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L'Arizona veut rouvrir les chambres à gaz

Temps de lecture : 5 min

Et exécuter les condamnés au Zyklon B.

L'État de l'Arizona souhaite avoir recours au Zyklon B, utilisé pour la dernière fois en 1999 lors d'une exécution atroce. | John MacDougall / AFP
L'État de l'Arizona souhaite avoir recours au Zyklon B, utilisé pour la dernière fois en 1999 lors d'une exécution atroce. | John MacDougall / AFP

Fin mai, les Américains ont découvert dans le journal The Guardian le dernier rebondissement en date de l'épopée des États désireux de continuer à faire fonctionner leurs rouages de mort: l'Arizona a décidé de réinstaurer la chambre à gaz. Cette nouvelle est arrivée à la suite des incessantes tentatives des élus républicains de cet État de reprendre les exécutions après une interruption de sept années.

C'est après l'injection létale ratée de Joseph Wood, en 2014, que l'Arizona a arrêté de tuer les détenus condamnés à la peine capitale. Wood est mort au bout de deux heures, au cours desquelles on lui a injecté un total de 750mg de midazolam et d'hydromorphone, soit quinze fois les quantités indiquées dans le protocole d'exécution de l'État. Son agonie n'a été qu'un spectacle épouvantable parmi tant d'autres qui ont marqué l'histoire récente des injections létales.

Le projet d'ajouter la mort par cyanure d'hydrogène (aussi connu sous le nom de Zyklon B) aux possibilités qui existent déjà, c'est-à-dire avoir recours au même gaz que celui qu'utilisèrent les nazis à Auschwitz, révèle jusqu'où les partisans de la peine capitale sont prêts à aller pour faire fonctionner la machine de mort. Ajouter la chambre à gaz à l'injection létale dans l'arsenal des méthodes d'exécution approuvées, c'est ignorer la répugnante vérité de l'épouvantable histoire des chambres à gaz.

Le Nevada, pionnier dès 1921

Quelle ironie que ce soit justement l'Arizona qui fasse cette démarche, cet État qui en 1999 a réalisé la dernière et l'une des plus terrifiantes exécutions par gaz mortel. Les témoins de la mort de Walter LaGrand, condamné pour vol et meurtre commis en 1982, ont raconté que l'homme avait terriblement souffert, qu'il avait suffoqué et avait étouffé pendant plus de 18 minutes avant de succomber.

Comme beaucoup de méthodes d'exécution à présent discréditées dans ce pays, la chambre à gaz fut présentée en grande pompe comme une alternative à l'atroce pendaison. Au début du XXe siècle, les partisans de la peine capitale affirmaient qu'elle procurerait une mort rapide et sans douleur.

Le témoignage du Docteur J. Chris Lange, consigné dans le Pennsylvania Medical Journal dans le cadre d'un compte-rendu des méthodes d'exécution de l'État, est typique de l'époque: selon lui, la mort par gaz létal garantirait que «la mort arriverait rapidement après que le gaz serait monté au niveau de la bouche et du nez du prisonnier. Le criminel n'aura pas grand-chose de plus à craindre de l'avenir que le lot commun de l'espèce humaine.» Si la Pennsylvanie n'adopta finalement pas cette méthode, onze autres États le firent.

En 1921, le Nevada devint le premier État à autoriser la chambre à gaz. La loi, en adéquation avec les idées les plus progressistes de l'époque, exigeait que les exécutions aient lieu pendant le sommeil du condamné. Les prisonniers du couloir de la mort devaient être logés dans des cellules absolument hermétiques, à l'écart de leurs congénères. Le jour de l'exécution, des valves étaient censées s'ouvrir et la chambre se remplir de gaz, tuant le prisonnier «sans douleur».

Mais lorsque le Nevada réalisa sa première mise à mort au gaz en 1924, l'idée originale de gazer un détenu dans sa cellule pendant son sommeil avait été abandonnée. À la place, l'ancien salon de coiffure de la prison, un vieux bâtiment en pierre et en béton installé dans la cour, fut converti en chambre à gaz sur mesure. On y installa des tuyaux, un ventilateur d'extraction et des vitres à l'avant et à l'arrière pour que les témoins puissent regarder. Mais surtout, la pièce dans laquelle le gaz serait utilisé fut isolée pour être «totalement étanche».

