Politique

Le congrès d'Épinay, cinquante ans d'une leçon de politique oubliée

Temps de lecture : 10 min

Entrée dans une période qui ressemble à un crépuscule, la gauche française rêve tout haut d'un «nouvel Épinay». Un songe qui fait l'impasse sur la signification politique du congrès de 1971.

François Mitterrand le 17 juin 1971, au lendemain de son élection comme leader du Parti socialiste au congrès d'Épinay, entouré de Pierre Mauroy (gauche) et Pierre Joxe. | AFP
François Mitterrand le 17 juin 1971, au lendemain de son élection comme leader du Parti socialiste au congrès d'Épinay, entouré de Pierre Mauroy (gauche) et Pierre Joxe. | AFP

Épinay reste une référence dans notre histoire politique contemporaine, mais la signification du congrès fondateur du Parti socialiste (PS) est largement oubliée ou passée sous silence aujourd'hui.

La vulgate militante relative au congrès d'Épinay réduit l'événement à un récit simpliste, ôtant toute signification historique au congrès de ce qui était encore le Nouveau Parti socialiste (NPS) d'Alain Savary. En effet, l'imaginaire résiduel des gauches tend à borner Épinay à l'annonce faite aux socialistes par François Mitterrand de leur victoire prochaine, et à la sublime habileté qui aurait été la sienne.

Héroïsant le grand homme, gommant les implications de la stratégie adoptée à Épinay, éludant les manœuvres d'appareils mais surtout la prise en compte d'un nouveau moment historique, les récits a posteriori d'Épinay travestissent beaucoup l'histoire. Or, Épinay est une leçon totale de politique.

Images d'Épinay, images d'Épinal

Épinay est l'aboutissement d'un processus commencé bien avant. Si François Mitterrand a été le candidat unique de la gauche en 1965, il a raté la marche de Mai 68 et fait l'impasse sur l'élection présidentielle de 1969, à dessein et à raison. Il campe seul avec quelques fidèles au sein de la Convention des institutions républicaines, à l'extérieur de la SFIO-NPS. La vieille SFIO de Guy Mollet, mouillée dans les affres de la guerre d'Algérie, s'est résignée à sa propre rénovation à tâtons et changée en Nouveau Parti socialiste (NPS), dirigé par Alain Savary. Mais le souvenir du molletisme plombait l'essor de la maison rénovée des socialistes.

À la tête du CEDEP, Pierre Mauroy s'était vu préférer Savary, ce qui le rendait assez disponible pour une alliance nouvelle avec Mitterrand. Au sein de la SFIO, un petit groupe d'intellectuels, agglomérant bientôt militants et syndicalistes de la jeune génération, a éclos, le CERES. Ce petit mouvement est alors animé par Jean-Pierre Chevènement et Didier Motchane, vite rejoints par Georges Sarre, syndicaliste postier Force ouvrière.

Ce dernier, arrivé à la tête de la fédération de Paris du NPS, avait fait recouvrir la capitale d'affiches «Un Printemps socialiste» avec le logo du poing et de la rose. Il proposa ce logo à Guy Mollet et retrouva, dans son bureau cité Malesherbes, l'exemplaire qu'il avait offert au patron de feu la SFIO, encore roulé dans un coffre.

Mitterrand, tout juste élu au poste de Secrétaire général du Parti socialiste, le 16 juin 1971. | AFP

Le congrès d'Épinay s'inscrit dans la tradition des congrès socialistes, et plus généralement des congrès historiques du mouvement ouvrier. C'est une forme politique qui a quasiment disparu aujourd'hui, si on se réfère au sens scrupuleux du débat fondé sur les textes, sur l'importance qu'on donnait à ces derniers et à leur rédaction, sur le partage d'une culture politique et militante commune qui échappait (théoriquement au moins) aux distinctions d'origine sociale ou de diplômes. Il est donc de tradition de s'affronter sur des textes d'orientation, appelés généralement «motions», de les soumettre au vote des militants, donnant ainsi des mandats aux délégués au congrès.

