Filmer pour tuer, l’inquiétant clair-obscur d’Éléonore Weber
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Filmer pour tuer, l’inquiétant clair-obscur d’Éléonore Weber

Temps de lecture : 3 min
Slate.fr

A la recherche d’images des guerres modernes, la réalisatrice a écumé le web et donné naissance au stupéfiant film documentaire «Il n’y aura plus de nuit». Sortie le 16 juin.

Ce sont de minuscules points brillants qui se meuvent, presque indistincts au milieu de paysages montagneux, pixellisés par une caméra thermique. La caméra se déplace avec insistance sur les trajectoires des points lumineux, effectue des zooms avant, recule brusquement pour explorer d’autres contrées, aux alentours. On pourrait se croire dans une version en direct d’une exploration Google Maps.

Au centre de l’image, on distingue quatre petites flèches qui forment un carré. Une cible. Cette cible se déplace sur un des points lumineux que l’on distingue soudain un peu plus nettement. Une silhouette humaine. La cible et la silhouette humaine convergent et, l’espace d’une seconde, survient une déflagration, qui projette des amas de débris et de fumée. La silhouette ne bouge plus, étendue à terre, la caméra se détourne de sa proie, à la recherche d’autres frémissements sur l’écran. On vient d’assister, sans tribunal ni sommation, sans corps à corps ni face à face, à la mise à mort d’un homme.

Guerre chirurgicale

Pendant des jours entiers, la réalisatrice et metteuse en scène Éléonore Weber a écumé YouTube, Dailymotion ou les sites spécialisés militaires américains, à la recherche des images abandonnées sur le web, vestiges numériques des nouvelles guerres modernes. Cet agglomérat d’images de traques, d’explosions et de meurtres, ponctuées uniquement par les ordres des militaires à leurs collègues de faire feu, ont donné naissance au stupéfiant film documentaire Il n’y aura plus de nuit, primé au Cinéma du Réel 2020.

Filmées uniquement depuis des hélicoptères, où le soldat, muni d’une caméra et d’une arme adjointe, enregistre ses moindres actions, ces images sont les témoins silencieux de champs de bataille invisibilisés. Des images qui auraient pu tout aussi bien provenir des explorations meurtrières d’un drone, expression la plus frappante du désir de distanciation avec un combat au corps à corps.

Présentées, après la guerre froide, lors des conflits en Irak ou en Afghanistan, comme des guerres dites «chirurgicales», des guerres «justes», permettant des frappes ciblées, sans victimes collatérales, et n’engageant pas de pertes humaines et matérielles sur le terrain, les conflits contemporains sont ici le théâtre d’une froideur implacable, d’un étrange jeu du chat et de la souris où celui qui filme tue.

Tuer comme on joue

La déconcertante facilité à donner la mort depuis une caméra thermique évoque sans conteste les séquences infinies des jeux vidéo de combat. Les jeunes joueurs sont d’ailleurs de plus en plus recrutés aux États-Unis pour piloter des drones tueurs, promesse d’ascension sociale pour récompenser une capacité de précision et une dextérité virtuelle à donner la mort. Le jour comme la nuit se succèdent sous l’œil de cette caméra qui ne connait ni fatigue, ni difficultés à éclaircir la pénombre.

La mince frontière entre le réel et le virtuel est d’ailleurs au cœur du travail d’Éléonore Weber. Une voix off, portée par l’impeccable actrice Nathalie Richard, vient parfois apporter un commentaire laconique. Mais, tout au long des soixante-seize minutes du film, c’est le silence qui prévaut, glaçant, inquiétant.

Seul l’objectif mobile de la caméra, à laquelle s’identifie le spectateur, vient capter le moindre mouvement, surprendre des scènes de vie comme des scènes de mort. Porté par le doute - la cible visée est-elle une vieille femme ou un «ennemi» désigné? - le spectateur se fait ainsi l’impuissant voyeur de situations qui, privées du son, de la couleur et de la réalité physique, s’impriment dans la rétine de façon banale et entêtante.

Le tournage sans fin

«On ne sait jamais quand peut surgir l'angoisse, on ne sait pas quand vient la culpabilité. Elle peut ne jamais venir» précise la voix off. Éléonore Weber a rencontré un militaire de l’armée française, qui se dit fasciné par les immenses panoramas d’étoiles qu’il parvient parfois à capter lors de ses incursions, muni de sa caméra meurtrière. Séquences éminemment poétiques au milieu du chaos tranquille, la caméra forme parfois un plan cinématographique, se repaît de la beauté de la nature endormie et des déserts paisibles. Tout semble si calme. Et pourtant, celui qui contemple a le pouvoir de détruire, en un mouvement de pouce, sans engager sa vie ou son intégrité.

C’est justement cette inquiétante culpabilité et cette étrange angoisse qui tiennent Il n’y aura plus de nuit. Au cœur de la société de surveillance que les technologies permettent de mettre en place, le sentiment qu’aucune échappatoire n’est possible, pour fuir cet œil menaçant, s’installe dans l’esprit et le corps de celui ou celle qui regarde.

«Ce tournage est sans fin», énonce encore la voix off. A des milliers de kilomètres du spectateur se joue, à ciel ouvert, une drôle d’expérimentation qui ne soulève pas l’indignation planétaire. Des attaques à armes inégales profondément ancrées, explique Éléonore Weber, dans nos vies contemporaines. Et, citant la loi Sécurité globale dans le dossier de presse du film, la réalisatrice dénonce: «la surveillance généralisée est déjà chez nous, la seule différence est que pour le moment elle ne tue pas.»

Il n’y aura plus de nuit

d’Éléonore Weber

Le 16 juin au cinéma

UFO Distribution

Crédit photos: UFO Distribution

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