Parents & enfants

Oubliez l'éducation positive: ne pas être un parent idéal, c'est normal

Temps de lecture : 17 min

Être un «bon parent» est devenu un réflexe social.

Il est temps d'accepter cette fatalité: il n'y a pas de parent idéal. | Mohammed Abed / AFP
Il est temps d'accepter cette fatalité: il n'y a pas de parent idéal. | Mohammed Abed / AFP

Et si être un parent imparfait n'était finalement pas si grave? Dans des chroniques initialement publiées dans Le Monde et regroupées dans Théorème de la couche-culotte - De l'éducation comme science inexacte, à paraître le 10 juin aux éditions Anamosa, Nicolas Santolaria nous guide dans l'apprentissage de la parentalité.

Observant ses deux fils en train de grandir, le journaliste du Monde dresse à travers des scènes du quotidien un portrait de la société où l'enfant est devenu l'objet d'un culte narcissique, et où l'éducation dite positive est désormais la norme. Nous en publions ici plusieurs extraits.

Les vertus éducatives de l'apéro

Lorsqu'on devient parent pour la première fois, on est généralement plein de bonnes résolutions. On se dit: «Hors de question que cette petite chose geignarde qui me confond avec un distributeur de plats chauds m'empêche de vivre ma vie d'avant, celle des soirées ciné électrisantes, des apéros interminables et des virées au resto décidées à la dernière minute.»

Quelques mois plus tard, vous êtes obligé de vous rendre à l'évidence: malgré votre bonne volonté initiale, vous vous êtes malheureusement transformé en distributeur de plats chauds, assumant par ailleurs tout un tas d'autres fonctions éreintantes auxquelles vous ne vous attendiez pas forcément.

Aller au ciné dans un tel contexte? Entre la fatigue qui risque de vous plonger dans un profond sommeil après la réclame et le prix de la baby-sitter, ce n'est même pas la peine d'y penser. Le resto? Si vous arrivez à coller votre poussette à trois roues entre deux tables et à maîtriser plus d'une heure vos enfants dans un espace confiné, l'idée reste encore envisageable; mais plutôt comme une folie exceptionnelle.

Moment festif

Non, en réalité, le seul rituel qui survit de votre hédonisme d'avant, c'est celui de l'apéro. Praticable en plein air, tolérant aux effusions vocales, nécessitant une organisation minimale, il s'adapte parfaitement à ce pur-sang remuant qu'est l'enfant.

Les miens adorent l'apéro. Au fil du temps, je me suis aperçu que cette tradition profondément ancrée dans la culture française était devenue, à mon insu, un des modules les plus appréciés de mon projet éducatif. Formidable pour l'ouverture d'esprit, la première vertu de ce moment festif est de montrer qu'un autre régime de normes est possible.

Quand les enfants entendent le mot-clé «apéro», ils savent instinctivement qu'ils vont pouvoir s'empiffrer de Pringles, avaler des mini-saucisses fumantes et s'imbiber de jus de fruit sans qu'aucun regard réprobateur ne se pose sur eux.

Sous l'effet de la boisson, le parent laisse soudain tomber ses diktats habituellement si stricts, oubliant la chasse au sucre, capitulant face aux mauvaises graisses, bafouant parfois les règles d'hygiène les plus élémentaires. «Ta tranche de salami est tombée par terre? C'est pas grave mon chaton, tu peux la manger quand même, c'est bon pour ton immunité…», plaide alors celui/celle qui se balade le reste du temps avec sa fiole de gel bactéricide toujours à portée de main.

Desserrer l'étau

L'apéro a donc pour effet collatéral de desserrer l'étau du précautionnisme parental, qui est une des plaies éducatives de ce début de siècle. Soudain considéré comme un mini-adulte et non plus comme une chose fragile qu'il convient de surprotéger, l'enfant en âge de parler est parfois invité à aller commander lui-même au comptoir sa pinte de grenadine.

Le parent le couve alors d'un regard attendri, voyant en ce petit être moins haut que le zinc un futur pilier de la convivialité hexagonale. Attention, n'oubliez pas de trinquer avec lui les yeux dans les yeux, car dans le cas contraire, il vous rappelle à l'ordre avec véhémence, comme si vous veniez de contrevenir au bon déroulement d'une procédure liturgique.

