Sports / Monde

Comment Orbán cramponne la Hongrie au football

Temps de lecture : 5 min

Mordu de ballon rond, le dirigeant magyar, ravi d'accueillir quatre rencontres de l'Euro, utilise son sport favori comme instrument d'affirmation nationale, outil d'oligarchisation du pays et levier diplomatique.

Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, assiste à la rencontre entre la Hongrie et l'Uruguay, en 2019 à la Puskás Arena de Budapest. | Attila Kisbenedek / AFP
Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, assiste à la rencontre entre la Hongrie et l'Uruguay, en 2019 à la Puskás Arena de Budapest. | Attila Kisbenedek / AFP

Si Viktor Orbán n'avait pas séché un entraînement, le 16 juin 1989, pour exiger le retrait des Soviétiques devant 250.000 personnes sur la place des Héros de Budapest, il serait peut-être devenu footballeur. Meneur de la Hongrie depuis onze ans, le capitaine du parti Fidesz s'arrachait adolescent chez les jeunes du MÁV-Előre Székesfehérvár, puis continua au Medosz Erdért SE, lâché au profit de la politique. Viktor puise son goût du ballon rond de son grand-père, ex-combattant sur le front de l'Est pendant la Seconde Guerre mondiale, qui lui raconta certainement les exploits du Onze d'Or de Ferenc Puskás.

Bien qu'il lui préfère Flórián Álbert, l'unique lauréat hongrois du Ballon d'Or, Orbán baptisa du nom de l'attaquant mythique, finaliste malheureux du Mondial 1954, l'académie qu'il fonda en 2007 à Felcsút, village d'enfance du Premier ministre. Sept ans plus tard, la Pancho Aréna, hommage au surnom du canonnier Puskás époque Real Madrid, se greffait au complexe installé à vingt mètres de la résidence secondaire du tribun hongrois. Encerclée de poutres et de voûtes en bois rappelant une cathédrale, l'imposante enceinte comporte 3.816 places assises, soit plus du double de la population de la localité.

Petits matchs entre amis

Fin 2017, au seuil de son troisième mandat consécutif, Viktor Orbán, spectateur privilégié d'un match de son équipe Puskás Akadémia, expliquait sa philosophie à propos de son sport préféré à deux journalistes du Guardian, avant d'amener le tandem sur le toit de la Pancho Aréna: «Selon moi, le football est une étrange combinaison entre la liberté et le fait d'être un soldat. Vous devez appartenir à une équipe, mais c'est également créatif. Au fond, c'est le dilemme de toutes les sociétés modernes: être organisée et libre en même temps. Sur le terrain, j'arrive à trouver cet équilibre. En politique, c'est plus difficile.»

Chaque vendredi soir de la fin des années 1980 avec János Áder et László Kövér, camarades de lutte du Fidesz balbutiant aujourd'hui président de la République et patron de l'Assemblée nationale, il évoluait dans une bande de five baptisée «Fojikasőr», détournement de «Folyik a sőr» («la bière coule», en VF). Pour Viktor, gamin rebelle, étudiant en droit effronté et joueur hargneux de l'avis de ses adversaires mais aussi de ses coéquipiers, le football servait d'exutoire. Au pouvoir, le passionné des pelouses l'utilise comme instrument d'affirmation nationale et manière de consolider sa constellation d'obligés.

Viktor Orbán, Premier ministre hongrois, balle au pied lors d'un match amical en 1998 aux États-Unis. | Stan Honda / AFP

Cette saison, onze des douze équipes de première division hongroise dépendaient d'amis du régime. Gábor Kubatov, secrétaire général du Fidesz, préside l'équipe championne budapestoise Ferencváros. Le dauphin des Zöld-Fehérek n'est autre que la fameuse Puskás Akadémia, œuvre du Premier ministre administrée par Lőrinc Mészáros, ancien copain d'école de Viktor Orbán devenu oligarque richissime. Le MOL Fehérvár FC appartient au magnat de la construction István Garancsi, autre intime d'Orbán. Miklós Seszták, ex-ministre siégeant au Parlement, chapeaute le club du Kisvárda FC arrivé cinquième.

