Sciences / Société

Après l'expérience de la pandémie, qui voudrait se confiner des mois à bord d'un vaisseau spatial?

Temps de lecture : 7 min

La planète Mars comme alternative à une Terre qui part en ruine est loin d'apparaître comme un refuge idéal. Et c'est sans compter le trajet: un long enfermement dans un espace exigu. Pour l'humanité, c'est une offre perdant-perdant.

Lancement pour un vol d'essai de la fusée prototype Starship SN15 depuis le site de tests Starbase de SpaceX, près du village de Boca Chica, au sud du Texas, le 5 mai 2021. | Capture d'écran SpaceX via YouTube
Lancement pour un vol d'essai de la fusée prototype Starship SN15 depuis le site de tests Starbase de SpaceX, près du village de Boca Chica, au sud du Texas, le 5 mai 2021. | Capture d'écran SpaceX via YouTube

S'il y a bien une leçon que la pandémie de Covid nous a apprise à tous, c'est qu'il est pénible, sur le long terme, de se retrouver isolé chez soi –que ce soit seul, en famille ou avec d'autres personnes. Un stress de l'isolement reposant sur les trivialités du quotidien, la saturation des habitudes personnelles et des vues par trop familières (la cuisinière, le miroir de la salle de bain, cet arbre désespérément seul à l'extérieur, qui change alors que rien ne change).

Comme l'a écrit Amanda Mull pour The Atlantic après une année de télétravail à son domicile, «le papier peint a commencé à jaunir». Lorsque les espaces se ferment, les êtres humains ne le vivent en général pas bien. Vivre cloîtré peut même nous conduire au bord de la folie.

J'ai beaucoup pensé à cela dernièrement en constatant les nombreuses avancées qu'a pu faire SpaceX durant la pandémie, notamment le lancement et l'atterrissage réussis de sa plus grosse fusée, Starship. Il s'agissait d'un prototype de l'appareil qu'Elon Musk prévoit d'envoyer sur la Lune, sur Mars, et puis finalement au-delà. En «mode équipage», il pourra transporter jusqu'à 100 passagers. Comme Marina Koren l'a fait remarquer dans The Atlantic, Musk semble soudainement très près de son objectif de faire de nous une «espèce multiplanétaire».

S'il y avait quelque chose de vaguement cathartique ou même d'exaltant dans la volonté tenace qu'avait Musk de perfectionner Starship, en particulier pendant la pandémie, cela reposait peut-être sur le fantasme qu'il serait possible de trouver plus d'espace, tout là-haut, au-delà des limites de la Terre, qui se sont fait si cruellement ressentir en 2020.

Mais c'est là que réside tout le paradoxe au cœur de SpaceX.

Moins de temps cela dure, mieux c'est

Avant que SpaceX n'emporte des passagers dans l'espace, la société prévoit de proposer des «transports de la Terre à la Terre». Il s'agirait de transports incroyablement rapides autour du monde (par exemple, Londres-New York en une demi-heure). L'idée est de lancer la fusée –avec à son bord des passagers ayant payé leur voyage– au-dessus de l'atmosphère terrestre pour faire le tour du globe rapidement et atterrir en un clin d'œil à destination. Pour reprendre le discours marketing du site de SpaceX: «Imaginez des trajets qui durent, pour la plupart, moins de trente minutes et la possibilité de vous rendre n'importe où dans le monde en une heure ou moins.» (Bien entendu, ce «n'importe où dans le monde» se réduit en fait aux grands centres urbains disposant d'une piste d'atterrissage adéquate et du matériel approprié pour la fusée, mais laissons cette hyperbole de côté.)

Si le projet venait à se concrétiser à l'échelle commerciale, cela bouleverserait totalement le secteur du transport aérien –ou, tout au moins, cela constituerait une perturbation massive pour les compagnies aériennes dont l'activité repose essentiellement sur les vols long-courriers. Aucune autre compagnie aérienne et aucun autre constructeur aéronautique ne travaille actuellement au développement d'un mode de transport similaire.

Une société baptisée Boom a récemment fait les gros titres pour sa tentative de rétablir les vols commerciaux supersoniques dans un avion n'étant pas sans rappeler le Concorde, mais pour les voyageurs à petit budget. Pourtant, si les vols Starship de SpaceX se concrétisent, ils feront passer les vols supersoniques pour des locomotives à vapeur.

La raison de cette quête de l'accélération des vols longs est, naturellement, facile à comprendre: personne, a priori, n'aime rester coincé dans une cabine d'avion exiguë durant plus d'une heure. Moins de temps cela dure, mieux c'est. L'histoire de l'aviation commerciale n'a été qu'une longue course pour raccourcir le temps parcouru entre un point A et un point B, en tentant de rendre plus efficaces les étapes intermédiaires.

Pourtant, il existe des choses auxquelles il est impossible de remédier. Personne n'aime avoir à supporter un retard sur le tarmac, un long vol avec un voisin de siège pénible ou des turbulences constantes. Le temps peut sembler bien long lorsque l'on est en avion. Et il n'hésite pas à jouer avec nos nerfs.

Un long vol de nuit dont on sort totalement déphasé

C'est là qu'apparaît le paradoxe. Car Starship, qui promet des trajets aériens plus rapides autour du monde –en éliminant ces interminables vols de cinq, dix ou quinze heures– est aussi le véhicule qu'Elon Musk destine au transport de passagers vers Mars. Pour le dire autrement, la cabine du Starship n'est, en définitive, pas tant destinée à des trajets de moins d'une heure qu'à des voyages de plusieurs mois. Si vous avez déjà du mal à supporter vos voisins de siège sur un court trajet, imaginez ce que cela peut donner durant des semaines et des semaines au milieu du vide noir de l'espace.