N'étais-je pas en train, finalement, de participer à une banalisation de l'alcool au moyen d'une imprégnation mimétique?

Lorsque les festivités s'éternisent, il arrive de temps à autre que les parents boivent un peu trop et relâchent leur surveillance, au risque de perdre leur progéniture au milieu d'une foule de fêtards avinés. Je pense que l'on touche là à la limite des présumées vertus éducatives de l'apéro. Je me suis d'ailleurs posé récemment pas mal de questions en constatant que mes deux fils se battaient pour la conquête du tire-bouchon et l'accès à cet immense privilège qu'est l'ouverture des bouteilles. «Eh papa, on boit du vin!», se réjouissent-ils par ailleurs, lorsqu'ils se retrouvent à vider un verre de jus de raisin.

Au motif de dynamiter joyeusement un carcan éducatif et de transmettre les mœurs débridées de notre beau pays aux générations suivantes, n'étais-je pas en train, finalement, de participer à une banalisation de l'alcool au moyen d'une imprégnation mimétique? N'est-il pas structurellement dangereux de lier dans ces cerveaux encore en formation le sentiment grisant de liberté avec la consommation de boisson alcoolisée?

Gueule de bois

Une étude britannique est venue confirmer mes craintes. Après une enquête réalisée auprès de 1.000 personnes, l'Institut britannique des études sur l'alcool (IAS) a démontré qu'il était néfaste de boire devant ses enfants. Que cette consommation soit massive ou modérée importe peu, l'enfant ayant pour particularité de ne pas faire de distinction entre un adulte légèrement «pompette» et un adulte «saoul».

Alors que 29% des sondés pensent qu'il est acceptable de se retrouver en état d'ébriété en présence de sa descendance du moment que c'est occasionnel, ils ne mesurent pas bien le trouble émotionnel que peut générer un tel comportement.

Un enfant sur cinq se sent ainsi gêné par la consommation d'alcool de ses parents, certains allant même jusqu'à s'avouer «inquiets» (11%). Les changements de manière d'être, le fait que le parent se met à parler beaucoup plus qu'à l'habitude avec son enfant (dans 7% des cas) ou au contraire à lui témoigner moins d'attention (15%) pourraient participer de cette anxiété. Si les dangers de la boisson ne sont pas soulignés au travers de discussions appropriées, ce folklore festif pourrait même avoir, à terme, des effets favorisant l'alcoolisme adolescent. À l'issue de cette chronique, la conclusion est sans appel: une bonne partie de mon modèle éducatif souffre d'une sévère gueule de bois.

Sur ton enfant, tu ne crieras point

Même s'il est toujours trop simple de succomber à des dichotomies, on a du mal à y résister. Avançons alors l'hypothèse –avec prudence, hein– que le monde des parents se divise en deux catégories aux bilans sonores extrêmement contrastés: d'un côté, ceux qui crient pour un oui, pour un non (équipe 95 décibels); de l'autre, ceux qui parlent doucement à leurs enfants en toutes circonstances (équipe 25 décibels).

Il suffit par exemple de se poster devant l'entrée d'une école pour observer les mœurs de ces deux tribus. Arrivé généralement à l'avance, le parent de l'équipe 25 décibels susurre à son enfant une «bonne journée mon chéri» si doux qu'il se dépose aussi légèrement qu'une plume d'oisillon au creux de son conduit auditif.

Le cri continue bizarrement à résonner comme s'il était une chose normale, prospérant sur l'ambiguïté de son statut.

Ce ton apaisé fonctionne comme un régulateur d'humeur. Si jamais il y a un hic –mettons que l'enfant a oublié son doudou à la maison–, la gestion de l'incident n'occasionnera alors aucune surenchère sonore. «Ce n'est pas grave, papa va aller le chercher et te le ramener tout de suite. En attendant, je te prête mon porte-clés Minion, qui pourra te servir de doudou de secours.» Ici, la météo est celle d'un climat émotionnel invariablement stable, une oasis de tempérance.

Quand, soudain, déboule l'ouragan Irma. «Non mais BORDEL, t'as pas remis le cahier de texte dans ton sac! Nân mais je RÊVE!!!! Combien de fois il va falloir que je te répète de préparer tes affaires la veille? Tu seras privé de dessins animés Minions pendant une semaine, ça t'apprendra à t'organiser un peu mieux, C'EST COMPRIS ou je dois te faire un POWERPOINT?!!!», hurle le père gueulard, en secouant sa progéniture horrifiée à bout de bras.

