Égalités / Santé

Les inégalités sociales, le boulet de l'immunité collective au Covid

Temps de lecture : 7 min

Parce qu'il nous faut sortir de la crise sanitaire, il est crucial de pallier les facteurs psycho-sociaux qui défavorisent encore une partie de la population vis-à-vis de la vaccination.

Des personnes attendent leur première injection de Pfizer, dans un centre de vaccination à Nantes, le 9 avril. | Loic Venance / AFP
Des personnes attendent leur première injection de Pfizer, dans un centre de vaccination à Nantes, le 9 avril. | Loic Venance / AFP

Aujourd'hui en France, toutes les personnes adultes peuvent se faire vacciner gratuitement. Cela ne veut pas pour autant dire qu'elles ont accès à la vaccination. La nuance est ténue, mais nous pouvons l'expliquer ainsi: de fait, chacun a la possibilité, dans la mesure des places disponibles, ce qui est un premier frein, de prendre rendez-vous pour se faire vacciner. Cela ne signifie pas que tous les adultes vont effectivement se faire vacciner. Du moins, pas dans les conditions actuelles, et nous ne parlons pas ici des populations pour lesquelles la vaccination est impossible pour des raisons médicales, ni de celles qui refusent la vaccination pour des motifs qui sont les leurs. Nous parlons de celles qui subissent des inégalités sociales, culturelles, ethniques ou linguistiques.

Fin mai 2021, 34,3% de la population adulte avait reçu une première dose de vaccin et 15,8% avait un schéma vaccinal complet. Ces chiffres tendent à croître rapidement, ce qui est aussi positif que réjouissant. Si on veut se débarrasser des conséquences du coronavirus sur le territoire national, il faudrait 80 à 85% de l'ensemble de la population vaccinée, alors, plus vite on tendra vers ces taux, mieux ce sera.

Reste que, lorsqu'on les regarde de près, différents chiffres (présentés notamment sur le site datavaccin-covid.ameli.fr) attirent notre attention:

  • 25% des plus de 85 ans n'ont pas encore reçu une seule dose.
  • 18% des plus de 75 ans n'ont pas reçu une seule dose.
  • 56% des personnes souffrant de troubles psychotiques n'ont pas reçu une seule dose.
  • 53% des personnes dont l'obésité a été constaté lors d'un séjour hospitalier n'ont pas reçu une seule dose.

Une maladie sociale

Toutes ces personnes étaient, depuis le début des campagnes vaccinales, pourtant prioritaires à la vaccination. Ces chiffres tendent à suggérer que l'isolement, la mise à l'écart du soin ainsi que d'autres facteurs psycho-sociaux influencent grandement l'accès à la vaccination.

On note aussi à âge et à pathologies similaires de grandes disparités entre les départements, notamment de beaucoup plus faibles taux en Seine-Saint-Denis ou dans les Bouches-du-Rhône, où la précarité et les difficultés d'accès aux soins se concentrent, ainsi que dans les départements et territoires d'Outre-Mer.

D'aucuns nous opposeront que les inégalités sociales induisent un défaut d'éducation qui rendrait les personnes plus perméables aux théories antivax. Cette hypothèse ne nous semble pas expliquer substantiellement le problème. D'une part, parce que selon les mots de Stéphane Paul, chef du service d'immunologie au CHU de Saint-Étienne, membre du Comité scientifique sur les vaccins contre le Covid-19: «La définition des “antivax” est toujours un peu compliquée. On sait qu'il s'agit sans doute de seulement 2 ou 3% de la population. Là où on a énormément amélioré les choses, c'est parmi ceux qui étaient très hésitants par rapport à la vaccination.»

