Herlock Sholmès» qu'on voit figurer dans la série «Lupin» de Netflix?

Temps de lecture : 5 min

Verra-t-on un sosie bon marché de Benedict Cumberbatch dans la prochaine saison à cause d'une histoire de propriété intellectuelle vieille de plus d'un siècle?

Le Arsène Lupin contre Herlock Sholmès qui apparaît dans la deuxième partie de la série existe bel et bien. | Capture d'écran Netflix France via YouTube – Couverture du livre, Paris, Pierre Lafitte, 1910, Rakuten via Wikimedia – Montage Slate.fr
Le Arsène Lupin contre Herlock Sholmès qui apparaît dans la deuxième partie de la série existe bel et bien. | Capture d'écran Netflix France via YouTube – Couverture du livre, Paris, Pierre Lafitte, 1910, Rakuten via Wikimedia – Montage Slate.fr

La deuxième partie de la série Lupin est disponible sur Netflix depuis vendredi 11 juin et, alors que les spectateurs du monde entier embarquent pour une nouvelle visite de Paris en compagnie du célèbre gentleman cambrioleur, une question vient se poser sur de nombreuses lèvres: «Qui est donc cet Herlock Sholmès?»

Car parmi les nombreuses intrigues et manigances de cette saison, la plus touchante est une sorte de cambriolage à l'envers, par lequel le personnage qu'incarne Omar Sy introduit en catimini un livre dans la chambre de son fils en guise de cadeau (Il se trouve principalement sur place pour subtiliser un bracelet à la mère de son fils, ce qui est beaucoup moins touchant… mais peu importe). On peut voir alors un gros plan du dos du livre en question, qui s'avère être Arsène Lupin contre Herlock Sholmès. Qu'est-ce que c'est que cette histoire?

Pour faire court, c'est une affaire de propriété intellectuelle, mais elle mérite vraiment d'être racontée. Arthur Conan Doyle a fait apparaître pour la première fois le personnage de Sherlock Holmes en 1887 dans son roman Une étude en rouge, mais ce sont les nouvelles publiées dans la revue Strand Magazine qui ont rendu célèbre l'excentrique détective à commencer par Un scandale en Bohême, en 1891. Cette dernière histoire fut traduite en français et publiée avec onze autres nouvelles en 1902 dans le recueil Les Aventures de Sherlock Holmes. Holmes devint rapidement célèbre des deux côtés de la Manche.

Le petit larcin de l'auteur de Lupin

Les histoires de Doyle –ou plus précisément la manne qu'elles avaient représentée pour les éditeurs du Strand Magazine– ne tardèrent pas à attirer l'attention du journaliste Pierre Lafitte, qui lançait alors un tout nouveau magazine, Je sais tout. Par l'intermédiaire d'un ami, Lafitte contacta l'écrivain Maurice Leblanc et lui demanda s'il serait intéressé par la création d'un personnage similaire pour son magazine. Leblanc accepta et, en juillet 1905, Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur, fit son entrée en scène dans L'Arrestation d'Arsène Lupin (Le numéro précédent de Je sais tout avait publié la première traduction française de Les hommes dansants de Doyle). Pour la deuxième apparition de Lupin, Leblanc lui fit faire un faux compliment à l'inspecteur Ganimard, qui l'avait capturé lors de la première histoire, en lui faisant remarquer qu'il valait «presque Sherlock Holmes».

Mais après avoir établi que l'ennemi juré de Lupin n'était que le deuxième meilleur enquêteur au monde, il était inévitable que Leblanc finisse par donner à son héros un adversaire plus coriace. C'est ainsi qu'en juin 1906, il élabora l'un des crossovers les plus ambitieux de l'histoire en publiant Sherlock Holmes arrive trop tard dans Je sais tout. Dans cette histoire, un homme qui pense qu'Arsène Lupin a l'intention de le voler demande à Sherlock Holmes d'enquêter. Holmes rencontre Lupin par hasard et réussit à l'identifier, mais il ne l'arrête pas, car, comme il l'explique «quand il s'agit d'un adversaire comme Arsène Lupin, Sherlock Holmes ne profite pas des occasions… il les fait naître».

En juin 1906, Leblanc élabora l'un des crossovers les plus ambitieux de l'histoire en publiant «Sherlock Holmes arrive trop tard».

