Politique

Le dérapage contrôlé d'un Jean-Luc Mélenchon en roue libre

Temps de lecture : 7 min

À moins d'un an de l'élection présidentielle, le leader de La France insoumise flirte avec le complotisme. Est-ce le bon chemin pour parvenir à «l'union du peuple» qu'il appelle de ses vœux?

Jean-Luc Mélenchon lors de son premier meeting de campagne à l'élection présidentielle de 2022, le 16 mai 2021 à Aubin (Aveyron). | Lionel Bonaventure / AFP
Jean-Luc Mélenchon lors de son premier meeting de campagne à l'élection présidentielle de 2022, le 16 mai 2021 à Aubin (Aveyron). | Lionel Bonaventure / AFP

«Jean-Luc Mélenchon est un homme animé par ses colères.» Ce jugement est porté par un homme qui a eu un parcours parallèle au sien, du trotskisme à la social-démocratie, jusqu'au moment où le trublion de la gauche a rompu avec le Parti socialiste (PS). Des colères et des emportements, le chef de La France insoumise (LFI) en a donné quelques exemples au cours des dernières années de sa très longue carrière.

Mélenchon sait fort bien passer d'un registre charmeur et patelin à un répertoire beaucoup moins avenant, voire agressif et méprisant. Il est arrivé qu'un apprenti journaliste en fasse les frais. Ou bien qu'un photographe de presse soit sa cible... pour lui permettre de viser l'ensemble de la profession.

Chacun a en mémoire l'état dans lequel il s'était mis au moment de la perquisition effectuée par la police dans les locaux de son parti, en octobre 2018. Ce déchaînement verbal lui avait durablement nui car il avait provoqué un recul brutal et prolongé de la popularité du président du groupe insoumis de l'Assemblée nationale. En novembre de la même année, l'IFOP notait que sa cote d'approbation s'établissait à 32%, «soit une perte de 8 points ce mois-ci après un recul de même ampleur le mois dernier». Et d'ajouter alors: «L'ancien ministre socialiste chute de 14 points en un mois chez les sympathisants de La France insoumise (78% de bonnes opinions)

«Tout ça, c'est écrit d'avance...»

À moins d'un an de l'élection présidentielle pour laquelle il est candidat depuis plusieurs mois, cette dépression de popularité va-t-elle se reproduire dans les mesures des instituts de sondage? Avec, par contrecoup, une incidence négative sur les intentions de vote en sa faveur?

En cause, son étrange sortie du 6 juin lors de l'émission «Questions politiques», pour France Info, France Inter et Le Monde. Sa démonstration flirtait tellement avec le complotisme qu'elle a suscité une indignation générale et, en retour, une défense en bloc des dirigeants de LFI qui, à l'instar de leur chef de file, n'ont pas hésité à faire une présentation erronée de ses propos.

«Vous verrez que dans la dernière semaine de la campagne présidentielle, nous aurons un grave incident ou un meurtre», avait ainsi lancé Mélenchon avant de détailler: «Ça a été Merah [auteur djihadiste des tueries de Toulouse et de Montauban, ndlr] en 2012, l'attentat la dernière semaine sur les Champs-Élysées [il s'agit là de Xavier Jugelé, policier assassiné en 2017 par un djihadiste]. [...] Avant on avait eu papi Voise [Paul Voise, un retraité agressé chez lui à Orléans en avril 2002], dont plus personne n'a jamais entendu parler après. Tout ça, c'est écrit d'avance. Nous aurons le petit personnage sorti du chapeau [il parle du candidat présenté, selon lui, par «le système» à l'élection présidentielle], nous aurons l'événement gravissime qui va une fois de plus permettre de montrer du doigt les musulmans et d'inventer une guerre civile. C'est bateau tout ça.»

Avant ce 6 juin 2021, Mélenchon n'avait jamais tenu ouvertement de propos assimilés à du complotisme, même si ses réticences à l'égard du vaccin anti-Covid à ARN messager avaient pu attirer l'attention. Il est vrai que celles-ci avaient plus une portée politique que scientifique: il affirmait alors ne pas être anti-vaccin et militait pour le recours aux vaccins... russe et cubain.

Le «ils» indéfini censé représenter «l'oligarchie»

Mais cette fois-ci, le leader insoumis a franchi une étape supplémentaire dont on est droit de se demander si elle entre dans le cadre d'une stratégie délibérée ou dans celui d'un dérapage incontrôlé, fruit d'une colère qui serait sa marque de fabrique. Dans le cas présent, il s'agirait d'une colère intérieure non provoquée –la vidéo de son intervention en atteste– et donnant l'impression d'être mûrement réfléchie même si, par certains aspects, elle paraît bancale.

Le premier élément du complotisme qui saute aux yeux dans les propos de Mélenchon est l'utilisation de ce «ils» indéfini censé représenter «l'oligarchie» ou «les élites» qui manipulent les masses. Ce «ils» est capable à la fois, tout autour du monde, de sortir de son chapeau des candidats présidentiels venus de nulle part et d'organiser un «incident grave ou un meurtre» à la veille d'un scrutin dans le but d'orienter le résultat de ladite consultation.

Que ses lieutenants le veuillent ou non, leur chef de file a bien lié étroitement ces deux événements, en les faisant se succéder, dans sa démonstration. Le nier est proférer une contre-vérité.

Ce qui rend bancale la démonstration du leader insoumis, c'est la mise en parallèle des assassinats d'enfants juifs avec leur père et de soldats français, à Toulouse en mars 2012, et l'agression crapuleuse d'un retraité, Paul Voise, à Orléans en avril 2002. Tout cela pour conclure que ces deux faits permettaient à leurs organisateurs supposés de «montrer du doigt les musulmans et d'inventer une guerre civile».