Une «tyrannie bienveillante»

Alors que la gifle, la fessée, la tape sur la main ont été –à juste titre– mises hors la loi par un vote du Sénat, le 2 juillet 2019, le cri continue bizarrement à résonner comme s'il était une chose normale, prospérant sur l'ambiguïté de son statut. Encore aujourd'hui, son usage est souvent justifié à des fins d'édification du caractère.

L'an dernier, dans le club de foot où mon fils était inscrit, l'entraîneur manifestait ainsi par des hurlements son exigence supposée, un peu comme s'il était José Mourinho. Puis, à l'occasion d'une causerie finale aux allures d'exégèse apaisée, il expliquait le pourquoi de ces vociférations intempestives. «Vous voyez les enfants, il n'y a pas un seul footballeur professionnel qui ne s'est pas fait crier dessus. Si je hurle, c'est pour votre bien, pour que vous deveniez des bêtes de joueurs…», se justifiait le paternaliste en crampons. «Et pas des joueurs bêtes», me glissait alors mon fils en douce, pour s'amuser (pour info, il n'a pas voulu se réinscrire).

Voilà comment le cri peut, dans certains contextes, se trouver revendiqué comme «tyrannie bienveillante», et parfois même au sein de respectables institutions. Jusqu'à il y a peu, dans l'école de mes enfants, une enseignante accueillait chaque jour ses élèves, mug fumant à la main, avec des éclats de voix de vendeuse de merlans. «Mettez-vous en rang et TAISEZ-VOUS!», hurlait-elle, sans se rendre compte qu'il y avait quelque chose de foncièrement paradoxal à exiger le calme, tout en étant soi-même le principal moteur du bruit ambiant. Je ne lui jette pas la pierre, car il m'arrive moi aussi de crier.

Récemment, c'est lorsque j'ai surpris mes enfants en train de consciencieusement labourer avec un pied de chaise un parquet que j'avais passé trois jours d'été caniculaires à vitrifier. «Merde, merde, merde, merde, MERDE!», ai-je hurlé (oui, on n'est pas toujours poli quand on est un papa vénère). Mes enfants sont partis se réfugier dans leurs chambres. L'orage est passé. Et je me suis senti un peu ridicule, tant ma réaction semblait disproportionnée.

De véritables claques morales

Au même titre que les coups, les menaces ou le chantage, les cris font partie de ce que l'on nomme aujourd'hui les «violences éducatives ordinaires» (VEO), soit tous les moyens coercitifs, plus ou moins brutaux, utilisés pour éduquer les enfants.

Ce type de comportement est en premier lieu révélateur d'une relation statutairement dissymétrique. Notamment parce qu'il n'a pas la force physique de riposter et qu'il occupe une position de subalterne dans l'organigramme familial, l'enfant est invité à subir ces VEO sans broncher (de toute façon, s'il bronche, il sera «privé d'iPad!»). Une étude, publiée dans la revue Biological Psychology et menée sur des jeunes de 13 à 16 ans, a montré que ces violences éducatives ordinaires étaient susceptibles d'altérer les circuits cérébraux liés à la peur.

Mais peut-on mettre sur un même plan des cris et une baffe? Vraisemblablement, on se situe là dans une zone grise éducative, où tout est affaire de nuances. Employés de manière systématique et associés à des paroles qui essentialisent les comportements («Tu es un incapable»), les cris peuvent s'apparenter à de véritables claques morales.

En revanche, le cri occasionnel, cette décharge émotionnelle libératrice, est ce qui permet au parent réel de ne pas être totalement cannibalisé par l'image fantasmatique du parent idéal. Contrairement au papa parfait, qui pratique l'«éducation positive» sans jamais dévier de sa trajectoire bienveillante, le papa réel est un être faillible, parfois fatigué, pour qui le coup de gueule fait figure, certains jours, de bouée de sauvetage psychique.

Après avoir répété dix fois «mets ton pyjama, brosse-toi les dents» à un enfant qui semble atteint de surdité totale, le parent réel, même s'il s'efforce de demeurer calme le reste du temps, peut alors être tenté de hausser le ton. Ayant ses vertus marginales, cette forme d'«éducation non bienveillante» permet de confronter vos enfants à une écologie diversifiée des comportements humains. Eh oui, les petits, vous devez savoir que, plus tard, tout le monde ne vous parlera pas avec un ton sirupeux de vendeur de confiseries.

