Société / Culture

De la connerie en général et du con en particulier

Temps de lecture : 4 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Déterminer avec exactitude ce qui fonde la connerie est tout aussi ardu que d'expliquer les mystères de la reproduction chez les anguilles.

Le con n'a pas idée de sa propre connerie. | Major Redneck via Flickr
Le con n'a pas idée de sa propre connerie. | Major Redneck via Flickr

Parfois, je suis traversé de grandes questions métaphysiques qui m'empêchent de dormir. Étendu sur mon lit, les yeux fixés au plafond, je me livre à de douloureux exercices d'introspection qui me mettent au supplice. Je réfléchis à l'univers, au néant, à l'infini, aux mystères de la création. Mais tout ceci ne pèse guère au regard de l'interrogation fondamentale autour de laquelle mon existence s'articule depuis toujours: pourquoi la connerie est-elle un mal si répandu, si universel, si intemporel qu'il apparaît bien souvent comme un invariant de la condition humaine?

Les cons sont si nombreux qu'on serait bien en mal de les dénombrer. Ils sont partout: à la télévision, au confessionnal, dans les tribunaux, au sein de nos plus grandes institutions, en haut comme en bas de l'échelle sociale, à la ville autant qu'à la campagne, aussi bien dans l'espace public que dans notre sphère privée... Ils pullulent, se reproduisent à la vitesse de la lumière, s'immiscent dans nos vies au point où vivre éloigné d'eux tient de l'exploit. On croit s'en être débarassé, et voilà qu'un nouveau surgit de sa boîte, encore plus hargneux que son prédécesseur.

Longtemps, je me suis demandé quelle pouvait bien être la définition du con. À quoi peut-on bien reconnaître un con? Qu'est-ce donc qui différencie un con d'un individu qui ne l'est pas? Qui est con et qui ne l'est pas? La connerie est-elle une donnée objective dont on pourrait énumérer les caractéristiques qui la constituent –un fait empirique– ou bien constitue-t-elle une valeur subjective, reflet de notre personnalité? Existe-il une définition universelle de la connerie qui permettrait de la distinguer de la bêtise, de la méchanceté, de la veulerie, de la grossièreté, à moins que ses variations soient si nombreuses qu'il existerait autant de catégories de cons que d'étoiles dans le ciel?

À dire vrai, il n'est guère aisé de répondre à cette question. Déterminer avec exactitude ce qui fonde la connerie est tout aussi ardu que d'essayer de comprendre le mouvement des planètes ou de tenter d'expliquer les mystères de la reproduction chez les anguilles. Si bien que la plupart du temps, on doit se contenter de généralités, d'un faisceau de suppositions qui laisseraient à penser que celui-là est con, tandis que celui-ci ne l'est point.

Il n'empêche. Si on aura toutes les peines du monde à s'accorder sur la définition exacte du con, on peut tout de même en dresser un portrait qui se rapprocherait au plus près de son essence intime. Ainsi, très souvent, le con ne sait pas qu'il est con. Personne n'admettra d'emblée qu'il est con. D'ailleurs, si jamais vous lui en faisiez la remarque, il en prendrait ombrage et vous retournerait le compliment. Ne disposant pas des moyens intellectuels propices à la compréhension de sa propre connerie –ce qui va de soi puisque dès lors il cesserait de l'être–, le con se comporte la plupart du temps comme s'il ne l'était pas.

Le con n'a pas conscience de sa connerie. Voilà une première indication nécessaire à son évaluation: l'ignorance de son état. Par ailleurs, le con a une certaine tendance à se prendre pour le roi du monde. N'avez-vous jamais remarqué que bien souvent, le con se comporte comme s'il se pensait être d'une intelligence supérieure, voire même divine? Le con sait toujours mieux que les autres. Le con ne doute jamais. Le con s'écoute parler. Le con rit de ses propres blagues. Le con passe son temps à s'auto-congratuler. Le con s'aime au-delà de toute mesure. Le con pense que tout le monde est con, sauf lui.

Très souvent, le con est autocentré: il ramène tout à sa propre personne. Ayant une très haute opinion de lui, il a une certaine tendance à penser que le monde a été construit à son image, si bien que sa compréhension des autres demeure des plus limitées. Le con est borné. Une fois qu'il a planté les jalons de sa connerie aux quatre coins de son esprit, il ne bouge plus de son périmètre. Voilà pourquoi un con ne change jamais d'avis. Sa structure mentale est si peu souple, comme anémiée, qu'elle ne lui permet pas de reconnaître ses erreurs ou ses fautes. Droit dans ses bottes, le con demeure con jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Ce n'est pas qu'il est bête, il serait plutôt du genre rigide, inflexible, intransigeant. Voilà pourquoi il ne sert à rien de discuter avec un con. Jamais il ne changera d'avis et demeurera persuadé, malgré les évidences, d'avoir raison envers et contre tout. Le con, quand il réfléchit, ressemble à un miroir qui se regarderait dans un autre miroir, lequel lui renverrait à l'infini l'image de sa propre connerie sans qu'il lui soit jamais possible d'effectuer un pas de côté pour s'apercevoir de l'immensité de cette dernière.

Évidemment, tout le monde est un peu con, moi le premier. Mais disons que là où nous apparaissons comme des intermittents de la connerie –des cons à mi-temps ou à tiers temps–, le con lui œuvre sans interruption à l'édifice de sa propre connerie. Un con ne s'arrête jamais de l'être. Jamais. Il est con du matin au soir. Il est con au lit comme au bureau. Quand il mange autant que lorsqu'il dort. C'est pour cela que le con est difficile à supporter et s'acoquine généralement avec un autre con lequel, tout aussi con que lui, aura toutes les peines du monde à reconnaître chez l'autre le versant de sa propre connerie.

Si bien que les cons se reproduisent entre eux et procèdent à la naissance de nouveaux cons. On est con de père/mère en fils/fille. Comme une tradition familiale qui se poursuivrait de génération en génération, et finirait par former une lignée prestigieuse de cons émérites. Le con se plaît à admirer sa progéniture comme si cette dernière représentait une espèce en voie d'extinction. Il la chérit, la câline, la forme à son image de telle manière que la connerie si soigneusement entretenue perdure jusqu'à la nuit des temps.

De là à dire que le con est éternel...

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