Égalités / Santé

Pourquoi les femmes consultent plus facilement un psy que les hommes

Temps de lecture : 6 min

L'image d'un idéal masculin –fort, courageux, secret– condamne la gent masculine à un sentiment permanent de menace envers leur identité dans le cas où ils doivent se confier.

«Pour de nombreuses femmes, parler de ses affects n'est pas associé à une faiblesse. Mais chez beaucoup d'hommes, cela vient mettre à mal l'exigence de performance, très ancrée dans l'imaginaire», explique Christine Barois, psychiatre. | Ricardo Esquivel via Pexels
«Pour de nombreuses femmes, parler de ses affects n'est pas associé à une faiblesse. Mais chez beaucoup d'hommes, cela vient mettre à mal l'exigence de performance, très ancrée dans l'imaginaire», explique Christine Barois, psychiatre. | Ricardo Esquivel via Pexels

Longtemps, certains troubles mentaux, comme la dépression ou l'anxiété, ont été majoritairement attribués aux femmes. Les changements hormonaux importants (puberté, post-partum ou encore ménopause) étaient invoqués comme les exposant à une plus grande vulnérabilité psychique. Plusieurs enquêtes suggèrent d'ailleurs que parmi les quelque 4 millions de Français étant amenés à fréquenter un psychologue, un psychiatre ou un psychanalyste au cours de leur vie, la majorité sont des femmes.

Pourtant, en matière de troubles psychiques, les hommes ne sont pas en reste, comme le prouvent les chiffres sur le suicide, deuxième cause de mortalité chez les hommes âgés de 15 à 29 ans. Reste qu'en cas de fragilité, ils parviendraient moins à verbaliser leurs émotions et à solliciter une aide extérieure.

La santé mentale à l'épreuve du genre

Dire que ça ne va pas, est-ce un défi pour les hommes? Au cabinet de Christine Barois, psychiatre spécialiste du stress, de l'anxiété et de la dépression, la majorité de la patientèle est féminine. «Les femmes mettent des mots sur leur mal-être, explique-t-elle. Lorsqu'elles identifient des schémas récurrents qui nourrissent leur souffrance, elles demandent de l'aide par mesure de prévention, contrairement aux hommes qui attendent d'être au fond du trou pour consulter.» Une réticence à questionner sa santé mentale qui mène à ce que certains qualifient d'épidémie silencieuse. «Chez les hommes qui consultent, l'injonction à ravaler ses émotions rend le dialogue moins évident, alors que la parole des femmes est plus spontanée, analyse la psychiatre. Nombre d'entre elles se confient déjà régulièrement à leur mère, sœurs et amies. Ce qui se dit en thérapie s'inscrit dans la continuité de ces échanges.»

Dans son ouvrage Le mythe de la virilité, paru en 2017 aux éditions Robert Laffont, Olivia Gazalé décrit ce qu'elle nomme le «complexe viril», soit l'image d'un idéal masculin –fort, courageux, secret– qui condamne les hommes à un sentiment permanent de menace envers leur identité sexuée. «La virilité est toujours inquiète, ce qui prouve bien que c'est une construction [sociale]», note la philosophe. Ces diktats qui stigmatisent la faiblesse et la vulnérabilité masculine enferment dans un silence qui n'est pas sans conséquences: «Les hommes sont trois fois plus exposés au burn-out, aux conduites à risques et aux addictions, mais ils ne semblent pas réaliser que beaucoup de leurs problèmes viennent des archétypes de la virilité, ce modèle unique du surhomme qui aboutit à une décompensation.»

Une expression sexuée des sentiments

Cette injonction à la virilité n'est pas nouvelle. Déjà ancienne, elle s'est encore accentuée XIXe siècle. Cette époque marquée par l'affirmation de l'individualisme et l'essor d'une société de plus en plus concurrentielle a fait émerger de nouvelles formes d'anxiété venues nourrir les stéréotypes de genre. «La norme virile vient du fond des âges, à la suite de postulats invérifiés (…). [Un] piège que l'homme s'est tendu à lui- même», indique la philosophe et autrice Olivia Gazalé.

À l'inverse, dès l'enfance, les femmes sont priées de partager leurs émotions: «[Les parents] ont plus de contact physique avec [leurs filles], les incitent à sourire, à vocaliser, alors qu'ils stimulent davantage physiquement les garçons. Les filles développent ainsi plus d'aptitudes à comprendre et à exprimer des émotions, à interagir avec autrui», explique l'historienne Lucile Peytavin dans Le coût de la virilité, publié en 2021. Preuve en est, la fiction nous abreuve de personnages masculins taiseux, valeureux, endurcis et de personnages féminins sensibles et affables. De ces représentations découlent des processus d'identification qu'on retrouve sur le divan. «Pour de nombreuses femmes, parler de ses affects n'est pas associé à une faiblesse. Mais chez beaucoup d'hommes, cela vient mettre à mal l'exigence de performance, très ancrée dans l'imaginaire», explique Christine Barois.

