Santé

«Il termine parfois dans un état tel que je dois l'aider à se coucher»

Temps de lecture : 5 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Alice, qui souhaite aider son compagnon dans sa lutte contre l'alcoolisme.

«Je m'inquiète, car je vois cette consommation augmenter depuis quelques mois.» | Thom Masat via Unsplash
«Je m'inquiète, car je vois cette consommation augmenter depuis quelques mois.» | Thom Masat via Unsplash

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

J'ai 33 ans. Il y a quatre ans, j'ai rencontré S., un garçon un peu plus jeune (nous avons trois ans d'écart), et nous avons immédiatement craqué l'un pour l'autre. Depuis, nous vivons ensemble et filons le parfait amour. Ou presque. Au bout de deux ans, lorsque j'ai emménagé chez lui, j'ai remarqué que nous n'étions pas deux, mais trois dans notre relation: l'alcool était un participant discret mais qui, ces derniers mois, est devenu encombrant.

S. aime boire du vin seul, rien de mal à cela évidemment! J'apprécie également un bon verre, prends des cours d'œnologie et partage avec lui la passion de la bonne chère. Seulement, sa jauge est celle de la bouteille, tous les jours, dès qu'il rentre du travail. Cette jauge se complète, lorsque nous n'avons pas d'obligations sociales comme certains week-ends, de pintes de bière et de digestifs. Il termine parfois dans un état tel que je dois l'aider à se coucher, ou son ton devient agressif envers moi.

Je m'inquiète, car je vois cette consommation augmenter depuis quelques mois et, dernièrement, je sais qu'il a commencé à se cacher de moi pour boire un verre par-ci par-là. Lorsque j'essaye d'aborder le sujet de cette consommation, la conversation tourne court et je sens qu'on touche à des choses de l'enfance, une sorte de colère sourde qu'il s'efforce d'étouffer et dont il refuse de parler.

Il me dit être conscient du double problème, la raison qui le pousse vers l'alcool (et, de son propre aveu, d'autres substances) et la quantité exagérée, qui a tendance à augmenter et qui immanquablement aura un impact sur sa santé, son bien-être et notre relation sur le long terme.

Il a déjà consulté des professionnels pour être accompagné vers une consommation plus raisonnée, mais cet accompagnement cesse au bout de quelques séances, à son initiative. Il veut «se mettre d'équerre», comme il dit, et aller voir un psychologue pour l'aider à démêler ses angoisses et colères, car nous avons des projets de vie ensemble.

Je culpabilise énormément, car j'ai le sentiment de lui mettre la pression pour qu'il aille mieux. En même temps, je désespère à mesure que le temps passe (j'aimerais avoir des enfants avec lui) et que je le vois de plus en plus engagé sur cette mauvaise pente.

J'ai très peur de me laisser engloutir en même temps que notre histoire dans cette addiction dévorante. Que serait une relation où je le surveillerais du coin de l'oeil par inquiétude dès qu'il boit un verre, sinon un malheur annoncé? Je l'aime éperdument et ne veux pas l'abandonner, mais comment savoir si je ne me fourvoie pas dans notre relation? Que faire pour nous?

Alice

Chère Alice,

Si personne n'est obligé d'accompagner un conjoint ou une compagne dans le combat contre l'addiction, il est sûr que les personnes avec un problème d'addiction ont besoin d'être soutenues pour que leur thérapie soit la plus efficace. Que ce soit bien clair, on ne reste pas avec quelqu'un par devoir, parce que c'est la bonne chose à faire. On ne prévoit pas de rester avec la personne jusqu'à ce qu'elle aille mieux par convention sociale ou politesse, avec le projet de la quitter une fois que les nuages sont derrière elle. Cela vaut pour tous les types de maladies. Où est l'amour là dedans?

Par contre, si l'amour est bien là, accompagner l'autre est naturel et sain. On aimerait que son amour nous soutienne dans les épreuves, comme on ne pense pas à lâcher l'affaire quand les difficultés sont de son côté. Un vieux texte dit «pour le meilleur et pour le pire»; j'ajouterais que ce n'est pas un contrat qu'on signe avec son sang, mais un engagement sain quand on aime. Le pire étant à quantifier selon ses limites personnelles, psychologiques ou physiques. Cela ne veut pas dire qu'on doit tout accepter, quelles que soient les conditions.

Oui, combattre ses addictions est un chemin long et sinueux. Et certains disent qu'on n'en guérit jamais vraiment. Je crois juste qu'à un moment, les raisons de ne pas replonger et faire souffrir ceux qu'on aime deviennent juste plus fortes que le soulagement qu'on pourrait trouver dans la consommation. Mais avant ça, trouver son équilibre et sa voie est un peu comme contempler une falaise. On se dit juste qu'on ne va pas y arriver.

Et c'est sûr qu'on n'y arrive pas si on n'est pas armé. La thérapie est primordiale, l'accompagnement professionnel de l'addiction aussi. Et puis, il y a l'amour et le soutien des proches. C'est plus facile de s'en sortir quand on a quelque chose auquel se raccrocher, quelque chose à défendre et à protéger. Mais ça ne fait pas tout. S'il replonge ou s'il se cache, cela ne voudra jamais dire qu'il ne vous aime pas, mais bien que ses démons seront devenus trop forts.

Vous parlez d'un problème datant de l'enfance: il existe aujourd'hui différents types de thérapie et d'approches, dont l'EMDR, qui traite spécifiquement les traumatismes du passé dont ceux de l'enfance. Il n'y a pas qu'un thérapeute et il n'y a pas qu'une approche. C'est important de tester, de chercher la bonne personne, de se donner une chance ou même plusieurs de tâtonner et de se tromper. C'est là que votre amour compte, c'est un carburant pour les fois où il risque de baisser les bras. Si vous décidez de l'accompagner tout au long de cette aventure, vous serez son espoir et son avenir, les armes avec lesquelles il combattra son passé et les mauvais réflexes qu'il a pris pour se protéger.

C'est important aussi de s'entourer de personnes référentes autour de votre compagnon pour vous retirer la responsabilité totale de sa surveillance, et le rôle de flic qui pourrait abimer votre relation.

Vous devez ne pas oublier que c'est important que quelqu'un s'occupe de vous aussi. L'amour ne suffit pas, avoir une mission et une responsabilité ne suffit pas. Personne ne vous demande de vous sacrifier. N'hésitez donc pas à aussi suivre une thérapie de votre côté, ou à chercher de l'aide parmi les associations de soutien aux personnes avec une addiction. Vous n'avez pas à rester seule. Pensez aussi à vos ami·es, même si certaines personnes peuvent avoir des réactions violentes de rejet ou de jugement. Vous devez former autour de vous une bulle de bienveillance et de soutien, pour vous permettre d'être forte pour votre compagnon. Ne vous épuisez pas seule dans une tâche qui vous dépasse.

L'addiction est un combat qui se mène à plusieurs. Il n'y a pas de honte à demander de l'aide ou à s'entourer. Plus vous serez nombreux et nombreuses, plus les personnes seront bienveillantes et engagées dans cette tâche, et plus vous aurez de chance de vous en sortir. Vous demandez ce que vous pouvez faire, et je vous conseille de composer une équipe, de ne pas vous laisser submerger seule. Il faudra aussi vous donner des limites, c'est primordial. Que ce soit au moment de violences physiques ou psychologiques, d'une phrase spécifique, de la durée d'un échec ou d'un nombre de tentatives, c'est une limite à respecter pour vous et que vous devez garder en tête. L'écrire ou la verbaliser auprès de proches pourrait vous aider à vous y tenir.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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