Economie

Jérôme Kerviel, critique de la spéculation dure

Philippe Douroux, mis à jour le 08.05.2010 à 9 h 08

Le trader des cimes livre sa version du scandale de la Société Générale. Où l'on approche l'ivresse des salles de marchés.

Les alpinistes parlent de l'ivresse des sommets. Au-delà de 5.000 mètres, l'oxygène se fait rare et le cerveau, mal irrigué, s'embrouille lui-même. Dans son livre plaidoyer, Jérôme Kerviel (1) raconte ces journées interminables faites de spiels, des opérations purement spéculatives, répétées jusqu'à la nausée et qui prendront au fil du temps des dimensions gigantesques. Et le mot paraît faible.

Ce jour-là, je n'attendais qu'une chose: qu'on vienne me voir, le cas échéant pour m'engueuler, (…) qu'on mette un terme à la course folle dans laquelle j'étais en train de me précipiter. Je sentais obscurément que je dépassais les limites du raisonnable, mais je ne voyais pas comment stopper la machine.

Nous sommes en mai 2007, les contrôles de la Société Générale ont parfaitement fonctionné, puisque les supérieurs hiérarchiques de Jérôme Kerviel viennent de recevoir un mail qui les informe que 2A, le nom de code du trader, a réalisé des «opérations fictives» mises en évidence par des écarts dans la comptabilité du jour. Jérôme Kerviel, qui se trouve en copie du mail, voit ses deux responsables directs se concerter, se dit que la fête est finie, quand elle ne fait que commencer.

Si facile...

Comme le mois précédent, on applique «un traitement passerelle» (impossible de définir cette technique. A l'évidence, Kerviel lui-même ne semble pas savoir ce que cela signifie.) et tout roule. (D'ailleurs, un spécialiste du langage devrait se pencher sur le vocabulaire d'un monde étrange qui semble fait pour mettre la réalité à distance). Et ça marche, le trader se sent libre, libre de continuer ses extravagantes opérations qui déboucheront en janvier 2008 sur un trou de 4,9 milliards d'euros affiché par la Société Générale, le 24 janvier 2008, au terme d'une histoire folle. Le livre de Jérôme Kerviel apporte un document et quelques éléments précieux pour reconstituer le film.

Deux éléments se détachent. D'abord, l'énormité des sommes mises sur le tapis. Par deux fois en 2007, le trader des cimes met en jeu 30 milliards d'euros, soit deux fois les fonds propres de la Société Générale. En janvier 2008, la somme atteint 50 milliards! Pourquoi cet engrenage? Parce que ça marche. C'est le deuxième élément. La facilité avec laquelle Jérôme Kerviel va gagner énormément d'argent en s'arrangeant avec les règles du métier… Début 2005, il se souvient avoir eu du mal à appuyer sur la souris pour engager 200.000€. Le 4 juillet de la même année, il se portait vendeur d'actions de l'assureur Allianz pour 15 millions d'euros. Une somme très au-delà des plafonds autorisés. Il est sûr que les marchés européens vont chuter quand les autres traders jurent le contraire. Tant que ça monte, il est planté. Le 7 juillet, les attentats dans le métro de Londres font 56 morts et lui donnent raison. Après trois jours d'inquiétude, il déboucle l'affaire et empoche 500.000€. Le trader senior qui chaperonne à l'époque le débutant le sermonne et lui annonce que désormais il peut engager «2 ou 3 millions d'euros». «Etrange façon de limiter le champ d'action de quelqu'un que d'accroître sa marge de manœuvre!», note Jérôme Kerviel.

Obligé de cacher ses gains

En clair, si tu gagnes, ça passe. Et le bougre sait y faire. Il affiche 5 millions de gains en 2005, 10 millions en 2006 et 55 millions en 2007. Et il s'agit de la comptabilité officielle. Parce que, si généralement les traders s'échinent à dissimuler leurs pertes sous le tapis, lui va cacher ses gains. Et à la fin de l'année 2007, il y a 1,5 milliard de bénéfices sous ce fameux tapis! Bon, longtemps, ce sont des pertes qu'il devait lui aussi camoufler derrière des opérations fictives. Mais, comme le rappelle l'ancien trader, une perte ne devient patente qu'au moment du débouclage, avant elle est «virtuelle». Et en juin 2007, 2A est en perte de plus de 2 milliards d'euros comme l'atteste le document de la Société Générale. Le 31 juillet, il reste encore 320 millions dehors et à la fin de l'année, la banque empoche 1,5 milliard d'euros.

Cette affaire de perte patente ou latente explique largement le montant de l'ardoise du 24 janvier 2008, selon l'accusé Kerviel. En quelques jours, à partir du lundi 21 janvier, la banque décide de démonter la montagne d'engagements de «JK», à n'importe quel prix: 4,9 milliards d'euros.

kerviel

Et personne n'a rien vu? Le document daté du vendredi 18 janvier 2008 montre que l'information n'était pas très difficile à mettre en évidence. A 17h29, la machine Société Générale n'a pas encore implosé et Martial Rouyère, le chef du chef de Kerviel, reçoit un bilan précis des traders de Deltaone. Les pertes, puis les gains, de 2A sont sans commune mesure avec 10 millions de WU et les malheureux 818.416€ de WV. Ce mail n'affole pas outre-mesure son chef, qui laisse Jérôme Kerviel partir en week-end. Il ne sera rappelé en urgence que le lendemain, le samedi 19 janvier en fin de matinée.

Pour Jérôme Kerviel, tous les premiers échelons de la hiérarchie savaient, mais cachaient parce que ça rapporte et que tout le monde avait intérêt à fermer les yeux. A quel niveau s'arrête la complicité? Jérôme Kerviel ne fixe pas d'étage. Résumons en trois mots sa défense:

1/ Oui, il a monté des opérations fictives d'un montant sans rapport avec ce qui était autorisé.

2/ tout le monde fermait les yeux tant qu'il était gagnant.

3/ Il n'a pas détourné un centime.

4/ il n'a jamais utilisé d'autres identités, d'autres identifiant que la sienne.

En attendant, quand débutera son procès le 5 juin, il sera tout seul dans le box des accusés. Personne pour l'accompagner et personne pour venir témoigner. Comme il l'a déjà fait dans le Journal du Dimanche et à France2, Jérôme Kerviel demande aux traders de sortir de leur mutisme. Les opérations d'un seul homme étaient si énormes qu'elles étaient visibles à l'œil nu dans toutes les salles de marché de la planète. Nous disposons d'un témoignage indirect à ce sujet, mais pas encore de témoin direct. Nous reviendrons prochainement avec des éléments montrant que toute la planète voyait ce que la Générale assure ne pas avoir vu. (A suivre)

Philippe Douroux

(1) Jérôme Kerviel. L'engrenage. Mémoire d'un trader Flammarion.

Photo: Jérôme Kerviel, le 29 avril 2010. REUTERS/Benoit Tessier

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Philippe Douroux
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