«Dadcore», ou le naufrage stylistique du père de famille

Quand je regarde mes enfants en train de jouer au parc, me vient souvent à l'esprit la réflexion suivante: comment se fait-il que ces petits soient mieux habillés que moi, alors qu'ils n'ont jamais été abonnés à Teen Vogue, ni à MilK, et qu'ils n'ont même pas de quoi se payer un tee-shirt du discounter Fabio Lucci? La première réponse qui me vient est celle-ci: le corps d'enfant possède une grâce naturelle que l'adulte a perdue. Tout lui va. Un peu trop générique et essentialiste, cette piste voit sa validité remise en question lorsque j'examine les photos témoignant de ma propre enfance. Avec mes pulls trop serrés et affreusement bariolés, mes pantalons en velours vaguement pattes d'ef, et parfois même ma cagoule qui gratte, on dirait le figurant d'un remake de South Park par Tony Gatlif.

Si mes enfants sont mieux habillés que moi aujourd'hui, c'est donc, à mon sens, pour d'autres raisons. Désormais vitrine d'une bonne parentalité, l'enfant, en sa qualité d'investissement narcissique, est devenu un faire-valoir. En conséquence, ses dotations échappent à la compression de certains postes de dépenses. Si, d'après l'Insee, la part de l'habillement dans le budget des Français a diminué d'un tiers depuis 1960, et tandis que cette contraction s'est encore accentuée récemment (les dépenses vestimentaires globales représentaient 3,7% du budget consommation des Français en 2005, à peine 2,8% 170 en 2018), la mode enfantine reste épargnée par cette lourde tendance à la baisse. Représentant 12% des ventes totales du secteur (étude Kantar, 2019), l'enfant joue aujourd'hui un rôle prescripteur qui en fait une cible stratégique de choix, scrutée, chouchoutée. Pas étonnant que le fameux «Sapés comme jamais» de Maître Gims soit un des refrains favoris des cours d'école.

Ce trou d'air stylistique qui affecte le père de famille est même devenu un genre vestimentaire en soi: le «dadcore».

Parfois avant même de savoir marcher, l'enfant arbore une paire de Nike collectors à vous faire baver, qui sera du plus bel effet sur Instagram. L'équation est assez simple: parentalité + réseaux sociaux = montée en gamme de la garde-robe enfantine. À cela s'ajoute la starisation de babies fashionistas qui dictent la tendance. Harper Beckham, la fille de Victoria et David, voit le moindre de ses looks décortiqué par la presse féminine. «Comme à chacune de ses sorties, la fashionista miniature travaille son style au détail près. Cette fois, elle joue la carte des sixties avec une robe babydoll à la coupe droite et à l'imprimé vichy. Et quoi de mieux qu'un collant noir opaque pour mettre en valeur cette robe aux accents vintage. Le détail punchy? Ses petites Vans fleuries, qui apportent un peu de couleur et donnent du piquant à sa tenue», écrivait le magazine Elle en légende d'une photo de la petite Harper, alors âgée de 3 ans.

Dans le sillage de ces babies fashionistas, les enfants d'aujourd'hui sont habillés avec plus d'audace que jadis, osant, là où les adultes restent timorés, aussi bien le sweat à paillettes à tête de Ninjago que la chapka synthétique à oreilles d'ours (la coiffe iconique de mes deux fils). Pendant ce temps-là, selon le principe des vases communicants, le père de famille se laisse progressivement submerger par le laisser-aller vestimentaire. Lui qui maintenait jusqu'alors une certaine exigence stylistique en raison de l'impératif de séduction se retrouve comme un paon en RTT. Épuisé par sa nouvelle condition de daron multitâche, rendu hagard par les permanences de nuit et les changements de couches au radar, il cède peu à peu à l'emprise vénéneuse du tee-shirt non repassé. Son nouveau mot d'ordre (à articuler en détachant chaque syllabe): fonc-tio-nnel.

