Santé / Société

Il est urgent que tous les psychologues se battent pour leur liberté d'exercice

Temps de lecture : 5 min

Un rapport de la Cour des comptes préconise un remboursement généralisé à tout le territoire des psychothérapies. Derrière cette idée se loge la subordination d'une profession à l'ordre médical.

Il est urgent que tous les psychologues, toutes pratiques et écoles confondues, se battent pour maintenir leur liberté d'exercice. | Anete Lusina via Pexels
Il est urgent que tous les psychologues, toutes pratiques et écoles confondues, se battent pour maintenir leur liberté d'exercice. | Anete Lusina via Pexels

J'ai bien choisi mon année pour m'installer en tant que psychologue libérale. En février 2021, un rapport de la Cour des comptes valide l'expérimentation menée dans les Bouches-du-Rhône, le Morbihan, les Landes et la Haute-Garonne et préconise un remboursement généralisé à tout le territoire des psychothérapies assurées par des psychologues psychothérapeutes libéraux. Ironie du calendrier, cette décision tombe au moment même où les psychologues se mobilisent en masse pour défendre leur profession.

Je pourrais y déceler un mauvais timing mais je préfère considérer ce choix comme l'urgence d'une résistance. Ne nous y trompons pas, ce qui se joue actuellement dans le domaine de la santé mentale dépasse largement son cadre. Orienter la conception de l'être humain dans l'unique champ des neurosciences et du cognitivisme, c'est abolir la pluralité et la complexité en chacun.

La mainmise des neurosciences

L'histoire commence il y a trois ans dans des régions dites de «test». Il s'agit à la fois d'expérimenter le remboursement des psychologues cliniciens libéraux et, dans le même temps, d'affiner les critères diagnostiques et de prise en charge dans les centres médico-psycho-pédagogiques (CMPP). Ces derniers sont alors soumis à des injonctions émanant des Agences régionales de santé (ARS) qui les invitent à devenir des plateformes de détections des troubles neurodéveloppementaux (TND) chez les enfants et adolescents.

Il n'y a pas de tri à proprement parler, même si le cahier des charges semble évoluer au gré des bons sentiments des hauts fonctionnaires. L'idée reste de recevoir les TND et d'envoyer les autres problématiques (maltraitances, névroses infantiles, phobies, etc.) dans des cabinets privés. L'ARS s'en défend, cependant c'est ce que ressentent les professionnels des régions test qui y voient les prémices d'une utilisation délétère du psychologue institutionnel, aux ordres de l'État.

La fascination pour le tout neuroscientifique n'est pas nouvelle.

Cette fascination pour le tout neuroscientifique n'est pas nouvelle. Bon nombre de mes amis cliniciens en hôpital psychiatrique accablés depuis des années en témoignent. Encore récemment, au délire d'une patiente menaçante qui pensait que le gynécologue voulait lui voler son utérus, l'équipe médicale a opposé qu'elle n'était pas en phase paranoïaque ou schizophrénique, mais que son cortex préfrontal était enflé. L'IRM était formelle. Ne sachant qu'en faire, les membres de l'équipe l'ont attachée et isolée. La peur a conduit à son abandon dans le vide sanitaire de l'absence de paroles.

Un autre patient qui ne «répondait» pas favorablement au protocole d'EMDR (eye movement desensitization and reprocessing) a laissé sans voix le médecin qui ne pouvait plus «rien y faire». Cela revient à réduire le psychisme à un organe. Que faire des cerveaux incurables? Les «fous» seraient-ils donc trop fous?

Un parcours de soin kafkaïen

La question tourne en boucle depuis de nombreuses années dans le champ politique et au sein de la profession. Les praticiens estiment qu'elle devrait se poser avec les principaux concernés et non être assénée par une instance étatique qui, dans l'urgence de la crise sanitaire mondiale, prend des dispositions sans véritable concertation. Nombreux sont les psychologues à ne pas s'opposer au remboursement en tant que tel. Si ce n'est qu'en l'état, le remboursement agit comme étendard bienveillant d'une politique de précarisation de la profession d'une part; et d'une soumission à l'ordre médical d'autre part.