Lupin n'a pas exactement le même fair-play: il dérobe la montre de Holmes (puis lui rend) uniquement pour lui prouver qu'il peut le faire. L'histoire s'achève avec un Sherlock Holmes qui pense que «Arsène Lupin et Sherlock Holmes se rencontreront de nouveau un jour ou l'autre», laissant entrevoir un univers fictionnel digne de celui de Marvel. Toutefois, malheureusement pour la franchise, Maurice Leblanc ne prit jamais la peine de demander à Arthur Conan Doyle d'utiliser son personnage.

Quoi qu'il en soit, la législation d'alors n'empêcha ni Leblanc ni son éditeur de continuer à raconter le duel entre le célèbre détective et le gentleman cambrioleur. En novembre, Leblanc publia dans Je sais tout le premier chapitre de La Dame blonde, qui, d'après le narrateur, avait été écrit avec l'aide d'Arsène Lupin lui-même, ainsi que de «l'ineffable Watson, l'ami et le confident de Sherlock Holmes». Holmes n'apparut pas en tant que personnage dans le deuxième chapitre, qui fut publié au mois de décembre 1906, mais Leblanc souligna une fois de plus que Ganimard n'était pas aussi futé que le détective de Sir Arthur Conan Doyle.

La réponse par l'humour aux exigences du droit

En janvier 1907, cependant, Doyle, via ses avocats, entra en contact avec Je sais tout et leur demanda de ne plus utiliser le personnage de Sherlock Holmes. Cela représentait un problème pour le magazine, qui n'avait publié que deux des six chapitres qu'il avait promis à son lectorat. La solution trouvée fut aussi inélégante qu'hilarante: le troisième chapitre, publié dans le numéro de janvier, fut intitulé Herlock Sholmès ouvre les hostilités et Sherlock Holmes fut transformé en «Herlock Sholmès» (de la même manière, Watson fut renommé «Wilson»).

Ce faisant, Leblanc prenait, à vrai dire, part à une tradition déjà bien établie: le nom de «Herlock Sholmès» était, en effet, déjà apparu dans des blagues et des parodies de l'œuvre de Doyle dès 1894. Lorsque les neuf premières histoires de Leblanc furent compilées sous le titre Arsène Lupin, gentleman cambrioleur, à l'été 1907, toutes les références au nom de Sherlock Holmes furent transformées en Herlock Sholmès. Le deuxième volume des histoires de Lupin, Arsène Lupin Contre Herlock Sholmès, est le livre qu'Assane Diop, le personnage incarné par Omar Sy, donne à son fils dans la série.

Des anagrammes en série

Pour les lecteurs anglophones, le crossover interdit Holmes-Lupin fut encore plus chaotique. La première édition américaine d'Arsène Lupin, Gentleman Burglar, traduite par George Morehead et publiée par M.A. Donohue & Co. en 1910, restaura le nom de Sherlock Holmes, tandis que le deuxième livre d'Arsène Lupin, également traduit par George Morehead et également publié par M.A. Donohue & Co., en 1910, fut intitulé Arsène Lupin Versus Herlock Sholmes. Pendant ce temps, au Royaume-Uni, Alexander Teixeira de Mattos publia sa propre traduction la même année, Arsène Lupin Versus Holmlock Shears, qui fut éditée aux États-Unis par Doubleday sous le titre The Blonde Lady en gardant le nom de Holmlock Shears. De nos jours, les lecteurs anglophones peuvent acheter une traduction moderne de David Carter baptisée Arsène Lupin vs. Sherlock Holmes, mais, dans le texte, le nom de Holmes est toujours «Herlock Sholmes». Difficile de s'y retrouver!

Leblanc prenait, à vrai dire, part à une tradition déjà bien établie: le nom de «Herlock Sholmès» était déjà apparu dans des blagues et des parodies de l'œuvre de Doyle dès 1894.

La prochaine saison de Lupin verra-t-elle le gentleman cambrioleur croiser le chemin de Sherlock Holmes? Il n'y aurait aucune raison que cela ne soit pas possible: les deux personnages sont entrés depuis longtemps dans le domaine public. Si Netflix souhaite rester proche de l'œuvre initiale, cependant, il ne leur reste qu'une seule chose à faire: embaucher un sosie bon marché de Benedict Cumberbatch pour lui faire incarner le Herlock Sholmès du XXIe siècle.

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