Boire & manger / Parents & enfants

Domination, popularité, transgression, les bonbons ont une place de choix au collège

Temps de lecture : 5 min

Si on associe souvent ces sucreries à l'enfance, elles s'invitent aussi à l'adolescence. Là, elles peuvent jouer un rôle d'intégration ou refléter des rapports de force.

Les bonbons n'ont pas simplement une fonction gustative hédonique, ils ont aussi une fonction sociale. | 岁月 如歌 via Unsplash
Les bonbons n'ont pas simplement une fonction gustative hédonique, ils ont aussi une fonction sociale. | 岁月 如歌 via Unsplash

On pourrait penser qu'on ne trouve pas de bonbons dans les établissements du secondaire, que ce sont des aliments enfantins, dégustés lors d'anniversaires ou autres fêtes. Pourtant, ces sucreries qui, selon beaucoup de parents, doivent rester de l'ordre de l'occasionnel, s'invitent quotidiennement au collège.

Bien qu'elles soient très souvent interdites dans le règlement intérieur des établissements scolaires, les élèves en consomment dans la cour de récréation, mais aussi en classe, avec plus ou moins de discrétion en fonction de l'enseignant –et de l'élève.

Au collège, les bonbons n'ont pas simplement une fonction gustative hédonique, ils ont aussi une fonction sociale. C'est ce que révèle l'enquête ethnographique que j'ai menée, par observation participante en classe, à la cantine et dans la cour de récréation, pendant deux années successives (2010-2011) dans deux classes de cinquième. J'ai pu observer que les bonbons, en tant qu'aliments associés au plaisir et à la récompense, jouent un rôle dans l'intégration au sein d'un groupe. En effet, trouver sa place parmi ses pairs constitue un des enjeux principaux pour les élèves au collège, si ce n'est le premier.

Les multiples fonctions des bonbons

Mon enquête montre que les bonbons aident à construire des relations d'amitié, par exemple dans la cour de récréation: on n'en donne qu'à ceux que l'on considère comme faisant partie de son cercle d'amis. Ce partage amical peut également avoir lieu en salle de classe, bien que, dans ce cas-là, consommer des bonbons revête souvent un autre sens: il s'agit d'un acte transgressif visant à défier les enseignants et plus globalement l'ordre scolaire.

Manger des bonbons en classe en toute discrétion est encore différent de le faire de façon ostentatoire, devant l'enseignant. Par exemple, un élève qui mâche un chewing-gum, à qui l'enseignant demande d'aller le jeter à la poubelle, et qui fait semblant –de façon assez théâtrale– de le jeter et retourne à sa place avec, a clairement pour objectif de montrer qu'il sait tenir tête à l'enseignant et se rebeller ouvertement contre l'école. Les élèves qui adoptent ce type de pratique sont des jeunes qui cherchent à gagner en popularité, à faire partie de ceux qui n'ont pas peur des enseignants.

La cote de popularité d'un élève est fonction de son degré d'intégration parmi ses pairs: plus un jeune a d'amis, dans sa classe, mais aussi hors de sa classe, plus il déjeune le midi avec un grand nombre de convives. Plus il sait parler fort, transgresser les règles, tenir tête aux enseignants, plus cet élève est considéré comme populaire. Les élèves se répartissent en différents groupes: des groupes d'élèves leaders, dans lesquels on retrouve très souvent les délégués de classe, des groupes plus en marge, formant de petits cercles d'amis, et enfin des élèves «électrons libres», exclus du groupe-classe, et très souvent stigmatisés par les élèves les plus populaires.

Outre cette fonction transgressive, les bonbons peuvent être au cœur d'enjeux de domination entre les élèves: certains, plus populaires, peuvent demander à d'autres, plus en marge, d'apporter au collège des bonbons qu'ils donneront à leur «ravisseur». D'autres élèves, eux aussi en marge, achètent de leur plein gré des paquets de bonbons dont ils se font déposséder dans les couloirs du collège par des élèves populaires. Cette pratique s'apparente à ce que l'on pourrait nommer du racket et témoigne d'un climat de violence assez prononcé au collège.

En effet, au collège, les relations entre les élèves sont fortement empreintes d'enjeux de domination des uns sur les autres, ce qui crée une atmosphère parfois assez violente et une exclusion de certains élèves, les plus en marge. Par exemple, à la cantine, certains peinent à trouver une place à table avec des camarades et sont les boucs émissaires des autres.

Les bonbons sont au cœur de rapports de harcèlement, physique (fouiller dans les poches de sa victime ou la plaquer contre un mur) ou moral (prétendre à une amitié fictive pour obtenir l'objet convoité). Cette violence dans les rapports entre élèves paraît moins prégnante en primaire: il est possible de rester seul sans être stigmatisé.

Un aliment tant régressif que transgressif

Les bonbons consommés au collège permettent avant tout une démarcation du monde adulte, notamment des enseignants lorsqu'ils sont consommés en cours. Ils permettent de revendiquer un statut d'enfant, éloigné des préoccupations des adultes et tourné vers le plaisir du sucré.

La consommation de bonbons représente une transgression par rapport aux parents, aux enseignants mais aussi aux pouvoirs publics qui luttent contre le surpoids ou les problèmes de santé bucco-dentaire (tant les caries dentaires que le surpoids et l'obésité sont des enjeux de santé publique chez les jeunes). C'est sans doute les prémices de la révolte adolescente. D'ailleurs, certains adolescents mangent beaucoup moins de bonbons que les autres, et certainement pas pendant les cours: il y a des degrés très variés de révolte par rapport aux adultes.

Manger des bonbons, c'est faire fi de toutes les campagnes d'éducation alimentaire qui recommandent de «ne pas manger trop gras, trop sucré, trop salé», c'est ne pas accepter de devenir un individu responsable de sa santé, c'est dire «je suis encore un enfant insouciant et tourné vers son plaisir».

Les bonbons permettent à certains adolescents de se construire en tant que leaders, qui défient les enseignants. À l'inverse, les élèves qui se font déposséder de leurs bonbons apparaissent comme des jeunes soumis, en marge, et vont sans doute avoir plus de difficultés à construire une identité positive d'eux-mêmes.

Acheter des bonbons seul, hors du regard des parents, constitue une prise de liberté par rapport aux contraintes parentales, qui souvent désapprouvent la consommation de bonbons et qui sont parfois loin de se douter que leurs enfants consomment des bonbons quotidiennement au collège. C'est un premier achat transgressif, qui permet aux jeunes de se démarquer de l'autorité parentale, mais c'est aussi un achat régressif, puisqu'il s'agit d'acheter un aliment lié à l'enfance.

L'achat de cigarettes représente sans doute quelque chose d'assez différent puisque cet objet est lié au monde des adultes. Il représente lui aussi une transgression par rapport à l'autorité parentale mais pas une régression, bien au contraire. Je n'ai pas observé de jeunes de cinquième fumer, mais il est possible que certains élèves aient déjà testé la cigarette.

Ainsi, les bonbons peuvent être un moyen pour les collégiens de renforcer des liens amicaux, en choisissant les personnes avec lesquelles ils vont les partager. Ils peuvent être un objet de transgression, la consommation de sucreries en cours par certains élèves leur permettant de se rebeller contre l'ordre établi et ainsi de gagner en prestige auprès de leurs pairs. Ou encore, les bonbons peuvent être chapardés par des élèves populaires à des élèves plus en marge, ces derniers étant trop timides pour résister à la pression des premiers. Les bonbons permettent donc de renforcer les liens sociaux et d'asseoir la domination de certains élèves sur les autres.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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