Égalités / Politique

Pourquoi n'a-t-on jamais eu de femme présidente de la République en France?

Temps de lecture : 6 min

Depuis 1965 et les premières élections présidentielles de la Cinquième République, seulement 12 femmes ont été candidates au plus haut poste de l'État, contre 58 de leurs concurrents masculins... et avec le résultat que l'on connaît.

Nathalie Arthaud, le 11 mai 2017 à Aubervilliers. | Bertrand Guay / AFP –  Sandrine Rousseau, le 10 décembre 2020 à Paris. | Joël Saget / AFP – Marie Cau, le 24 mai 2020 à Tilloy-lez-Marchiennes. | François Lo Presti / AFP – Marine Le Pen, le 6 septembre 2020 à Fréjus. | Valery Hache / AFP – Montage Slate.fr
Nathalie Arthaud, le 11 mai 2017 à Aubervilliers. | Bertrand Guay / AFP –  Sandrine Rousseau, le 10 décembre 2020 à Paris. | Joël Saget / AFP – Marie Cau, le 24 mai 2020 à Tilloy-lez-Marchiennes. | François Lo Presti / AFP – Marine Le Pen, le 6 septembre 2020 à Fréjus. | Valery Hache / AFP – Montage Slate.fr

Mais où sont les présidentes de la République, Premières ministres ou présidentes de l'Assemblée nationale? Malgré les nombreuses lois paritaires et les efforts des derniers gouvernements pour donner plus de place aux femmes dans la vie politique, le temps semble encore long pour celles et ceux qui souhaitent élire une femme pour nous gouverner. Selon des spécialistes du sujet, comme Christèle Lagier, maîtresse de conférences à l'Université d'Avignon, «la féminisation est évidente mais la politique reste un domaine profondément masculin».

Histoire masculine et plafond de verre

«Plus on monte dans les sphères politiques et de pouvoir, plus on se rend compte que le nombre de femmes diminue», analyse Christèle Lagier. Dans les partis politiques, à l'Assemblée nationale, ou au Sénat, plus les postes sont élevés, moins les femmes sont présentes.

«La présidence de la République a échappé à la question de la parité», estime Sandrine Lévêque, professeure de sciences politiques à Sciences Po Lille et chercheuse au Ceraps. La question ne s'est même jamais posée, alors que de nombreuses lois, comme celle du 6 juin 2000, imposent une parité dans des scrutins à liste. Inimaginable, une femme présidente?

Peut-être, puisque ce «rôle a été construit par et pour les hommes», remarque Sandrine Lévêque. Cette fonction a été taillée sur mesure pour le général de Gaulle, un militaire à la figure protectrice, père de la patrie, ce qui «rend particulièrement difficile qu'une femme puisse l'incarner». Dur de se mettre dans les chaussures du général quand la France a bien changé et que la fonction présidentielle a évolué avec elle.

Pourtant, une douzaine d'aventurières de la politique française ont tenté l'expérience de la candidature au plus haut poste de l'État. Et certaines plusieurs fois, comme la première à se présenter en 1974, Arlette Laguiller, qui renouvellera sa candidature à chaque suffrage jusqu'en 2007. Pourquoi Madame Laguiller –dont le positionnement politique, avouons-le, ne lui facilite pas la tâche– et les onze autres n'ont-elles pas eu de succès? Pourquoi seulement deux, Ségolène Royal et Marine Le Pen (respectivement en 2007 et 2017) ont-elles atteint le second tour?

«Marine Le Pen est une héritière et une fille de, c'est à ce titre qu'elle s'impose et qu'elle est reconnue [...] elle est d'abord une Le Pen avant d'être une femme.»
Christèle Lagier, maîtresse de conférences à l'Université d'Avignon

Christèle Lagier avance une première hypothèse: «Dans le champ de la campagne présidentielle, il faut incarner l'autorité, incarner la compétence, et la compétence en politique est encore perçue comme masculine.» Sandrine Lévêque, quant à elle, développe la notion de plafond de verre, en y ajoutant celle de la «paroi de verre». Car en plus de ne pouvoir s'élever, les femmes politiques sont «cantonnées au niveau des sujets qui sont réputés féminins: affaires sociales, politique locale, etc.». Cette répartition induite et forcée constitue donc un obstacle supplémentaire pour des élues ou femmes politiques voulant se donner une image présidentiable.

Quelles similitudes entre Ségolène Royal et Marine Le Pen? Outre le fait que seules elles deux aient atteint le second tour de l'élection, elles ont un patrimoine politique lié à des figures masculines. Comme l'explique Christèle Lagier, toutes deux, lors de leurs campagnes et même en dehors, ont construit une partie de leur légitimité politique grâce et avec des hommes. Pour la maîtresse de conférences à l'Université d'Avignon, «les femmes détonnent dans le paysage politique masculin [...] Marine Le Pen est une héritière et une fille de, c'est à ce titre qu'elle s'impose et qu'elle est reconnue [...] elle est d'abord une Le Pen avant d'être une femme».