Ce projet prévoit un parcours de soin kafkaïen. Seront remboursées les consultations prescrites par un médecin généraliste qui pourra, au terme d'un entretien avec le patient, l'adresser pour dix séances dites de «soutien» de trente minutes facturées 22 euros sans dépassement d'honoraire possible. Au terme de cette première salve, le patient, s'il souhaite continuer, devra consulter cette fois un psychiatre qui pourra lui prescrire dix séances de plus, avec un autre psychologue si le psychiatre l'estime plus judicieux. Appelée «thérapie structurée», la durée de chaque rendez-vous qui la compose est fixée à quarante-cinq minutes contre un émolument de 32 euros.

Les soins psychiques gratuits existent déjà dans les centres médico-psychologiques.

Guillaume Capelli, un patient responsable de la chaîne YouTube Psycho-Quoique, estime que cela revient à prescrire une boîte de «ne vous en faites pas, ça va aller». Il craint de devoir se confier à plusieurs interlocuteurs. S'en remettre à un psy n'est déjà pas chose aisée sur le plan subjectif, ajoute-t-il, mais recommencer une telle démarche risque de s'avérer éprouvant. Par ailleurs, comment travailler en seulement vingt séances? Si ce n'est établir un protocole bien cadré visant, au choix: le bonheur, l'adaptation, l'efficacité, ou même la guérison. Voyons grand! «Rêvons aux étoiles!», pour reprendre l'expression de notre président. Quid de ceux qui n'y parviendront pas? De ceux qui sont réfractaires à toute sorte d'exercice ou de coaching? Dans quelle catégorie les range-t-on? Dans le vide sanitaire?

Soulignons que les soins psychiques gratuits existent déjà dans les centres médico-psychologiques (CMP), l'offre pour adultes équivalente aux CMPP, dont on rappelle qu'ils se transforment en plateformes diagnostiques dédiées aux troubles neurodéveloppementaux. À mots couverts, l'arrêté demande ni plus ni moins aux psychologues libéraux de pallier les carences des CMP. Plutôt que de les revaloriser, nous assistons à une paupérisation galopante de la profession.

Certains diront que les psychologues n'ont qu'à refuser d'être conventionnés par l'État afin de rester libres. Mais tous les praticiens ne peuvent pas se le permettre. C'est ce qu'observe Frédéric Tordo, créateur du groupe Facebook ManifestePsy.

Il redoute que la pression à se conventionner s'intensifie dans les maisons de santé. Les plus précaires des psychologues n'auront pas le choix s'ils veulent garder une patientèle. De nouvelles guerres intestines risquent de voir le jour. Il est urgent que tous les psychologues, toutes pratiques et écoles confondues, se battent pour maintenir leur liberté d'exercice.

Un appel historique à manifester

Fort heureusement, le ManifestePsy et les syndicats ne défendent pas une pratique contre une autre, mais la possibilité de garder une pluralité d'approche dans les soins.

Ils réclament également un statut digne des études qu'ils ont accomplies, celui de cadre ayant un savoir légitime sur ce qui est juste ou non de mener avec tel ou tel patient. On ne peut prétendre imposer un modèle au psychisme humain. C'est tout le sens de la clinique: le savoir émane du sujet lui-même. C'est lui qui nous permet d'affiner nos théories, de nous remettre en question, de nous obliger à inventer et à chercher ensemble ce qui sera pertinent et efficient. Cela vaut pour le tout-venant en quête de réponses, mais aussi pour les personnes psychiatrisées qui méritent mieux qu'une fureur de les guérir à tout prix. La vie psychique ne se monnaye pas, elle vaut cher et il va falloir nous y faire.

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