L'eurodéputé Tamás Deutsch, cofondateur du Fidesz et copain de fac d'Orbán, gère le MTK Budapest. András Tállai, vice-ministre des Finances jadis directeur du fisc magyar, supervise le Mezőkövesd Zsóry. Le Zalaegerszeg TC, le Budapest Honvéd FC, le Paksi FC, le Diósgyőri VTK et le Budafoki MTE, dont le président d'honneur entraîna Orbán jeune, sont eux aussi sous la houlette de proches du pouvoir. Seul l'Újpest FC, écurie du nord de la capitale hongroise, résiste encore. Mais selon la presse magyare, le propriétaire belge Roderick Duchâtelet céderait le club cet été à des acheteurs orbánocompatibles.

«Depuis des années, les revenus engrangeables dans le football hongrois ne dépendent pas du marché mais des relations politico-économiques. Chaque club essaie de trouver un propriétaire convenable. Ceux avec les meilleures connexions politiques permettent à leur club de réussir économiquement», affirme le spécialiste Gábor Szabados. «Certaines équipes comme le Honvéd et Újpest ont tenu bon, mais ce n'était qu'une question de temps avant que le système ne les ingurgite. Des dirigeants appuyés politiquement siègent en outre à la tête des fédérations et clubs d'autres disciplines», ajoute Szabados.

Lobbying et exonérations fiscales

Instrumentalisant le foot pour conforter son emprise sur le pays, Orbán rétablit parallèlement, via le ballon rond, les frontières d'avant le Traité de Trianon, qui amputa les deux tiers du territoire magyar en 1920. Le gouvernement finance le club de Backa Topola en Voïvodine serbe, l'équipe slovaque de Dunajská Streda (DAC 1904) ainsi que les effectifs transylvaniens de Sfantu Gheorghe (Sepsi OSK) et Miercurea Ciuc (Csíkszereda FK). Début 2020, l'exécutif injectait huit millions d'euros pour l'édification d'une académie à Oradea, ville roumaine proche de la Hongrie et autrefois sous domination magyare.

Dans la Hongrie actuelle, un système d'exonérations fiscales baptisé TAO encourage les entreprises à soutenir le sport en général, et le football en particulier. Avec 320,7 milliards de forints (927,8 million d'euros) reçus entre le lancement du mécanisme en 2011 et 2020, soit 40% des fonds investis sur la période, la discipline chérie d'Orbán écrase le handball, le basket-ball et le water-polo au classement des bénéficiaires. Dotée de 32,2 milliards de forints (93,1 millions d'euros), la Puskás Akadémia, indissociable du premier supporter du pays, centralise un dixième du jackpot consacré au ballon rond.

«Pour Orbán, l'élévation de la Hongrie passe par le renouveau de son football, décrypte le politologue Zoltán Lakner. Selon lui, le ballon rond se développe comme on mitonnerait un goulasch: ajouter les ingrédients, ne rien enlever et attendre que le plat soit prêt. Sauf qu'au-delà du fait qu'on ne prépare pas un goulasch de cette façon, le football est surtout une question de science brute et de business que l'absence de limite pécuniaire reliée aux performances corrompt forcément.» D'ailleurs, côté business, Orbán manie une habile diplomatie du gazon, histoire de séduire les pontes européens du ballon rond.

Le 24 septembre 2020, la Puskás Aréna de Budapest, futur théâtre de trois matchs de poule et d'un huitième de finale de l'Euro, hébergeait la finale de la Supercoupe d'Europe Bayern Munich-FC Séville devant 15.000 spectateurs. Deux semaines plus tard, par l'entremise de Sándor Csányi, chef de la fédération nationale, le français Loïc Nego débutait sous le maillot de la Hongrie, qui défiera les Bleus le 19 juin. Csányi milita auprès de l'UEFA, dont il est l'un des vice-présidents, pour qu'un joueur ayant représenté un autre pays chez les espoirs, à l'instar de Nego, puisse changer de tenue chez les adultes.

Huitième de finaliste surprise de l'Euro 2016, la Hongrie n'avait pas joué de compétition internationale depuis le Mondial 1986 au Mexique, lors duquel la sélection magyare s'effondra dès la phase de poules. Si la deuxième qualification consécutive pour un Euro valide en partie la résurrection du foot maison voulue par Viktor Orbán, les clubs nationaux ne brillent guère sur la scène continentale, et les hommes du sélectionneur Marco Rossi, privé de la vedette Dominik Szoboszlai pour cause de blessure, n'ont que peu de chances de s'extraire du groupe de la mort où figurent le Portugal, la France et l'Allemagne.

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