L'étiquette qui dépasse

Pour qui n'y prend pas garde, cette vision utilitariste peut vite sombrer dans le crade, lorsqu'on s'affiche tout sourire en public avec des vêtements maculés de régurgitations sèches. On frôle là l'oubli de soi, mais dans le plus mauvais sens du terme. Un oubli qui n'a rien à voir avec une forme monacale de détachement existentiel, mais qui s'apparenterait plutôt à une soudaine amnésie des règles de bienséance. Depuis quand est-il bienvenu d'aller acheter le pain avec un sweat à capuche constellé de purée de potiron?

Ce trou d'air stylistique qui affecte le père de famille (et parfois aussi la mère, soyons honnêtes) est même devenu un genre vestimentaire en soi: le «dadcore», contraction de daddy («papa») et hardcore («extrême»). Jean informe et stonewashed exhumé d'un placard des années 1990, anorak trop large, grosses baskets génériques, avec en prime col de chemisette mal ajusté et étiquette qui dépasse, auquel on peut éventuellement adjoindre un sac banane: tels sont les attributs de ce look qui, à l'origine, avait pour fonction secrète de coller la honte aux enfants lorsqu'on allait les chercher à la sortie de l'école.

Ajoutez à cela la petite bedaine qui apparaît sous l'effet du combo bière + sédentarité, et vous obtiendrez un individu au look lambda, aussi affriolant qu'une escalope de dinde et sa jardinière de petits légumes. Oui mais voilà, cette apparence qui avait tout pour déplaire est devenue, par un incroyable retour de fortune, une des manières de s'habiller les plus en vue du moment. Même les marques de mode se sont emparées du dadcore, Balenciaga présentant une collection printemps-été 2018 totalement inspirée de cette façon de se (mal) vêtir.

Ce que souligne la notion de dadcore, c'est que le vêtement est ici rendu à sa fonction première, utilitaire, par l'approche anesthétique du parent. L'apparat relégué au vestiaire, l'habit se trouve ainsi arraché à l'empire suffocant des signes, des références, du paraître, retrouvant une sorte d'innocence perdue qui le rend fascinant. Voilà pourquoi je flotte dans mon jean et au cœur d'un incroyable paradoxe vestimentaire, où je suis à la fois moins bien habillé que mes enfants, et beaucoup mieux.

Éloge du parent nul

Il y a quelques mois de cela, alors que mon fils aîné était invité à l'anniversaire d'un copain, nous nous sommes retrouvés à explorer ensemble les rayonnages d'un supermarché de quartier, en quête d'un cadeau de dernière minute.

Au milieu de cet océan de jouets sans attrait, mon fils est soudain tombé sur la perle rare. «Ça, ça va lui faire SUPER plaisir!», s'est-il enthousiasmé, en montrant du doigt un énorme fusil d'assaut aux couleurs criardes, servant à catapulter des fléchettes en mousse dans l'intégrité physique de son prochain (oui, c'est ça, une sorte de LBD pour enfants). En adepte de la paix entre les hommes, mon premier réflexe a été le rejet catégorique: «Quoi, moi, acheter ce simili-objet de mort, c'est bien mal me connaître!»

Quelques instants plus tard, nous étions à la caisse, et le fusil d'assaut avançait tranquillement sur le tapis roulant. Sur l'insistance de mon fils, j'avais fini par me dire que ce n'était finalement pas si grave, que moi aussi j'avais eu des pistolets quand j'étais petit et que je n'étais pas pour autant devenu un adepte des tueries de masse; bref, que jouer à être violent, ce n'est pas la même chose qu'être réellement violent.

Raisonnement instinctif qui rejoint celui, plus informé, du psychiatre Stéphane Clerget, pour qui s'amuser avec des répliques d'armes permettrait même de canaliser son agressivité. Fort de cette construction théorique, je débarque au fameux anniversaire et, là, tout ne se passe pas tout à fait comme prévu.

Une sorte de Charlton Heston de l'Est parisien

Si l'enfant est effectivement ravi («c'est le plus beau cadeau que j'ai eu cette année!», exulte-t-il, en déballant l'énorme sulfateuse), les parents présents, eux, me regardent d'un drôle d'air, comme si j'avais commis un incroyable impair.

Soudain, j'ai la désagréable sensation d'être l'horrible représentant d'un influent lobby pro-armes, une sorte de Charlton Heston de l'Est parisien. Prenant le ton appliqué de celui qui parle à un fou qu'il faut absolument «déradicaliser» (sans pour autant le brusquer), un papa me glisse, l'air de rien: «Moi, j'ai acheté des smart games…» Moue dubitative de ma part. «Ben oui, des jeux intelligents», ajoute-t-il un peu désolé, en me montrant une sorte de puzzle multicolore en 3D, qui semble avoir été conçu par un chercheur du Massachusetts Institute of Technology (MIT).