À Épinay, deux débats sont à l'ordre du jour: celui sur les statuts ou structures, et celui relatif à l'orientation politique du parti qui adopte à la majorité le nom de Parti socialiste. Chaque vote, dans ce congrès de création du PS sur les fondations fragiles du NPS d'Alain Savary, compte. D'abord, le vote sur les statuts impose la proportionnelle pour la désignation des membres des instances de direction du parti; ensuite, le vote d'orientation fabrique une majorité rassemblant amis de François Mitterrand, aile droite et aile gauche du parti.

L'air du temps devient socialiste

Pendant les années 1950 et 1960, la France s'est modernisée de manière accélérée et considérable. L'accroissement constant du niveau de qualification, la mutation de l'économie, la quête de nouvelles formes sociales changent le contexte politique français. Mai 68 a également révélé de nouvelles aspirations au sein de la société, que le Parti communiste peine à incarner, tandis que les mouvements gauchistes se rétractent sur des querelles groupusculaires.

Avec le départ du général de Gaulle, la polarisation gauche-droite se substitue à la polarisation gaullistes-antigaullistes. Et si une bonne moitié d'élus SFIO préfère Poher à Defferre en 1969, couve sous la cendre depuis plus d'un an l'ardent désir d'inscrire le besoin de changement dans un grand projet mobilisateur. À l'international, la menace soviétique pèse moins sur l'Europe et induit une forme de banalisation du PCF. Les ingrédients sont donc réunis pour un changement de stratégie en France…

André Savary, entouré de Guy Mollet (gauche) et André Boulloche, s'adresse à des militants lors du congrès d'Épinay. | AFP

La fracture entre socialistes et communistes de 1947 peut enfin, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, se résorber. Le «danger» communiste fait moins peur, et la politique extérieure gaullienne s'est émancipée de la tutelle diplomatique américaine. Il devient plus légitime, par ricochet, aux yeux d'une partie des socialistes, de desserrer l'étau formé par les blocs américain et soviétique et de pouvoir mener une politique autonome sur le plan international et de transition au socialisme à l'intérieur du cadre français.

Évidemment, tout le monde ne pense pas ainsi à la cité Malesherbes. Chez les amis de Mollet, mais également à l'aile droite du parti ou chez une partie des amis de Mitterrand au sein de la maison socialiste (Robert Pontillon), l'atlantisme reste une valeur cardinale, indépassable. Néanmoins, l'idée d'un socialisme démocratique, porté au pouvoir par un programme commun avec le PCF, fait son chemin.

Hors des frontières françaises, les choses sont appelées à changer. Alors que les régimes franquiste et salazariste touchent à leur fin, les socialistes français fréquentent assidûment socialistes espagnols mais aussi portugais, notamment Mário Soares, qui habite alors le boulevard Saint-Michel. À l'autre bout de la planète, un socialiste marxiste, Salvador Allende, vient d'emporter l'élection présidentielle le 4 septembre 1970 à la tête d'une coalition dite d'Unité populaire, qui devient la première expérience tentée de socialisme dans un cadre démocratique.

En France, la droite conservatrice s'est substituée au gaullisme à partir des législatives de juin 1968 et de la présidentielle de 1969. Une partie de la jeunesse étudiante bascule dans le gauchisme, tandis que les futurs vainqueurs d'Épinay entrevoient le besoin de faire entrer les revendications de Mai 68 dans les institutions. Rétrospectivement, Roland Castro constata que «François Mitterrand avait planté une paille dans le cerveau de Mai 68 pour en aspirer le contenu». Jean-Pierre Chevènement dit également plus tard que «Mai 81 c'était Mai 68 + la rigueur (intellectuelle)».