La deuxième méthode d'exécution la moins fiable

Bien que les premières utilisations du gaz létal par le Nevada n'aient pas été exemptes de problèmes, une couverture médiatique favorable, associée aux efforts concertés des opposants à la pendaison, conduisit d'autres États à adopter ce moyen au cours des vingt années qui suivirent. Après qu'en 1930, la pendaison d'Eva Dugan a provoqué sa décapitation, l'Arizona devint le premier État à imiter le Nevada et à remplacer le gibet par la chambre à gaz. Le Colorado ne tarda pas à en faire autant. En 1935, la Caroline du Nord et le Wyoming construisirent leurs propres installations. En 1937, trois autres États –la Californie, le Missouri et l'Oregon– adoptèrent le gaz comme unique méthode d'exécution. Dans les années 1950, le Mississippi, le Maryland et le Nouveau-Mexique s'y mirent à leur tour.

Après la Seconde Guerre mondiale, le recours à la chambre à gaz a été remis en question. Mais aux États-Unis, les gazages se sont poursuivis.

Sur les 8.776 exécutions réalisées entre 1890 et 2010 aux États-Unis, 593 eurent lieu dans une chambre à gaz. J'ai étudié ces exécutions et découvert que trente-deux d'entre elles, soit 5,4%, ont connu des problèmes, faisant de la chambre à gaz la deuxième méthode d'exécution la moins fiable utilisée pendant cette période (derrière l'injection létale).

Comme lors de l'exécution de LaGrand, dans les chambres à gaz la mort mettait longtemps à venir et les condamnés suffoquaient, convulsaient, devenaient cyanosés et agitaient désespérément la tête dans l'espoir de trouver de l'air à respirer.

Après la Seconde Guerre mondiale, le recours à la chambre à gaz a été remis en question. La reconnaissance du rôle joué par le gaz mortel dans la Shoah a conduit de nombreux pays à réexaminer la peine de mort et les chambres à gaz. Mais aux États-Unis, les gazages se sont poursuivis, et on en recense 211 entre 1950 et 1979.

Une durée de vie plutôt réduite

Et pourtant, les exécutions au gaz continuaient à rencontrer des problèmes. Après la guerre, la chambre à gaz de Californie acquit une notoriété internationale à la suite d'une série d'exécutions ratées et de batailles juridiques extrêmement médiatisées. En 1953, l'exécution de Leandress Riley, qui se débattit jusqu'au dernier instant, fit énormément de bruit. Après une tentative de suicide, il fut maîtrisé, menotté et traîné jusqu'à la chambre à gaz. Mais il parvint à se dégager des sangles de la chaise sur laquelle il était attaché. Lorsque le gaz pénétra dans la chambre, Riley retint sa respiration de longues minutes avant de laisser l'agonie commencer.

Quelques années plus tard, Caryl Chessman recueillit le soutien du public et de célébrités dans sa lutte pour échapper à la chambre à gaz de Californie. Chessman écrivit des mémoires racontant sa détention dans le couloir de la mort, qui devinrent un best-seller, et il gérait ses propres procédures judiciaires depuis la prison. Lorsque son exécution, en 1960, se passa mal, les militants anti-peine de mort du monde entier se déchaînèrent.

La chambre à gaz finit par disparaître lorsque les partisans de la peine capitale, motivés en partie par les fréquents problèmes qu'elle rencontrait, ont cherché de nouvelles alternatives. Malgré sa réputation de méthode d'exécution progressiste, humaine et indolore, la chambre à gaz a eu une durée de vie relativement réduite. Elle n'a été utilisée comme unique moyen d'exécution que dans une poignée d'États entre 1924 et 1977.

Lorsque LaGrand a été exécuté en 1999, elle était devenue une relique du passé, en grande partie à cause de son incapacité à tenir sa promesse d'assurer une méthode d'exécution sûre, fiable et humaine grâce à laquelle «le criminel n'aurait pas grand-chose de plus à craindre de l'avenir que le lot commun de l'espèce humaine».

L'histoire nous montre que la chambre à gaz n'est pas la solution aux problèmes incessants qui accablent la mise en œuvre de la peine capitale aux États-Unis. L'Arizona ferait mieux d'en tirer des leçons, plutôt que de risquer de la répéter.

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