Égalités

«Sale pute», l'expression de la misogynie, celle qui cogne, qui viole et qui tue

Temps de lecture : 3 min

Il y a dans cette insulte quelque chose de particulier. Une longue histoire de domination, une profonde volonté de faire peur.

Personne n'a l'air de réaliser à quel point cette insulte est grave. | Piyapong Saydaung via Pixabay
Personne n'a l'air de réaliser à quel point cette insulte est grave. | Piyapong Saydaung via Pixabay

L'autre soir, je glandais tranquillement avant de regarder une série. J'ouvre Twitter et tombe, coup sur coup, sur deux publications. Eva Bester tweetait laconiquement «de la brièveté de l'amour» en postant ces deux déclarations qu'un même individu lui avait adressées à quelques semaines d'intervalle:


Tandis que la journaliste sportive Ambre Godillon, qui avait écrit au sujet d'un match de foot, se prenait ce genre de réponses:





Le point commun entre les deux ne vous aura pas échappé. Aussi différentes soient-elles, elles se faisaient traiter de «putes». À noter qu'ici le terme n'est plus employé pour critiquer leur style vestimentaire ou une attitude jugée sexuelle, mais dans un sens plus large. Et, aussi différentes soient-elles, elles prenaient cela avec calme, voire abnégation. Elles semblaient surtout fatiguées.

Pourtant, ces insultes sont loin d'être anodines. Pour rappel, les injures sexistes sont punies par la loi. La peine encourue est d'un an de prison et de 45.000 euros d'amende. Mais cette sévérité officielle est sans effet (sinon, je connais un paquet de féministes qui seraient millionnaires). D'abord, on estime qu'environ 3% des victimes portent plainte. Ensuite, personne (y compris les responsables des réseaux sociaux) n'a l'air de réaliser combien cela est grave. D'ailleurs, les réactions d'Eva Bester et d'Ambre Godillon montrent à quel point c'est devenu monnaie courante pour les femmes.

J'aimerais rappeler ici la violence réelle que l'on subit dans ces situations.

«Le sceau de l'impureté»


Il ne s'agit pas de simples insultes. Se faire traiter de «sale p***» (on va s'épargner cette insulte en remplaçant par des astérisques) ça n'a rien à voir avec le fait de se faire traiter de «sale con». D'abord, on est ramenée à notre sexe, à notre appareil génital. (De même avec «salope» ou même «connasse».) On nous nie en tant qu'individu. C'est la première violence.

Ensuite, il se joue dans cette insulte quelque chose de particulier. Elle est à la fois adressée à un individu précis –imaginons qu'elle s'appelle Gwendoline– Gwendoline est donc attaquée personnellement, mais l'insulte a aussi une valeur générique. Derrière Gwendoline, ce sont toutes les femmes qui sont déconsidérées. Parce que si Gwendoline est une p***, c'est simplement parce qu'elle est une femme. C'est sa nature de femme qui en fait une p***. (C'est le même principe dans les insultes racistes, antisémites ou homophobes, l'individu et le groupe fusionnent dans la bouche de l'insulteur.)

«Les injures en raison du sexe visent à insulter les femmes en tant que groupe homogène.»
Un rapport sur le sexisme en France du Haut Conseil à l'égalité publié en 2019

C'est ce que le Haut Conseil à l'égalité analysait déjà dans un rapport en 2019 (page 107): «L'injure sexiste est à la fois individuelle et collective. Une femme qualifiée de “salope” est bien sûr rabaissée et dénigrée individuellement sur la base d'un manque présupposé de vertu et de pureté, mais l'insulte “salope” renvoie simultanément à l'ensemble du groupe des femmes qui sont marquées par le sceau de l'impureté (“toutes des salopes”). Sur le même modèle que les injures à caractère antisémite (“sale juif”) ou raciste, les injures en raison du sexe visent à insulter les femmes en tant que groupe homogène.»

«En revanche, les injures envers les hommes ne reposent pas sur l'idée que le fait d'être un homme est intrinsèquement négatif. C'est d'ailleurs l'inverse qui a tendance à se passer: un homme n'est jamais “trop homme”, les injures qui lui seront adressées porteront alors sur le fait qu'il ne l'est pas assez, qu'il s'éloigne du groupe dominant (injures homophobes).»

Une possible gradation de la violence

On ne dit certes pas «sale femme», mais «sale p***» le remplace. Ça vaut pour toutes les femmes. C'est l'expression de la misogynie. De celle qui cogne, qui tabasse, qui viole et qui tue. D'ailleurs, l'injure est souvent suivie de menaces de violences en tout genre.

Et celle qui reçoit l'insulte le sait. Plus ou moins consciemment, elle sait que derrière l'insulte, c'est une longue histoire de domination qui est mobilisée. Elle sait aussi que dans «sale p***», il y a toujours une menace qui flotte. Ce n'est pas une simple insulte comme «quelle conne». Ce qui est sous-entendu, c'est que celle qui est traitée de «p***» mérite d'être punie, ou corrigée comme on disait avant. Elle mérite un châtiment. Et les femmes ne s'y trompent pas. On sent bien dans cette insulte qu'il y a la possibilité d'une gradation de la violence.

Et pourquoi sent-on cela? Parce que cela réactive toute une histoire des violences faites aux femmes –des violences toujours d'actualité.

Il y a un non-dit lourd, pesant et inquiétant derrière ce mot. Il ne s'agit donc pas simplement se faire insulter sur internet. Ce n'est pas comme recevoir un «sale con». Sale con, ça peut vous vexer. Sale p***, ça peut vous faire peur. Et ce n'est pas non plus du banal sexisme ordinaire. Nous vivons dans une société où les femmes sont battues, violées, tuées, et cette insulte sert à une chose: nous rappeler que cela pourrait arriver à n'importe laquelle d'entre nous.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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