Là encore, la construction de la figure présidentielle au masculin justifie que le peu de candidates aient dû se créer une légitimité tirée des hommes, afin d'être perçues comme sérieuses. Quant à Ségolène Royal, durant toute sa campagne, elle a été ramenée à la figure de François Hollande, son compagnon de l'époque, ou à François Mitterrand, dont elle fut conseillère.

Quelles élections après #MeToo?

Lorsque Emmanuel Macron est élu président de la République en mai 2017, le mouvement #MeToo n'est pas encore passé par là. La présidentielle de 2022 sera donc la première depuis que cette nouvelle vague féministe a émergé. Interrogée à ce propos, Sandrine Rousseau, candidate à l'investiture d'Europe Écologie-Les Verts pour 2022, lie sa candidature directement à cette libération de la parole des femmes et des victimes de violences sexuelles et sexistes.

Elle ajoute: «Je suis la première candidate [en France, ndlr] et je pense être la première candidate au monde à avoir été partie prenante du mouvement MeToo.» Une candidature féministe qu'elle revendique et qu'elle imbrique avec son engagement pour l'écologie, au sein d'un idéal écoféministe.

Dans ce même contexte post-MeToo, Marine Le Pen se doit également d'évoquer les questions touchant aux droits des femmes et/ou aux violences sexuelles. Mais le Rassemblement national, comme d'autres partis néoconservateurs et aux idées plus traditionalistes, instrumentalise les éléments de ce débat pour y exister. «Le fémonationalisme est une instrumentalisation de la féminité à des fins xénophobes, naturalistes, à des fins racistes», définit Christèle Lagier. Intervenir dans ce débat plutôt progressiste, c'est pouvoir exister dans ce monde en mouvement.

Et d'ajouter: «Si Marine Le Pen est présidente en 2022, elle le sera davantage parce qu'on est dans un champ politique où il y a un profond brouillage des repères politiques, parce que les individus n'arrivent plus à faire confiance ni à la gauche ni à la droite; parce qu'elle aura été candidate trois fois, parce que c'est une professionnelle de la politique, parce qu'elle a investi ce champ-là. Tout ça sont des raisons qui, au-delà du fait qu'elle soit une femme, seront plus explicatives de sa victoire.»

Qui pour être présidente?

Si les élections de 2017 ont chamboulé le bipartisme qui régissait implicitement la vie politique française (droite contre gauche), le choix des candidats en France reste encore beaucoup aux mains des partis politiques.

Par une désignation sans appel, des primaires ouvertes à tous ou simplement aux partisans, le système est rarement en faveur des femmes. Ségolène Royal marque une exception: en 2006, lors de primaires ouvertes, elle avait su tirer son épingle du jeu en «dépassant le cadre partisan» des primaires classiques, comme l'explique Sandrine Lévêque. Pour les autres, il faut donc déjà mener une campagne, voire une guerre interne au parti, pour pouvoir prétendre à l'investiture.

Le nombre record de femmes s'étant présentées à une même élection a été atteint deux fois, en 2002 et 2007, avec quatre candidates, pour respectivement seize et douze concurrents. Quand on pose à Sandrine Rousseau la question d'un nouveau record battu à la prochaine présidentielle, elle rit et se désespère en même temps: «Ce n'est pas parti pour!» À un an du premier tour, seules quatre femmes se sont déclarées.

«Je pense être la première candidate au monde à avoir été partie prenante du mouvement MeToo.»
Sandrine Rousseau, candidate à l'investiture d'Europe Écologie-Les Verts

Parmi elles, Sandrine Rousseau, qui doit auparavant remporter les primaires en septembre, Marine Le Pen, qui a exprimé sa volonté de se présenter lors de ses vœux aux électeurs du Rassemblement national, Marie Cau (sans étiquette), maire d'une commune des Hauts-de-France, première femme trans élue à ce poste en France et enfin Nathalie Arthaud, dans une troisième candidature pour Lutte ouvrière.

Quant aux figures issues du Parti socialiste et de Les Républicains, les noms de Valérie Pécresse, Rachida Dati ou Christine Lagarde (présidente de la BCE) circulent toujours à droite; et ceux d'Anne Hidalgo, Ségolène Royal et Christiane Taubira à gauche. Cette deuxième potentielle candidature de l'ancienne garde des Sceaux, évoquée du bout des lèvres par la principale intéressée, plaît à nombre de ses partisans, comme le prouvent une pétition et le compte Instagram Taubira2022.

Quoi qu'il en soit, il y a fort à parier qu'en approchant 2022, une femme soit partout et sur tous les plateaux pour promouvoir son programme. Espérons seulement qu'elle aura un nom.

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