SpaceX affirme que l'intérieur de ces vaisseaux comprend des «cabines privées, de grands espaces communs, un stockage centralisé, des abris contre les tempêtes solaires et une galerie d'observation». Voilà qui n'a pas l'air si mal. Cependant, impossible d'échapper à la cruelle réalité du confinement sur une longue période de temps. Plus le voyage durera longtemps, plus ces «grands espaces communs» risqueront de paraître étroits.

Il faut aussi parler du sommeil. Entre 2007 et 2011, l'Agence spatiale européenne a travaillé en collaboration avec la Russie pour simuler les conditions d'un voyage vers Mars, notamment pour expérimenter les conséquences psychologiques de l'isolement. Baptisée Mars500, la plus longue partie de cette étude a eu lieu entre 2010 et 2011. Elle a révélé une dégradation significative du sommeil des participants.

Si, pendant les vols de nuit sur les avions de ligne à large fuselage, les sièges cocons des classes affaires peuvent offrir un certain confort (voire être carrément luxueux), de tels palliatifs ergonomiques ne seront pas aussi faciles à mettre en œuvre pour un voyage d'un an. Les voyages dans l'espace sont censés être de véritables aventures réservées à des héros téméraires... mais se pourrait-il qu'ils finissent par ressembler à un long vol de nuit dont on sort totalement déphasé?

Des années durant, Musk a comparé ses fusées à des avions de ligne, en se servant de la taille et de la capacité des Boeing 737 et 747s comme points de référence pour décrire ses vaisseaux futuristes. Les comparaisons de ce type circulent sur les réseaux sociaux, ce qui permet de faire paraître les vaisseaux SpaceX à la fois plus accessibles et plus impressionnants. Toutefois, ces analogies sont parlantes. Certes, l'objectif à court ou moyen terme est de réduire le temps durant lequel on se sentira enfermé dans une cabine exiguë... mais la véritable finalité est de beaucoup augmenter ce temps. Et soyons honnêtes: les habitations sur Mars risquent de ne pas être beaucoup plus spacieuses que l'intérieur de ce vaisseau.

Destination de cauchemar

Même si les voyages spatiaux suscitent généralement des rêves d'horizons nouveaux et de liberté absolue (explorer, découvrir, ouvrir d'autres territoires à l'humanité), cela tient plutôt du cauchemar quand on y réfléchit réellement. Il n'y aura pas de véritable arrivée lors de cet extraordinaire voyage: tout ne sera qu'espaces clos et chambres pressurisées. En matière de voyages spatiaux, c'est vraiment la destination qui fait le voyage. Et, pour le coup, ce voyage sera long et claustrophobique. Quant à l'isolement, il rappellera peut-être quelque chose aux personnes qui auront vécu les confinements de la pandémie de Covid (certaines techniques de survie, notamment, se recoupent).

Elon Musk souhaite envoyer des humains vers Mars (et au-delà) parce qu'il pense que notre espèce est, à plus ou moins long terme, condamnée sur Terre. Cette sombre perspective oublie de tenir compte de deux présupposés non moins lugubres: les masses miséreuses seront abandonnées et dépériront sur une planète dont l'écologie et le climat auront été irrémédiablement endommagés, tandis que les quelques-uns qui auront été choisis pour le voyage spatial se retrouveront seuls, confinés dans une sorte de purgatoire étroit, tant durant le voyage qu'une fois arrivés à destination.

Lorsque l'on pense aux habitations sur d'autres planètes, on imagine généralement des environnements simulés où l'on se sentirait aussi bien –si ce n'est mieux– que sur la Terre. Pourtant, aussi géniales et intactes que peuvent paraître ces colonies spatiales dans les rendus artistiques, la réalité risque, bien sûr, d'être beaucoup plus précaire et imprévisible. Ce qui motive les voyages dans l'espace, du moins pour Elon Musk, c'est le désir d'échapper à une planète qui part en ruine. Mais l'alternative est loin d'apparaître comme un refuge sûr et idéal. C'est le paradoxe du voyage interplanétaire: c'est une offre perdant-perdant.

Comme l'anthropologue Lisa Messeri l'a constaté dans ses recherches sur les spécialistes de l'espace, les idées sur la vie spatiale ont tendance à toujours revenir à la place que nous occupons sur Terre. Ce n'est pas nécessairement une mauvaise chose: à vrai dire, l'un des arguments en faveur de l'exploration spatiale est d'améliorer la vie sur Terre. Pourtant, à mesure que se rapproche la concrétisation du projet de SpaceX d'envoyer des êtres humains au-delà de la station spatiale et de la Lune, il pourrait être intéressant de bien réfléchir aux implications réelles de ce projet.

Nous sommes déjà, d'une certaine manière, des aventuriers de l'espace. Nous savons déjà ce que cela fait de s'enfermer dans les espaces réduits de petits vaisseaux ou de petites chambres. Et, en général, nous n'aimons pas ça. À mesure que la pandémie s'éloigne (du moins, on l'espère), l'importance vitale de nos liens avec les autres êtres de notre espèce, et même avec les autres formes de vie, devient de plus en plus évidente. Les principaux défis et les plus belles aventures qui attendent les voyageurs de l'espace sont là, sous notre nez, sur ce grand vaisseau spatial que nous appelons la Terre.

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