Mitterrand, deus ex machina bien anticipé…

François Mitterrand n'est pas arrivé mains dans les poches à Épinay. Il s'est préalablement concerté avec le petit CERES de Chevènement et Motchane. Dans les mois qui ont précédé le congrès d'Épinay, l'opération a été progressivement préparée, et les différents acteurs n'ont rien fait pour apaiser les relations avec la direction du NPS, pas plus qu'elle ne les a épargnés, qu'ils soient membres de l'aile droite ou de l'aile gauche.

Seul le courant de Jean Poperen s'allie avec Savary et Mollet. L'habileté un brin manœuvrière de Mitterrand aboutit à préserver l'unité du PS, contrairement à Pietro Nenni au PSI, confronté à la récurrente question de l'unité avec le PCI.

À Épinay, par une opération habile, François Mitterrand prend à l'occasion du congrès de l'unité des socialistes la tête d'un parti auquel il n'appartenait pas deux jours auparavant. L'arithmétique se défie de toute vision statique. Le projet d'union de la gauche réussit à rassembler l'aile droite du socialisme français ainsi que son aile gauche, le CERES qui, avec 8,5%, fixe la motion de synthèse du premier congrès du PS. Ce dernier a contribué de façon décisive à l'importation de François Mitterrand à la tête du PS. À partir de 1968, il s'est rapproché de lui, au moins sur le plan d'une forme de connivence relativement amicale.

À Épinay, plusieurs camps sont donc en présence. La motion Savary-Mollet obtient le plus grand nombre de voix (34%), suivie par la motion «Bouches du Nord» de Pierre Mauroy et Gaston Defferre, de facto l'aile droite du parti (30%), par la motion Mermaz-Pontillon, de facto mitterrandienne, la motion de l'aile marxiste de Jean Poperen (12%) et le CERES (8,5%). L'alliance entre Mollet-Savary et Poperen est mise en minorité, et François Mitterrand élu à la tête du nouveau parti, le PS. Mitterrand a rassuré l'aile droite de Mauroy et Defferre, très hostile au programme commun, en lui disant substantiellement qu'une alliance pouvait toujours se rompre et qu'ils n'en seraient jamais prisonniers.

L'effervescence nouvelle qui jaillit d'un parti supposé plombé par son passé récent est réelle et, en 1974, François Mitterrand frôle l'élection.

La motion d'orientation d'Épinay est rédigée par Didier Motchane, amendée à la marge par Pierre Joxe. À partir de ce jour, le Parti socialiste (PS) qui s'est déjà choisi ce nom, adopte le logotype du CERES dessiné par Berriet, le poing et la rose, s'engage sous la responsabilité et la plume de Jean-Pierre Chevènement un travail de rédaction programmatique, qui va donner naissance au Programme commun.

François Mitterrand est, comme le dit Chevènement, «l'homme de l'union de la gauche». Cependant, manifestant un goût très relatif pour les textes politiques et étant soucieux de s'aliéner le moins de monde possible et de garder les marges de manœuvres, il accepte, outre l'idée d'un programme commun avec le PCF, d'en confier l'élaboration et la négociation à la jeune garde du CERES. Alors que les tensions internes à l'Unité populaire chilienne s'accentuent entre le secrétaire général du PS chilien Altamirano (jugé gauchiste) et l'alliance entre Allende et le PC, Mitterrand surnomme les chefs du CERES les «altamiranettes».

Michel Rocard, Paul Quilès, Lionel Jospin, Nicole Questiaux, Pierre Mauroy et Jean Poperen, réunis pour le 10e anniversaire du congrès d'Épinay. | AFP

Le processus, mêlant analyse du moment historique et opportunité politique au sein de l'ancienne SFIO, dépasse bien de ses acteurs et génère une offre politique toujours plus en phase avec les dynamiques à l'œuvre dans la société. L'effervescence nouvelle qui jaillit d'un parti supposé plombé par son passé récent est réelle et, en 1974, François Mitterrand frôle l'élection face à Giscard.

