Politique / Monde

En Grande-Bretagne, la fermeture des pubs pourrait favoriser l'extrême droite

Temps de lecture : 5 min

La disparition d'un pub communautaire supplémentaire dans un district augmente la probabilité d'un individu de soutenir UKIP d'environ 4,3 points de pourcentage.

Un bar à Londres, en janvier 2020. | Hulki Okan Tabak via Unsplash
Un bar à Londres, en janvier 2020. | Hulki Okan Tabak via Unsplash
Alors que les terrasses sont rouvertes en France, en Grande-Bretagne et un peu partout, une chercheuse française actuellement en post-doctorat au King's College de Londres a publié un article scientifique intitulé «Drinking Alone: Local Socio-Cultural Degradation and Radical Right Support-The Case of British Pub Closures».

Dans ce papier accepté par le comité de lecture de la revue Comparative Political Studies, Diane Bolet explique comment elle est parvenue à établir une corrélation entre la fermeture des pubs dans un district et le vote pour le Parti UKIP en Grande-Bretagne (le Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni).

«Cela fait plusieurs années que ce projet mûrit. J'avais songé à un indicateur qui pouvait montrer le lien entre l'isolement social et la perte de sentiment d'appartenance à une communauté locale, explique Diane Bolet. J'ai d'abord regardé aux Pays-Bas en étudiant les données des fermetures des bureaux de poste ou des banques... Mais le meilleur moyen que j'ai trouvé pour illustrer cette perte de culture identitaire, c'était de me pencher sur les données des pubs au Royaume-Uni.»

Les pubs communautaires

Pour ce faire, elle a récolté, auprès de la Local Data Company, les données concernant les fermetures des pubs par district entre 2003 et 2015. Parmi les informations indiquées, il y avait le nom et l'emplacement de ces établissements (la ville, le village, s'ils se situaient dans un centre-ville ou en dehors), le type de propriétaire (un indépendant, une communauté, une grande chaîne), ou encore leur année de fermeture.

Cela a permis à la chercheuse d'isoler les pubs communautaires, qu'elle définit comme ceux «situés hors des rues commerçantes dans les quartiers populaires, détenus par des indépendants ou qui appartiennent à la société Wetherspoon». Pour rappel, cette chaîne de bar populaire avait relayé des idées anti-UE durant la campagne du référendum sur le Brexit.

«Le pub est le symbole de leur culture identitaire et du temps où il y avait une glorification de leurs identités.»
Diane Bolet, chercheuse en post-doctorat au King's College de Londres

Après avoir collecté ces données pour chaque district, elle les a combinées avec celles de l'«étude longitudinale sur les ménages britanniques» entre 2013 et 2016. Dans cette vaste enquête annuelle, elle a isolé les déclarations d'intention de vote des répondants, notamment le vote UKIP, pour, ensuite, classer ces informations en fonction du district. La chercheuse a alors pu conclure que la fermeture d'un pub communautaire supplémentaire dans un district (par rapport au nombre total de pubs par district), augmentait la probabilité d'un individu de soutenir UKIP d'environ 4,3 points de pourcentage.

«La fermeture progressive de ces pubs contribue à l'isolement social et à une sorte de perte du sentiment d'appartenance, et surtout de l'héritage culturel qu'apportait le pub. Cette communauté locale est un peu désillusionnée face à ce statut perdu, car le pub est le symbole de leur culture identitaire et du temps où il y avait une glorification de leurs identités. On parle des théories d'anxiété sociale. Ces gens votent pour UKIP, Trump, en faveur du Brexit, parce qu'ils ont perdu un sentiment de communauté, ils se sentent relégués, en fait, à la périphérie dans l'échelle sociale, aux dépens d'autres groupes», argumente Diane Bolet, dont le titre du papier fait référence à «Bowling Alone» de Robert D. Putnam.

Déclin du bowling en équipes

Dans cet article scientifique publié en 1995 dans le Journal of Democracy, le politologue américain, aujourd'hui à la retraite, avait étudié le déclin des adhésions aux clubs de bowling aux USA entre 1980 et 1993 (-40%) alors qu'au même moment, le nombre de pratiquants en solo (à un, deux ou trois) avait augmenté de 10%.

