Politique

Macron giflé, le signe d'une violence imprévisible qui monte en France

Temps de lecture : 3 min

C'est plus qu'une atteinte à la fonction de président de la République qu'on pu constater à Tain-l'Hermitage. C'est un nouveau cran dans la montée d'une violence insidieuse et rampante dans le pays.

En visite à Tain-l'Hermitage, le président de la République Emmanuel Macron a été giflé par un homme. | Capture d'écran BFMTV via YouTube
En visite à Tain-l'Hermitage, le président de la République Emmanuel Macron a été giflé par un homme. | Capture d'écran BFMTV via YouTube

À Tain-l'Hermitage, un individu a giflé le président de la République. L'enquête de police est en cours et dira les intentions de l'auteur du geste, s'il y a eu préméditation, complicités, etc. Les bribes de portrait diffusées par les journaux télévisés parlent d'un intérimaire, donc d'un précaire, admirateur du Moyen Âge et de la «royauté», dans une version davantage jeux de rôle que scientifique à la Georges Duby, ou intellectuelle monarchiste à la Charles Maurras.

Comme c'est désormais de rigueur, on mentionne ses favoris internet, mais nullement le contenu de sa bibliothèque. On a tendance à soupçonner la conjonction d'une colère sociale sans aucun doute légitime et d'une idéologisation de type folklorique, ayant pour vecteur internet.

Les historiens Laurent Joly et François Delpla faisaient observer que les milieux monarchistes, c'est-à-dire maurrassiens ou néo-maurrassiens (Camelots du roi, Action française avant-guerre) avaient longtemps magnifié le geste de la gifle adressée à un homme politique républicain, qu'il s'agisse d'Aristide Briand, giflé par un dénommé Lucien Lacour en 1910, ou de Léon Blum, qui échappa de peu au lynchage en marge des obsèques de Jacques Bainville en 1936. Briand et Blum ont été agressés non pas parce qu'ils ne représentaient pas la fonction, mais parce qu'ils incarnaient tout ce que détestait à l'époque l'Action française de Charles Maurras.

«Casse toi pauv'con», le heurt originel

Beaucoup plus récemment, depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, après plusieurs décennies d'accalmie, des formes de violence ponctuelle, parfois de très basse intensité mais accompagnant toujours une dynamique de progression, sont réapparues. Sinon chronologiquement, du moins symboliquement, le heurt originel à l'encontre du chef de l'État remonte à l'altercation entre un citoyen adressant au président Sarkozy «Me touche pas, tu me salis» et recevant, pour très élyséenne réponse, «Hé ben casse toi pauv'con». On se souvient des militants d'extrême droite conspuant François Hollande en plein 11 novembre, etc. En parallèle, les violences contre les maires et autres élus n'ont cessé de croître.

La phrase «Montjoie! Saint-Denis!», cri des chevaliers du royaume de France, est davantage connue des Français du fait du film de Jean-Marie Poiré, Les Visiteurs, que de celui de leur ardente passion médiéviste. Elle l'est fort peu, de surcroît, du fait de son lien avec les ligues et l'Action française (AF). Toujours est-il que, dans certains secteurs de l'extrême droite, il semble que l'on cultive une passion pour les arts martiaux, déguisements, etc.

En l'absence de véritable mouvement politique organisé, transmettant une culture politique fermement transmise, ce qui émerge ressemble à un étrange brouet. Le camarade de l'agresseur du président, interrogé peu avant par «Quotidien», l'émission de TMC, mêlait adhésion à l'anarchisme à la déploration du «déclin de la France». De quoi adresser un défi aux spécialistes de l'opinion… Dans cet univers de rancœur et de colère, chacun forme lui-même sa propre idéologie.

Les colères individuelles s'expriment de plus en plus

Nous affrontons deux phénomènes parallèles se nourrissant l'un l'autre: d'une part, la montée d'une tension latente ou physiquement exercée; d'autre part, le caractère magmatique de l'idéologie du pays, qui laisse une part à la constitution de récits en partie individualisés grâce à internet et aux réseaux sociaux, où la multiplication des sources le dispute au désir de mise en scène de soi. La doctrine de maintien de l'ordre s'exerçant contre des gens non armés a provoqué colère, rancune et… souhait d'en découdre.

Lorsque, quelques jours auparavant, Xavier Bertrand parlait d'un «président à portée de baffes» et semblait vouloir faire de la présidence de la République une forme de «stage d'immersion dans la société française», il laissait planer l'idée que les hommes politiques évoluaient dans un monde aussi coupé des citoyens français que les Windsor le sont du citoyen de Bradford. Ce désir de «proximité» avait d'ailleurs été exaucé par le président de la République en invitant deux YouTubers à l'Élysée.

Son agresseur, qui a probablement vu la séquence, a lui, semble-t-il, un YouTuber dans ses favoris: Papacito. La rupture est telle entre nombre de Français et ceux qui ont accès au pouvoir institutionnel que ce n'est pas la proximité de leurs gouvernants ou de leurs représentants qui résoudra désormais le problème. Au contraire, elle en fera des proies. L'effet de propagation sur les réseaux sociaux les transformera en trophée.

Notre pays connaissant une crise globale, aucun horizon alternatif ne se dessinant, les mouvements politiques s'étant, pour la plupart, rétractés sur le noyau de leurs cadres et dirigeants, intéressant de surcroît un nombre toujours plus restreint d'électeurs encore inscrits, les colères individuelles s'expriment de plus en plus dans la confusion idéologique et l'absence de pensée structurée. Elles embrassent tour à tour des idéologies morbides, résiduelles et, pour certaines, potentiellement violentes. Le caractère imprévisible de cette violence s'est incarné dans un intérimaire, fan d'Ivanhoé et un brin nationaliste. Mais la prochaine fois?

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