Épinay et les clés pour le socialisme

Dans l'esprit du texte de la motion de synthèse d'Épinay, le congrès de juin 1971 enclenche un processus authentiquement révolutionnaire pour la «vieille maison» SFIO-NPS, mais qui se revendique aussi de la révolution en théorie et en pratique.

Un petit ouvrage, véritable manuel pour l'instauration du socialisme –Clefs pour le socialisme– montre la perspective historique que le PS s'est donnée à Épinay. Rédigé en préparation du Programme commun, il est par la suite publié chez Seghers en 1973. Le texte introductif de Jean-Pierre Chevènement s'intitule «L'autogestion et l'ordinateur». Le livre reprend le thème de la «révolution» et d'un «socialisme» qui lui est consubstantiel pour tracer perspectives, cohérences ou résoudre un certain nombre de contradictions propres à un PS qui est l'héritier direct de la SFIO. Didier Motchane, qui est l'auteur principal de la motion de synthèse d'Épinay, a rédigé l'essentiel du livre.

Ce qui était trois ans auparavant la SFIO, c'est-à-dire le parti de la social-démocratie, fait l'objet d'une radicale critique. Épinay n'est pas que «l'union de la gauche» (déjà revendiquée en 1969), c'est le Programme commun. C'est, par ce Programme commun, la capacité à révéler la social-démocratie à elle-même, c'est-à-dire à se muer en véritable force révolutionnaire portant un socialisme démocratique dans les institutions du pouvoir. Aux yeux des principaux rédacteurs du programme socialiste puis du programme commun, «la social-démocratie assume la condition humaine du socialisme» à défaut d'assumer «la condition socialiste de l'humanité».

Épinay, entre calcul et vision, coup de poker et révolution, mérite donc qu'on en comprenne le sens.

Contre l'aile droite du parti, le combat sur la question européenne s'enclenche dès Épinay. La dénonciation de la «poursuite chimérique d'une Europe où les sociaux-démocrates seraient majoritaires au niveau des institutions» va demeurer des décennies durant une pomme de discorde entre socialistes, mais elle sera tue ou placée au second plan pendant longtemps. «La social-démocratie prolonge sur le terrain de la politique extérieure son refus de reconnaître et de mener la lutte des classes.»

François Mitterrand va lever ses contradictions avec le CERES sans s'aliéner ni celui-ci, ni l'aile droite du PS, en s'entourant notamment de Régis Debray, libéré de sa détention en Bolivie et de retour en France après un passage par le Chili d'Allende. Le PS attire à lui un grand nombre de jeunes de tous milieux. L'autogestion devient la bannière de ralliement de toute la gauche et des aspirations des générations nouvelles. Après Épinay, pour ses acteurs comme aux yeux de ceux qui vont s'y rallier, le socialisme surgit de la vieille machine social-démocrate.

François Mitterrand, entouré (de gauche à droite) par Georges Sarre, Pierre Mauroy et Pierre Joxe, le 11 juin 1971. | AFP

Épinay, entre calcul et vision, coup de poker et révolution, mérite donc qu'on en comprenne le sens. Si son contenu date de cinq décennies, le sens politique qui l'a animé est intemporel. Saisissant une opportunité au sein d'un vieux parti, offrant un projet épousant les nouvelles demandes et revendications de la société française, forgeant ses propres concepts, outils et langage politique, le parti d'Épinay promettait alors «transition au socialisme», «autogestion», etc.

Le PS d'Épinay ne se bornait pas à aligner idées et propositions, il ne proposait pas une simple alliance électorale avec les communistes, il ne proposait pas l'adoration de «La gauche». Il engageait un processus politique, ancré dans la société, agglomérait autour de lui, donnait à la France une perspective, domptait les errements gauchistes et offrait une stratégie, un cadre, des concepts, un parti pour bâtir une France socialiste. C'était il y a cinquante ans. C'était il y a un (demi-)siècle.

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