Attentat islamiste et fait divers crapuleux

Mis à part que la référence dans ce complot implicite aux victimes de Mohamed Merah, le djihadiste de Toulouse, est parfaitement ignominieuse, on ne voit pas très bien le lien entre Paul Voise et l'incrimination des musulmans qui est exposée ici. Cela vient à réduire des attentats terroristes successifs, en y ajoutant celui perpétré sur les Champs-Élysées en 2017, à un fait divers qui reste un fait divers –aussi abject soit-il.

Ce mélange des genres paraît d'autant plus curieux chez Mélenchon que l'homme est plutôt considéré, qu'on l'apprécie ou pas personnellement ou politiquement, comme structuré mentalement, rationnel et cartésien, doté d'une excellente culture historique et politique, maniant le verbe avec une certaine dextérité, ce qui le place parmi les grands tribuns de sa génération et même au-delà, sinon le meilleur. Toutes ses qualités semblent écarter l'hypothèse d'un dérapage incontrôlé réalisé dans le feu de l'action, tellement le propos, même avec ses imperfections, donne l'impression d'avoir été pensé en amont.

C'est en tout cas la thèse qui peut être avancée si on se réfère au blog du chef des Insoumis, et plus spécifiquement à un post publié au soir du second tour d'une l'élection législative partielle dans la 15e circonscription de Paris (XXe arrondissement) –ce scrutin, ainsi que trois autres en France, se déroulait le 6 juin, jour de la fameuse émission «Questions politiques» dans laquelle il avait fait sa démonstration douteuse à la mi-journée.

La stratégie du blog

Intitulé «L'union populaire: une stratégie globale», ce texte prend prétexte du résultat de cette consultation où la candidate LFI a été battue par celle du PS pour faire un très long développement politique dans lequel Mélenchon salue d'abord la «brillante campagne» de la candidate insoumise qui, à ses yeux, est un «événement d'une ample portée». Avec un certain dédain, il minimise la victoire de la candidate socialiste qui est «celle d'une rescapée et non d'une conquérante» pour célébrer avec emphase la candidate vaincue dont le score est l'expression première de «la puissance du “non” populaire clair et net au régime».

«La question décisive est de savoir si l'union des partis n'est pas dans certaines circonstances un obstacle majeur à l'union populaire et à ce vote commun.»
Jean-Luc Mélenchon dans un post sur son blog, le 6 juin 2021

La participation catastrophique du premier tour (15,55%) a augmenté de moins d'un point au second (0,81) pour atteindre le niveau faramineux de 16,36%. Et si l'auteur du post note, avec justesse, que sa candidate a doublé son score entre les deux tours, il omet de remarquer que la candidate adverse, celle qui a gagné, a plus que doublé le sien. Au bout du compte, le score de la candidate socialiste représente 8,6% des électeurs inscrits et celui de la candidate insoumise, 6,6%. Ce rapprochement avec les électeurs inscrits, qui avait l'heur de plaire aux dirigeants de La France insoumise après l'élection présidentielle de 2017, relativise un peu «la puissance du “non” populaire clair et net au régime».

Mais là n'est pas l'essentiel. Car la phase des négociations entre partis pour les élections régionales et départementales (20 et 27 juin) étant passée, Mélenchon peut reprendre son bâton de pèlerin pour prêcher l'union populaire, idée qu'il prône à intervalles réguliers, en opposition à l'union des partis, communément appelée «union de la gauche». Comme il considère que ni Europe Écologie-Les Verts ni le Parti socialiste ne sont fiables, voire de gauche, il s'en remet au peuple dont il se fait fort de parvenir à l'unir. «La question décisive est de savoir si l'union des partis n'est pas dans certaines circonstances un obstacle majeur à l'union populaire et à ce vote commun», écrit-il dans son post.

Le «bloc populaire» contre le «bloc bourgeois»

Impossible –selon lui– au premier tour, l'union de la gauche peut renaître de ses cendres au second sous la forme d'une «union populaire». Le message concerne évidemment l'élection présidentielle de 2022 pour laquelle Mélenchon acte que chaque parti classé à gauche aura son candidat ou sa candidate au premier tour, ce qui en fait déjà probablement trois autour de lui (EELV, PS et PCF), plus les impondérables, sans compter les inévitables représentant·es de la myriade trotskiste française. Avec un petit effort, la gauche pourrait se retrouver dans la configuration des candidatures du premier tour de 2002.

Mais avant d'unir le peuple au second tour du scrutin, le chef de file des insoumis a pour ambition de «travailler à la constitution du peuple face à l'oligarchie», selon l'expression d'un de ses anciens camarades de combat. Et pour cette future union populaire, il y a nécessité à avoir un orateur du peuple pour guider dans la bonne direction ceux qui se sont égarés. À terme, il s'agit de constituer le «bloc populaire» qui, au bout du bout, devra affronter le «bloc bourgeois».

Et c'est là que cette réthorique, qui n'est pas sans rappeler les envolées révolutionnaires de l'extrême gauche latino-américaine des années 1960-1970, fait le lien avec les propos complotistes du «ils» de l'émission du 6 juin. Le complotisme transcende, à l'heure actuelle, les courants politiques et c'est sans doute un bon fil conducteur, estime probablement Mélenchon, dans sa mission supérieure d'unification du peuple. C'est beau comme l'antique mais ça frôle un peu le messianisme. Un peu trop, même!

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