Politique

Gauche universaliste contre gauche radicale: aux origines de la guerre fratricide

Temps de lecture : 6 min

Dans une période incertaine de recomposition politique, l'idée qu'il existe deux gauches irréconciliables s'est imposée. D'où ce clivage est-il né et à qui profite-t-il?

On trouverait d'un côté un courant «modéré» revendiquant un héritage universaliste et qui fonderait sa conquête du progrès social dans les luttes collectives, d'un autre côté on assisterait à la montée d'une frange plus radicale et critique de militants. | Pixabay via Pexels
On trouverait d'un côté un courant «modéré» revendiquant un héritage universaliste et qui fonderait sa conquête du progrès social dans les luttes collectives, d'un autre côté on assisterait à la montée d'une frange plus radicale et critique de militants. | Pixabay via Pexels

À l'approche de l'élection présidentielle de 2022, l'actualité politique est marquée par le marronnier des jeux d'alliances et des appels à l'union de la gauche. Un sujet tellement rébarbatif qu'on en viendrait presque à se demander si le problème de cette «union» tenait moins du casting que d'un clivage indépassable entre les formations elles-mêmes. L'idée s'est d'ailleurs largement répandue ces dernières années. La philosophe Stéphanie Roza nous en donne une illustration dans son ouvrage La gauche contre les Lumières, paru chez Fayard en 2020.

Spécialiste de la Révolution française et de l'héritage des Lumières, elle observe une scission nette dans le camp de la gauche. On trouverait d'un côté un courant «modéré» revendiquant un héritage universaliste, dans la tradition humaniste des Lumières, et qui fonderait sa conquête du progrès social dans les luttes collectives. D'un autre côté, on assisterait à la montée d'une frange plus radicale et critique de militants (néo-féministes, antiracistes, décoloniaux…), davantage tournée vers des stratégies d'émancipation individuelle ou communautaire, et qui mènerait des micro-luttes pour renverser les schémas de domination perpétués par un ordre social bourgeois et ethnocentré.

La gauche, héritière légitime de la tradition des Lumières?

En faisant l'hypothèse d'une telle division, la philosophe nous renvoie à une question fondamentale: la gauche se définit-elle avant tout par rapport à un héritage intellectuel, dans une «tradition universaliste, rationaliste et progressiste?». On admet par convention que la «gauche» dont on parle ici est née en 1789, lors des États-généraux et des sessions de l'assemblée constituante. Les partisans de la monarchie avaient alors pris l'habitude de siéger à droite du président de l'assemblée, et l'opposition républicaine à sa gauche. Produit de la Révolution française, ce groupe revendiquait son adhésion aux valeurs des Lumières, laissant «un fonds commun» aux formations parlementaires de gauche qui lui ont succédé.

Mais le consensus se limite aux élus et ne résiste pas à l'examen approfondi de l'histoire des idées révolutionnaires. Plus minoritaires, certains courants à gauche formulaient déjà au XVIIIe siècle une critique de la «philosophie des Lumières»; une pensée qui n'existait pas en tant que telle, à la manière d'un corps doctrinal. Des débats passionnés pouvaient éclater entre «un courant dominant, plutôt modéré quant à ses objectifs de réformes sociales, politiques ou religieuses, et un courant minoritaire de “lumières radicales“», écrit Stéphanie Roza.

Si les valeurs humanistes des Lumières ont nourri le mythe d'une civilisation entrée dans la modernité, comment regarder une époque qui n'était pas parvenue à éteindre les saillies sexistes et admettait encore le système de l'esclavage? C'est là qu'ont pu naître les critiques les plus virulentes de la pensée des droits de l'homme, accusée d'avoir toléré un suprémacisme occidental par une conception trop abstraite et désincarnée de la dignité humaine. Passant en revue les sources théoriques des anti-Lumières, Stéphanie Roza fait remonter les origines de cette diatribe dans la critique nietzschéenne de la modernité et du rationalisme; une charge réactionnaire qui sera réactualisée au sortir de la guerre par un certain nombre d'intellectuels de la gauche radicale. «Face aux déceptions suscitées à la fois par les travers de la modernité et l'évolution de la gauche de parti, ces penseurs vont surenchérir toujours davantage dans la radicalité critique, en étant étonnamment peu regardants sur les sources où ils puisent leurs arguments et sur la fonction originelle de ceux-ci», écrit-elle.

La rupture semble consommée. Avec Michel Foucault, de nouveaux cercles politiques et philosophiques émergent à gauche autour d'un rejet du rationalisme des Lumières. Des courants où seules demeurent légitimes «les stratégies individuelles de subversion des normes».

Avec Michel Foucault, de nouveaux cercles politiques et philosophiques émergent à gauche autour d'un rejet du rationalisme des Lumières.

