Culture

«Billie Holiday» et «Des Hommes», au risque des blessures actuelles de l'histoire

Temps de lecture : 6 min

Le film de Lee Daniels et celui de Lucas Belvaux en appellent aux ressources du cinéma pour mettre en scène des traumatismes ayant profondément affecté les sociétés dont il est question.

La star américaine, sacrifiée, les gars de la campagne française, sacrifiés. | Metropolitan FilmExport / Ad Vitam – Montage Slate.fr
La star américaine, sacrifiée, les gars de la campagne française, sacrifiés. | Metropolitan FilmExport / Ad Vitam – Montage Slate.fr

Deux films sortent ce 2 juin en salles. Deux longs-métrages qui méritent notre attention pour ce que chacun est, mais aussi deux films significatifs pour leurs points communs comme pour leurs différences.

L'un et l'autre reviennent sur un épisode sombre de l'histoire récente de leur pays, une histoire passée mais dont les effets douloureux, voire dangereux, sont toujours bien présents. Le premier évoque une des manifestations particulièrement choquantes de l'apartheid qui sévissait aux États-Unis au moins jusqu'à l'abolition des lois Jim Crow au milieu des années 1960.

Le second concerne la dite «guerre d'Algérie», c'est-à-dire la guerre que les Algériens ont dû mener pour acquérir leur indépendance, sous l'angle de ses séquelles en France.

Billie Holiday, une affaire d'État de Lee Daniels et Des Hommes de Lucas Belvaux sont construits différemment. Le premier est une reconstitution des événements qui se sont produits dans les années 1930 à 1950 et qui ont conduit à la mort de la chanteuse noire qui donne son titre au film. Le second circule entre l'époque des «événements» sur le terrain et les traces que ceux-ci laissent dans une bourgade de province, quarante ans plus tard.

Le film de Lee Daniels est aussi, et très clairement, un film fait pour le temps de Black Lives Matter. Celui de Lucas Belvaux regarde vers aujourd'hui, et la montée du Rassemblement national où les relents jamais clairement affrontés et moins encore digérés de la défaite française jouent un rôle important, sujet qui mobilise ce cinéaste qui a déjà consacré un film à ce qui s'appelait encore alors Front national, Chez nous.

Ce qui les différencie le plus, mais contribue à leur symétrie, tient à ce que Billie Holiday est «très américain» dans sa réalisation et Des Hommes «très français».

Un sens de l'action, de la performance, du tempo pour le premier, une inscription dans des corps, des gestes, des mots habités par un passé, un rapport à un système de signes complexe pour le second. Un idéal de vitesse chez l'un, de lenteur chez l'autre, pourrait-on dire, de manière inévitablement simplificatrice. Les deux dispositifs narratifs ont des vertus et de limites, les deux ont du sens.

Mais surtout, dans l'un et l'autre film, qui chacun utilise aussi des images d'archives de l'époque à laquelle ils se réfèrent, la symétrie nait de sa capacité à ne pas se limiter au message dont il est porteur, à accueillir une complexité et des contradictions qui en font à la fois de véritables propositions de cinéma et des manières d'affronter l'histoire en déverrouillant les certitudes simplificatrices, y compris au service des meilleures causes.

Cette richesse tient aussi, dans l'un et l'autre cas, à la qualité de l'interprétation, jamais simplificatrice, de la chanteuse Andra Day dans le film américain, du trio Gérard Depardieu-Catherine Frot-Jean-Pierre Darroussin dans le film français.

«Billie Holiday», méandres d'une vie saccagée

Billie Holiday raconte la vie et la carrière de l'immense chanteuse de blues et de jazz morte en 1959 à 44 ans. C'est un biopic, mais dont le fil narratif principal et tout à fait légitime est organisé comme la guerre impitoyable que mena contre elle le FBI après qu'elle a commencé à chanter sur scène l'inoubliable Strange Fruits dénonçant le lynchage des Noirs dans le Sud des États-Unis.

Lady Day est aujourd'hui ce qu'on appelle une icône et il n'est pas étonnant qu'un documentaire d'archives lui ait été récemment consacré, Billie, qui réunissait des documents remarquables, mais absurdement dénaturés par une colorisation anachronique et falsificatrice.