Selon lui, cette propension à envoyer des strikes tout seul illustrait bien le déclin du «capital social» aux États-Unis et la «fragmentation de la société américaine». Il avait d'ailleurs, à l'époque, été consulté par Bill Clinton. «Je m'inspire beaucoup de Robert Putnam et de cette idée que le capital social est une sorte de composante clé du maintien de la démocratie; les personnes dotées d'un large réseau d'amis, qui sont membres d'organisations locales, sont plus enclines à se faire confiance, sont plus solidaires, partagent des valeurs civiques et démocratiques et votent moins pour des partis extrêmes», explique la chercheuse.

Diane Bolet, qui s'intéresse aux comportements électoraux menant au vote d'extrême droite dans les pays d'Europe de l'Ouest, admet quelques limites à ses recherches. S'il existe une corrélation entre le nombre de fermeture des pubs et le vote UKIP dans les districts, aucune causalité n'est pour le moment prouvée.

Pour aller plus loin, la chercheuse aimerait obtenir des chiffres au niveau du voisinage. «Ce serait l'idéal. En Angleterre, il y a des données pour des espaces géographiques d'à peu près 2.000 à 10.000 habitants. Ce serait très intéressant de limiter l'étude à un espace très restreint.»

Les villages s'organisent

Certains n'ont pas attendu la publication de ce papier pour miser sur les pubs et recréer du lien dans leur communauté. En 2018, à Ryton, village d'environ 7.500 habitants pas très loin de Newcastle, le patron du Ye Olde Cross avait été contraint de fermer. 300 habitants ont décidé de se regrouper pour lever 150.000 livres (175.000 euros) afin de racheter le pub de leur village en déboursant, en moyenne, 500 livres par tête de pipe. Grâce au soutien d'une fondation et du gouvernement britannique, ils ont pu rénover et rouvrir cet établissement où se tiennent les séances du cinéclub, des cours de yoga, ou encore un café «psycho».

David Caterall, président de la Ryton Cross Community Society Ltd., s'enthousiasme: «Avant le Ye Olde Cross, trois établissements avaient déjà fermé ces dernières années. On a voulu le sauver car c'est un symbole de la ville. De nombreux événements s'y déroulent. C'est un endroit où tout le monde se retrouve. À Noël, pour le Carols at the Cross, on chante tous durant la soirée en buvant des pintes. En mai, chaque année, on organise le Ryton Hirings, notre kermesse. C'est un endroit dans lequel on a plein de souvenirs. Avec le pub fermé, on perdait un lieu où les gens pouvaient être ensemble au lieu de rester à la maison et de passer du temps sur le web. Il y a de moins en moins de contacts humains directs. Je pense que c'est ce que ce pub offre. Je suis fier de ce qu'on est parvenus à faire: combattre la division de notre pays depuis plusieurs années.»

En près de deux décennies, plus de 25% des pubs ont fermé à travers le pays (de 52.500 en 2001 à 38.815 en 2018). L'année passée, environ 2.500 établissements ont mis la clef sous la porte. Ce déclin des pubs ne date pas d'hier, selon Richard Jennings, historien et auteur de l'ouvrage The Local: A History Of The English Pub: «On situe à 1869/1870, l'époque durant laquelle le Royaume-Uni comptait le plus grand nombre de pubs. Depuis lors, leur nombre est en constant déclin, année après année. Avec le Covid-19, la tendance se poursuit.» Une légère éclaircie était apparue en 2019 (hausse de 0,8%), selon le Bureau national des statistiques (ONS).

En France, le nombre de bistrots était, lui aussi, en chute libre. Selon une étude de 2016, commanditée par France Boissons et intitulée «La place des cafés dans les zones rurales», 75% des répondants vivant dans une commune de moins de 5.000 habitants, estimaient que «le lien social en France s'était affaibli». Cette étude avait été réalisée par l'Institut français d'opinion publique (IFOP) et notamment par Damien Philippot, ex-directeur adjoint du département opinion de l'IFOP. Depuis, son frère Florian Philippot a rejoint le parti de Marine Le Pen, avant de partir chez les Patriotes...

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