Life

Adieu Newsweek

Jack Shafer, mis à jour le 08.05.2010 à 10 h 06

Ce qui se joue derrière la mort d’un magazine.

Le débat sur le destin des hebdomadaires qui fait rage depuis trente ans dans les revues journalistiques, parmi les analystes de la profession et autour de bières entre reporters vient d'être réglé aujourd'hui par le président du Washington Post, Donald E. Graham, qui a annoncé sa décision de vendre Newsweek. Si l'infiniment patient et horriblement riche Graham ne voit pas d'avenir rentable à ce magazine qui perd de l'argent, alors cet avenir n'existe pas. Cette catégorie de journaux sent le moisi et finira, que ce soit dans 30 mois ou dans 30 ans, par tomber en putréfaction.

Newsweek n'est pas encore mort, gardons les oraisons funèbres pour le moment où son propriétaire, actuel ou à venir (Jon Meacham, rédacteur en chef de Newsweek est en train de rechercher des investisseurs) en refermera les pages. Mais quand un magazine est aspiré dans la spirale de la mort, il lui est presque impossible d'en réchapper, sauf si ce magazine s'appelle Life, que Time-Life a tué et relancé avec une telle fréquence qu'il est une preuve vivante de l'existence de la réincarnation. Aujourd'hui il est mort. Demain, il pourrait bien revenir jouer les zombies pour quelques mois.

Pari perdu

On ne peut reprocher à personne l'effondrement de Newsweek. Le Web n'est pas coupable; pour preuve ce grand article de 1989 du Columbia Journalism Review qui qualifiait déjà les hebdomadaires de dinosaures, cinq ans au moins avant l'arrivée de l'Internet commercial. Les hebdomadaires se battaient alors pour leur «survie» contre les informations télévisées, les journaux nationaux et les magazines thématiques, concluait le journaliste Alex S. Jones dans un article du New York Times daté du 29 juin 1988.

La faute n'est pas davantage imputable à un manque d'imagination éditoriale. Les Time, Newsweek et U.S. News & World Report ont été réinventés tant de fois par tant de gens talentueux que leurs nombreuses versions se fondent en une seule improvisation qui dure depuis trois décennies. En 2006, le magazine Time a subi un changement de look qui m'a paru parfaitement semblable à celui qu'il avait subi en 1987, avant que cette modification ne soit changée deux-trois fois par des réacteurs en chef successifs. Il y a moins d'un an, après avoir reconfiguré Newsweek, Meacham qualifiait la nouvelle formule de pari «qu'on a envie de lire davantage, et pas moins», pari que de toute évidence, il a perdu.

Il y a à peine trois ans, Richard M. Smith, de Newsweek, confiait à Rachel Smolkin de l'American Journalism Review que son magazine était «extrêmement rentable l'année dernière». Or, à en croire Reuters, Newsweek est en passe de perdre 20 millions de dollars cette année. Cela vient s'ajouter aux pertes d'exploitation de 29,3 millions de dollars de 2009 et aux 16,1 millions de 2008 pour la division magazine du Washington Post, selon l'Associated Press. La récession, le déclin de la publicité (moins 30% en 2009 par rapport à 2008 et moins 40% au premier trimestre 2010, rapporte Reuters), ainsi qu'une modification générationnelle du lectorat ont précipité sa perte.

Chaises musicales

Meacham, qui est aussi historien et a remporté à ce titre un prix Pulitzer, comprend mieux les perturbations de l'édition que le déclin de son magazine ne semble l'indiquer. Voici ses propos, confiés à Smolkin pour l'American Journalism Review:

Ce qui se passe en ce moment, c'est que c'est le Web qui fournit les unes. Cela a incité les journaux à ressembler davantage aux magazines de 1982, poussé les magazines d'actualité à proposer un produit de qualité semblable à celle des mensuels, poussé les mensuels à prendre la place des très bons trimestriels, et aujourd'hui, les trimestriels sont devenus des livres.

Mais dans son analogie des chaises musicales, Meacham oublie de mentionner qu'on enlève une chaise au début de chaque danse et qu'à chaque fois que la musique s'arrête, un joueur est éjecté de la partie. Cette semaine, le perdant c'est Newsweek.

Bien que je souhaite à Meacham de réussir dans sa quête d'investisseurs pour racheter et conserver Newsweek tel qu'il est, le marché des magazines a d'ores et déjà exprimé son indéboulonnable opinion quant à son point de vue éditorial. Tout acheteur potentiel voudra évidemment changer de direction, et non rester dans la voie tracée par Meacham.

Cimetières de magazines

Combien devra débourser l'acheteur de Newsweek? Pas grand-chose, sans doute. Un banquier d'investissement cité dans l'article de Reuters estime qu'il en coûterait au Washington Post de 50 à 100 millions de dollars juste pour fermer Newsweek, car il faudrait rembourser les abonnements. L'entreprise pourrait être vendue pour quelques pennies, et il est même envisageable que le Washington Post paie quelqu'un pour s'en débarrasser. Souvenez-vous: l'année dernière, Bloomberg a acheté BusinessWeek pour une misère, entre 2 et 5 millions de dollars.

Une autre possibilité - que je ne peux imaginer le fier Washington Post (qui publie Slate et paie mon salaire) adopter - consisterait à liquider Newsweek de façon progressive en diminuant la qualité du produit et en récoltant l'argent de ses abonnés trop crétins pour s'en apercevoir. C'est ce qu'a fait Mortimer Zuckerman avec U.S. News & World Report au cours des dix dernières années: il en a tiré le maximum, en amputant tout d'abord les doigts de son magazine, puis ses orteils, ses mains, ses oreilles, ses pieds, ses jambes et ses bras jusqu'à le transformer en mensuel réduit à sa plus simple expression en lieu et place d'un hebdomadaire.

Nous sommes tous mortels. Les cimetières de magazines regorgent de publications qui ne satisfaisaient plus suffisamment de lecteurs et de publicitaires. Le jour où Newsweek les rejoindra sera pour moi un triste jour, car dans les années 1960, il jouait pour l'adolescent que j'étais le rôle de vaste fenêtre sur le monde qui s'étendait au-delà de ma sinistre maison du MidWest. Mais haut les cœurs, lecteurs! Pas une minute ne passe sans que ne naisse une nouvelle merveille.

Jack Shafer

Traduit par Bérengère Viennot

Photo de une: REUTERS/ Shannon Stapleton

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