«La norme virile vient du fond des âges, à la suite de postulats invérifiés. Un piège que l'homme s'est tendu à lui- même.»
Olivia Gazalé, philosophe et autrice

C'est précisément cette difficulté à formuler ses émotions qui rend si difficile la détection, chez les hommes, de troubles de santé mentale comme la dépression. «Quand je suis angoissé ou en colère, je n'en parle à personne, explique Néo, 27 ans. À quoi ça sert de se lamenter? Je préfère régler mes problèmes moi-même.» Une tendance à vouloir faire cavalier seul qui explique le moindre recours des hommes aux professionnels de santé mentale.

Mais pour d'autres, solliciter l'aide d'un ou d'une psy, c'est chercher à s'extraire de ses angoisses pour retrouver son pouvoir d'agir. «Je viens d'une famille où l'on considère qu'il faut être fou pour aller voir un psy, explique Sara, 29 ans. Mais moi, je vois ça comme une manière d'apprendre à me connaître vraiment. Comprendre comment je fonctionne m'aide à mieux maîtriser mes affects.» Un point de vue que partage Anouk, 39 ans et plusieurs thérapies au compteur: «C'est une hygiène quasiment nécessaire qui permet d'identifier ses névroses issues de l'histoire familiale, d'apprivoiser ses angoisses, de déconstruire ses pensées limitantes pour pouvoir s'en libérer.» Mais encore faut-il réussir à s'ouvrir à autrui… Là encore, nous ne sommes pas tous égaux. D'après une étude, les hommes seraient deux fois plus nombreux que les femmes à n'avoir personne à qui se confier.

De la difficulté à tisser des liens de confiance

Pour Christine Barois, la thérapie pose la question de sa confiance à autrui. «Le travail thérapeutique implique de ne plus être dans le contrôle de ce qu'on dit, de ce qu'on perçoit comme étant acceptable ou non.» Une mise en danger volontaire, qui ne correspond pas à l'image de l'homme-guerrier qui jamais ne baisse sa garde. Le cas de Néo illustre la difficulté à s'en remettre à une tierce personne: il se sent incapable de se confier à «un inconnu» et craindrait d'être, d'une certaine manière, «manipulé» au cours du travail thérapeutique. Pour la sociologue Claire Bidard, se confier mène à une situation «périlleuse, sans appui, dépouillée des certitudes et des masques sociaux, [qui] a quelque chose d'une transgression; la transgression par la révélation de ce qui était fait pour rester caché, et qui a été dit, au risque d'entamer ses barrières protectrices».

«Aujourd'hui, la thérapie porte ses fruits: ça me porte au quotidien, jusque dans mon travail d'enseignant.»
Thomas, 42 ans

Pour Thomas, 42 ans, pousser la porte d'un psychanalyste ne s'est pas fait du jour au lendemain: «À l'époque, j'étais très méfiant vis-à-vis des psys. Mais à un moment donné, j'ai eu besoin de “dire” et le travail thérapeutique m'est apparu comme le seul endroit où le faire. Aujourd'hui, la thérapie porte ses fruits: ça me porte au quotidien, jusque dans mon travail d'enseignant.» Pour autant, il reste pudique concernant cette démarche: «Ce n'est pas un sujet dont je parle beaucoup. Je ne sais pas si mes amis voient ou non un psy. C'est une question délicate que je n'aborde pas.»

Les femmes, garantes des relations interpersonnelles

Sauter le pas de la thérapie dénote aussi de la volonté d'harmoniser ses relations sociales, amoureuses, familiales ou professionnelles. «La thérapie demande du temps et un investissement financier, mais c'est un vrai cadeau qu'on se fait à soi et à ses proches», analyse Anouk. Même son de cloche chez Sara: «J'avais besoin de vider ma corbeille intérieure, ces déchets émotionnels qui me polluaient et dont je sentais qu'ils pouvaient aussi polluer mes proches.»

Aussi, si les femmes ont plus de facilités à se rendre en thérapie, c'est peut-être parce que les mécanismes de socialisation différentielle les conduisent bien souvent à se porter garantes de l'équilibre social. Cette tendance est illustrée par les travaux sur le «care», ces comportements dédiés au souci de l'autre, majoritairement endossés par les femmes. Chez Sara, la décision de suivre une thérapie a d'abord été motivée par la volonté de préserver son couple: «J'ai décidé de consulter parce que je faisais subir des crises de jalousie à mon compagnon. J'ai fini par sentir que j'avais des choses personnelles à régler qui dépassaient la sphère du couple. Je ne voulais pas que ce soit mon compagnon qui en fasse les frais.»

La thérapie témoignerait donc aussi d'une volonté de veiller au bon fonctionnement du monde et des liens d'interdépendance qui structurent nos relations sociales. Un éloge de la vulnérabilité, à contre-courant des perceptions héritées des stéréotypes de genre.

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