S'il existe sans doute un noyau de personnes hésitantes, les antivax sont finalement peu nombreux malgré la visibilité qui leur est donnée –et du fait de biais de représentativité dont ils profitent pour se répandre sur les réseaux sociaux. Avant que le vaccin contre la rougeole ait été rendu obligatoire en France (en 2018), à l'âge de 6 ans, 96,4% des enfants vivant en France étaient vaccinées contre la rougeole (données 2012-13 de Santé Publique France), or ce vaccin est l'un de ceux que les antivax ont dans leur collimateur.

D'autre part, de ce que nous savons des antivax, ils seraient plutôt CSP+ et auraient une quarantaine d'années. Cela ne cadre pas avec les inégalités constatées. Et, répétons-le: le Covid est aussi une maladie sociale qui affecte plus durement les plus défavorisés en raison notamment de leur métier et de leur habitation. Or, plus une population est touchée par une maladie, plus elle sera sensible à s'en protéger. Refuser les vaccins, c'est plutôt un truc de riches… Mais encore faut-il être correctement informé sur la vaccination, comprendre cette information dans sa langue maternelle, et avoir les moyens matériels de se faire vacciner.

Et là, force est de constater que malgré tous les mécanismes redistributifs déployés depuis l'après-guerre, il subsiste des poches d'inégalités en termes de santé publique qui touchent plusieurs piliers de notre société toute entière.

Hésitations et tâtonnements

L'accès à l'information d'abord. En France, 2.500.000 personnes (soit 7% de la population) sont concernées par l'illettrisme, la moitié d'entre elles travaille et 71% parlaient uniquement le français à la maison à l'âge de 5 ans. La fracture digitale ensuite, une personne sur six n'utilise pas internet, et plus d'un usager sur trois manque de compétences numériques de base, par exemple pour s'inscrire pour un rendez-vous vaccinal. En outre, si une large majorité des Français déclare une appétence pour l'information, le choix de celle-ci et de ses sources est évidemment sélectif et il existe probablement un certain décrochage selon le niveau de formation sur les informations sanitaires et scientifiques.

La stratégie de communication gouvernementale a été sinueuse, eu égard à ses craintes initiales très exagérées vis-à-vis du mouvement antivax.

Enfin, les situations de rupture avec le système de santé, qui privent les personnes concernées d'une information solide sur la vaccination, sont également plurielles: isolement, précarité, vécu des sans domicile fixe, des migrants et des sans-papiers, etc. Nous voilà donc face à des populations exclues de fait des informations et des dispositifs nécessaires à maîtriser pour effectuer la démarche d'«aller vers» la vaccination.

En outre, la stratégie de communication gouvernementale a été pour le moins sinueuse, eu égard à ses craintes initiales très exagérées vis-à-vis du mouvement antivax en France et aux évolutions du planning des vaccinations, ainsi qu'au fiasco du vaccin AstraZeneca. Difficile de suivre… Difficile aussi pour certains de ne pas ressentir une certaine méfiance après ces valses-hésitations et tâtonnements.

Autre difficulté: la prise de rendez-vous. Si l'on ne saurait faire abstraction des initiatives locales, le gros de la communication s'est fait sur la réservation via des outils numériques comme la plateforme Doctolib et, pour les plus débrouillards, via Vite Ma Dose ou Covid Liste. Ce sont des outils qui demandent d'abord du temps et de la patience –combien d'entre nous ont passé des heures à rafraîchir la page? Un luxe que beaucoup ne peuvent se permettre. Cela demande aussi d'être équipé de matériels numériques et de savoir s'en servir, ce qui, comme nous l'avons vu, n'est pas le cas de tous. Certaines personnes âgées n'ont pas toujours le petit-enfant ou les voisins disponibles pour les aider dans ces démarches de l'ère moderne.

Autre frein: la possibilité de se déplacer pour se faire vacciner. Dans certaines communes isolées, rien n'est possible sans voiture. Que faire quand on ne conduit pas ou ne possède pas de voiture? Il faut aussi pouvoir dégager du temps. Ce n'est pas très aisé lorsqu'on est salarié avec un employeur pas forcément favorable à une absence –il n'est légalement pas contraint de permettre au salarié de s'absenter pour se faire vacciner. Ou lorsque, par son contrat précaire, on a des raisons de redouter les conséquences d'une absence quel qu'en soit le motif. Sans parler des 24 à 48 heures d'indisponibilité fréquente après la deuxième dose.