Dans la préface de l'ouvrage Parenting Culture Studies[1] consacré aux études sur la condition de parent, Frank Furedi, également auteur de Paranoid Parenting[2], écrit: «Si la culture occidentale attache une telle importance à la parentalité, c'est qu'elle est considérée potentiellement comme la source de tous les problèmes sociaux qui affectent nos communautés.»

À la fois poison et contrepoison, la parentalité est de plus en plus vécue aujourd'hui comme une médecine homéopathique préventive où l'enfant (qui tient le rôle de la micro-granule 5 CH), parce que porteur de valeurs positives, deviendrait alors le véhicule d'une guérison du corps social. En conséquence, une chambre remplie de jouets en bois non genrés, de tipis indiens écoresponsables et de lampions diffusant une lumière douce serait le signe presque prophétique que le monde de demain sera radieux.

Face à ce modèle idéal au regard duquel chacun semble jouer la surenchère, il est courant de se sentir un peu nul, largué.

Dans ce contexte, se montrer un bon parent excède alors le simple cadre de l'éducation, pour devenir un enjeu central dans la définition de soi. De la même manière qu'est apparue dans la sphère professionnelle une autopromotion permanente que l'on nomme le personal branding, se développe aujourd'hui ce que l'on pourrait appeler le parental branding.

Des phrases reconnues comme valorisantes permettent à moindres frais de faire grimper en flèche votre cote personnelle, véritables mantras que tous les parents ânonnent sans se rendre compte qu'ils participent d'un authentique psittacisme comportemental: «On l'a mis très tôt à la draisienne, c'est pour ça qu'il a un bon équilibre», «depuis qu'on l'a inscrit dans une école Montessori, il ne fait plus de cauchemars la nuit», «à 5 ans, il a déjà vu tout Miyazaki».

La théorie de «la mère suffisamment bonne»

Face à ce modèle idéal au regard duquel chacun semble jouer la surenchère, il est courant de se sentir un peu nul, largué. Ainsi ai-je bien souvent le sentiment que mon approche de la parentalité n'est pas à la hauteur des enjeux de l'époque.

La chambre de mon fils aîné ressemble à une armurerie, là où celle du plus petit, envahie de jouets de facture douteuse, semble avoir été sponsorisée par un consortium de l'industrie plastique, constat lamentable que troublent les échos d'un interminable dessin animé Pokémon s'échappant de sous la couette. Est-ce un drame? Absolument pas.

Finalement, je m'accommode fort bien de cette façon de faire, sorte de «parentalité gluten» qui permet d'alléger le poids des injonctions. Et, pour tout dire, cette inclination est moins une coquetterie qu'un réflexe de survie psychique. Dans une étude collective publiée en 2012 dans le Journal of Child and Family Studies, on apprend que le fait de s'envisager comme parent idéal peut déboucher, en particulier pour les femmes, sur une augmentation du stress et de la culpabilité, suscitée par la peur de vivre une évaluation négative de ses habiletés éducatives. C'est donc bien le regard social, et non l'intérêt premier de l'enfant, qui commande aujourd'hui les comportements.

Pour savoir où se situe cet intérêt, il peut être intéressant de se replonger dans la théorie de «la mère suffisamment bonne» du psychiatre Donald Winnicott. De la même manière que cette maman permet à son enfant de se détacher en prenant progressivement du champ avec la satisfaction idéale des désirs, le «parent suffisamment bon», en assumant sa part d'imperfection, semble s'inscrire lui aussi dans une œuvre quotidienne de nécessaire désillusion. Autrement, il se ferait, parfois même à son insu, l'architecte d'un pseudo-paradis trop addictivement douillet, une bulle presque impossible à quitter.

1 — Ellie Lee, Jennie Bristow, Charlotte Faircloth et Jan Macvarish, Parenting Culture Studies, Londres, Palgrave Macmillan UK, 2014. Retourner à l'article

2 — Frank Furedi, Paranoid Parenting: Why Ignoring the Experts May be Best for Your Child, Chigaco, Chicago Review Press, 2002, non traduit. Retourner à l'article

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