Culture

«Le Discours» de Laurent Tirard, la comédie qui se moque gentiment de ses personnages sans les humilier

Temps de lecture : 3 min

Pas de gros taulier des blockbusters de l'humour au casting, mais beaucoup de bonne volonté dans cette adaptation millimétrée du roman de Fabcaro.

La scène se fige et Adrien vous explique toutes les raisons qui le poussent à ne pas le faire, ce discours. | Capture d'écran FilmsActu via YouTube
La scène se fige et Adrien vous explique toutes les raisons qui le poussent à ne pas le faire, ce discours. | Capture d'écran FilmsActu via YouTube

Tout commence par une proposition casse-gueule: «Tu sais, ça ferait très plaisir à ta sœur si tu faisais un petit discours le jour de la cérémonie.» La scène se fige et Adrien vous regarde dans les yeux, entouré de toute sa famille. Il nous explique toutes les raisons qui le poussent à ne pas le faire, ce discours, et ce en moins d'une heure trente bien emballée. Tout ça dans un film où il ne se passe pas grand-chose, sinon un personnage qui déballe tout dans sa tête.

Le Discours est la première adaptation au cinéma d'une œuvre de Fabcaro, le dessinateur de BD à succès, parue en 2018. En l'occurrence, il s'agit ici d'un roman signé par un auteur protéiforme dont les écrits se déclinent au théâtre ou en émissions radiophoniques. Et même en spectacle vivant ovni, comme par exemple ZaïZaïZaïZaï, entièrement doublé et bruité par Nicolas et Bruno du «Message à caractère informatif». Et pour ce qui est du Fabcaro Cinematic Universe, pas d'inquiétude, Zaï Zaï Zaï Zaï, le film de François Desagnat avec Jean-Paul Rouve, est bien quelque part dans la longue liste des films prêts à sortir. Fabcaro se décline aujourd'hui sous toutes les formes.

Au service de l'œuvre originale

Mais retour au Discours. Adrien, incarné par Benjamin Lavernhe, a fini de présenter sa famille, toujours figée dans le décor. Le film peut reprendre. Ou plutôt, le fil de sa pensée. À l'origine, Le Discours est un livre-concept où un quadra déprimé divague au cours de ce repas de famille. Fabcaro lui-même disait que «c'est un roman où il ne se passe rien, un long truc introspectif», ajoutant qu'il fallait qu'il apprenne à mieux le vendre parce qu'à chaque fois qu'il en parle «ça a l'air inintéressant au possible».

Ainsi Adrien va nous faire part de ses angoisses, de ses humiliations ou de ses incompréhensions. Il attend un texto de sa copine Sonia (Sara Giraudeau) avec qui il est en pause en ce moment. Avec sa sœur Sophie (Julia Piaton), il n'a tout simplement rien en commun, et je vous fais grâce de Ludo (Kyan Khojandi), notamment quand il part dans des explications sur le chauffage au sol. Adrien n'a plus la tête à ces conneries, surtout quand il s'imagine l'enfer que représente la chenille à un mariage. Mais ça pourrait être pire car visiblement, Adrien n'a jamais tourné les serviettes.

C'est un des pièges classiques du cinéma et même des comédies françaises, à savoir le scratch du disque vinyl, l'écran qui s'arrête, suivi de «ça, c'est moi». Heureusement, Le Discours s'éloigne vite de cette tentation du film témoignage, en voix off matinée d'amertume misanthrope. Déjà qu'ils sont nombreux, les films à vous prendre entre quatre yeux pour nous dire à quel point la vie est injuste. D'autant plus que ce procédé d'expliquer la vie et les défauts de chacun sans que personne ne bouge ou ne proteste peut facilement basculer dans un cynisme à la House of Cards. Le Discours évite un peu ce cliché. Certes, Adrien nous raconte comment sa relation avec Sonia est partie en lattes, mais on n'y voit pas vraiment d'amertume. Il est plus un mec dépassé par la situation, pas si éloigné du protagoniste du premier film de Laurent Tirard, Mensonges et trahisons et plus si affinités…

Laurent Tirard adapte le livre de Fabcaro de manière très respectueuse, jusque dans les petites vannes et les petites remarques pop-culturelles. Presque trop respectueuse penseront certains, tant il se met au service de l'œuvre originale. Laurent Tirard s'est fait une spécialité d'adapter du patrimoine connu comme Le Petit Nicolas ou Astérix alors qu'il est plutôt meilleur dans ses films originaux, tel le récent Le Retour du héros.

C'est assez rare de voir une comédie qui se moque gentiment de ses personnages sans les humilier. Sonia n'existe pas uniquement dans le récit pour mettre en exergue les qualités du protagoniste comme n'importe quelle Manic Pixie Dream Girl de romcom des années 2000. Même le personnage de Ludo, qui ne part vraiment pas avantagé, trouve son moment de gloire. Mais le gros gagnant de l'affaire, c'est quand même Benjamin Lavernhe.

Que de chemin parcouru par le comédien certifié «de la Comédie-Française» et repéré pour la première fois comme sous-fifre dans Radiostars. Rendu populaire par son rôle de marié insupportable dans Le Sens de la fête, il a désormais ses galons pour ne plus être juste ce mec un peu énervant ou ce second rôle de romcom qui s'autoflagelle car pas aussi beau que le héros. Plus généralement, les comédiens ont l'air de se rendre compte qu'ils ont de l'or entre les mains avec le texte de Fabcaro et se donnent à fond. Ce sont eux le point fort du film.

Grande victime des fermetures des salles de ciné, Le Discours arrive aujourd'hui dans un contexte proche d'Omaha Beach, à savoir «tu cartonnes ou tu crèves». Programmé pour le Festival de Cannes 2020 puis retardé plusieurs fois jusqu'au 9 juin, il compte sur son approche plus maligne que drôle, plus douce-amère que cynique, pour séduire au-delà des fans –pourtant nombreux– de Fabcaro. Car désormais, impossible de ne plus penser à ce film quand viendra le moment de la chenille au mariage.

Le Discours

de Laurent Tirard

avec Sara Giraudeau, Kyan Khojandi, Julia Piaton, François Morel, Guilaine Londez

Séances

Durée: 1h28

Sortie le 9 juin 2021

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