Porte-à-porte

Que faire pour conduire ces populations à la vaccination? S'il n'existe pas de solution miracle, il existe des pistes. Il serait opportun de solliciter par exemple des associations de lutte contre le SIDA qui sont familières des politiques de prévention et de diminution des risques auprès de populations fragilisées. Car l'enjeu est bien celui-ci: aller vers les personnes plutôt que de les faire venir, puisqu'elles ne viennent pas. Il est crucial de mettre en place des politiques proactives d'information et de sensibilisation de proximité, accessibles à tous. Quitte à faire du porte-à-porte comme ce qui a été généralisé au Maroc, par exemple.

Inciter des personnes âgées et isolées est parfois aussi simple que de frapper à leur porte, partager un café ou un thé et discuter des bénéfices du vaccin. La crise de la canicule de 2003 a pu livrer des enseignements en termes de maillage auprès des seniors quelque peu coupés du reste du monde.

Il faut aussi faciliter la prise de rendez-vous et l'accès au lieu de vaccination. Que les pharmaciens et les médecins généralistes puissent vacciner est une excellente chose. Mais leur contribution reste limitée, comme en atteste ce graphique:

| Capture d'écran du site datavaccin-covid.ameli.fr

Il est également important de développer la vaccination en entreprise, qui évite absences et déplacements inutiles –malgré les craintes parfois exprimées, les services de médecine du travail en charge de la vaccination en entreprise sont bien sûr strictement soumis au secret médical. Mais cela ne peut s'organiser en pratique que pour les grandes entreprises.

Certaines communes envisagent des navettes ou des taxis affrétés pour permettre aux personnes isolées de rejoindre leur centre de vaccination. Enfin, des campagnes d'information et de vaccination spécifiques et multilingues doivent être mises en place dans les foyers, logements sociaux et camps de migrants.

Le bénéfice altruiste

Envisager l'obligation vaccinale marquerait un échec de l'effort de pédagogie qui doit être encore poursuivi. Comme pour tout acte médical, la vaccination nécessite un consentement éclairé préalable, en se rappelant que la cœrcition est bien souvent mère de la défiance. Rappelons-nous qu'avant même d'avoir rendu la vaccination contre certaines maladies comme la rougeole ou la rubéole obligatoire en France, on arrivait, par la simple conviction, à vacciner pratiquement toute la population.

Et, pour celles et ceux qui simplement se fichent de se faire vacciner, parce qu'ils n'en voient pas l'intérêt, parce qu'ils sont jeunes, des incitations simples doivent être inlassablement rappelées: expliquer les risques du Covid long, qui frappe sans discernement des populations jeunes ou âgées, à risque ou pas, marteler que des jeunes peuvent aller en réanimation à cause de la maladie. Il faut aussi miser sur les bénéfices secondaires: avoir le pass pour aller en vacances à l'étranger, assister à un match de foot, souffler un peu si on est parents d'enfants potentiellement exposés quotidiennement… et les bénéfices altruistes: se débarrasser collectivement de ce virus et protéger ses proches.

Aujourd'hui, nous avons probablement besoin que plus de 80 ou 85% de la population soit vaccinée. Si l'on enlève, mettons, 3,5% d'antivax définitivement réfractaires mais aussi les personnes dont les conditions médicales sont des contre-indications absolues à la vaccination (ce qui est rarissime), il reste possible d'atteindre cet objectif de couverture vaccinale (qui est inférieur à celui de la rougeole) à condition d'une part de retrousser ses manches et d'autre part, d'ouvrir la vaccination aux enfants et aux adolescents.

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