Sans affiliation partisane, Foucault se méfiait des formations militantes de la gauche. Sous la bannière du combat pour l'émancipation collective, elles dissimulent en réalité une véritable stratégie de conquête du pouvoir.

C'est dans cette tradition critique que s'inscriront les nouvelles radicalités à gauche, influencées par une «pensée 1968» à la fois fantasmée et revendiquée comme un substitut au récit universaliste. Appuyée sur les travaux des post-modernes (Michel Foucault, Gilles Deleuze ou Jacques Derrida), cette nouvelle doctrine aura un fort écho dans les universités américaines. En systématisant une attitude critique des intellectuels de gauche dans l'analyse des rapports de pouvoir, la French Theory offre désormais «la possibilité d'une critique sociale radicale», écrit le philosophe François Cusset dans French Theory (La Découverte, 2003).

Qui parle au nom de la «vraie» gauche?

On perçoit ici la difficulté que pose le fait de comparer entre eux des modèles théoriques très liés au champ politique. Cette comparaison implique, pour Stéphanie Roza comme pour de nombreux défenseurs de l'universalisme, d'évaluer les théories critiques par rapport à leurs usages politiques, quitte à se focaliser parfois sur les courants les plus radicaux ou minoritaires comme le Parti des Indigènes de la République.

Aux États-Unis, les idées post-modernes de la French Theory ont circulé dans les enceintes universitaires, mais elles ont rapidement déclenché des conflits idéologiques entre départements de sciences humaines. Certains rejetteront leur validité, d'autres les intègreront dans une grande variété de disciplines d'où naîtront de nouvelles écoles (gender studies, subaltern studies, postcolonial studies…)

Dans la lignée de ces spécialisations, le clivage intellectuel de la gauche est achevé par l'arrivée d'une nouvelle grille de lecture: l'intersectionnalité. En 1991, la juriste américaine Kimberlé Crenshaw développe cette méthode pour analyser l'articulation des discriminations subies par les femmes noires aux États-Unis. Pour Crenshaw, l'intersectionnalité est utile pour observer des groupes sociaux restés dans l'angle mort des périmètres de l'action publique.

Mais cette méthode est depuis régulièrement critiquée pour faire primer le caractère racial sur les autres critères de domination. Sur le terrain militant, elle introduirait aussi une logique de «séparatisme» politique et contredirait les stratégies d'émancipation collective. La «guerre» contre l'universalisme, aujourd'hui attribuée au féminisme intersectionnel et aux militants antiracistes, serait le résultat de cette longue régression dont l'issue est fatale pour la gauche: abandonner la lutte des classes pour la lutte des races.

Force est de constater qu'à trop lier les analyses scientifiques aux stratégies militantes qui s'en emparent, on finit pas s'y perdre. Car l'abandon des classes populaires est un argument qu'emploie en premier lieu une minorité de chercheurs en sciences sociales. Ouvertement critiques sur la validité du concept de «race», ces intellectuels se réclament de l'objectivité scientifique et dénoncent une dérive militante de leurs collègues intersectionnels… en oubliant qu'ils s'appuient avant tout sur un travail scientifique sérieux, dont la méthode et les interprétations font consensus.

En fin de compte, c'est bien cette opposition entre deux camps irréconciliables, l'un universaliste, l'autre communautariste ou «minoritaire», qui s'est imposée dans le débat d'idées à gauche. Ce clivage se prolonge sur le terrain militant et renvoie dans un face-à-face inédit les défenseurs d'un cadre républicain hérité des Lumières et les courants de la gauche critique. La surenchère contre «l'islamo-gauchisme» laisse les partis de gauche devant une injonction contradictoire: se positionner en faveur des valeurs républicaines, ou les nier en apportant des nuances aux stratégies à mener pour l'émancipation et la justice sociale.

Difficile de croire pourtant que cet universalisme républicain définisse une scission aussi évidente. En tombant dans le piège de ce faux dilemme, de nombreux élus socialistes, communistes ou écologistes ont défendu le statu quo sur les sujets de la non-mixité, la laïcité, ou s'accusaient entre eux de faire le jeu du communautarisme. Dans une période incertaine de recomposition politique, ces errements participent à la disqualification des clivages partisans entre gauche et droite, quitte à faire graviter le débat autour des vieux thèmes de l'extrême droite.

Qu'elles appartiennent à un courant modéré ou radical, une partie des formations de la gauche et de ses intellectuels accepte aujourd'hui ces présupposés qui ne rendent service à personne, et promettent d'aggraver les guerres fratricides.

La Gauche contre les Lumières?

Stéphanie Roza

Fayard

29 janvier 2020

208 pages

18 euros

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