La chanteuse, née Eleonora Fagan dans les bas-fonds de Philadelphie, fut aussi une personnalité complexe, torturée, ayant fait beaucoup d'erreurs dans son existence. Sans la juger, Lee Daniels montre ces multiples facettes, les dérives autodestructrices comme les choix courageux face à la violence méthodique d'un État et d'une société si profondément imprégnés de racisme.

Billie Holiday n'est pas un film sur la grande figure musicale que fut celle qui lui donne son nom, il n'accomplit pas la très belle évocation amoureuse du jazz et la lucidité sur ses conditions d'existence qu'avait réussi Clint Eastwood avec Bird. Sans être ignorée, la musique y est secondaire. Le motif central ici est clairement historico-politique et sociologique, avec les limites que cela induit.

Billie Holiday (Andra Day), cernée par les flics racistes et une justice injuste, mais pas seulement. | Metropolitan FilmExport

Mais dans ce cadre, les évocations du parcours artistique, des démêlés policiers et judiciaires, du rapport à l'argent et à la drogue construisent un récit à la fois tendu, touchant et jamais simplificateur.

À elle seule, l'ode aux violences conjugales qu'interprète Billie Holiday, «Ain't Nobody's Business if I Do», aide à garder le sens de la distance dans le temps et la mesure des paradoxes qui travaillent l'idée d'une liberté, ou d'une autonomie d'une femme noire dans ce monde-là.

Avec une habileté rare, Lee Daniels, très bien aidé par sa scénariste Suzan Lori-Parks, qui est également une dramaturge contemporaine importante, et ses interprètes au premier rang desquels une chanteuse qui n'avait jamais joué, réussit à tenir ensemble le plaidoyer contre une Amérique inégalitaire et raciste qui est loin d'appartenir au passé et les enjeux spectaculaires et complexités des actes et des motivations de ses protagonistes.

«Des hommes», la guerre après la guerre

Avec Des hommes, adapté du roman éponyme de Laurent Mauvignier, Lucas Belvaux met en scène pas tant la guerre d'Algérie que ses effets dans le tissu social français. Du roman à l'écran, la présence des corps, des lieux, des voix ancre d'ailleurs davantage dans cette société-là un processus traumatique qui, pour l'essentiel, pouvait concerner tous ceux qui ont été envoyés, jeunes, être témoins et acteurs d'horreurs sans nom.

Dans un bourg rural à la toute fin du XXe siècle, un type se clochardise lentement mais sûrement. À l'occasion de l'anniversaire de sa sœur (Catherine Frot), Bernard (Gérard Depardieu) sort de son ermitage alcoolisé et dépressif pour aller faire scandale devant tous les villageois assemblés en agressant un Algérien depuis longtemps installé et apprécié de tout le monde puis en menaçant violemment sa femme.

Alors que celui qu'au village on appelle «le bachelier», le paisible et raisonnable Rabut (Jean-Pierre Darroussin), qui a lui aussi été appelé en Algérie quarante ans plus tôt, tente de s'interposer, ce sont aussi les flash-back qui viennent parasiter un affrontement qui déplace peu à peu les repères historiques et moraux.

Circulant entre campagne très française et djebel, entre début des années 1960 et fin des années 1990, entre corps juvéniles et physiques marqués par l'âge, entre mots d'hier, d'aujourd'hui, et commentaires off, le film déploie une sorte de feuilletage instable, où le silence de tous sur ce qui s'est alors produit fait le malheur de certains, le malaise de beaucoup.

Lucas Belvaux hérite du secret indicible qui irradiait Muriel d'Alain Resnais comme du constat des effets destructeurs de l'omerta des appelés documentée par Bertrand Tavernier et Patrick Rotman dans La Guerre sans nom. Il déploie avec beaucoup de finesse un éventail de points de vue et de comportements qui ne transige pas sur les enjeux éthiques, mais fait place à des expériences multiples, et où tout n'est pas écrit, encore moins compris d'avance.

Tapie dans des flash-back, une violence indicible, inoubliable. | Capture d'écran Ad Vitam via YouTube

Acrobatique, l'exercice trouve une paradoxale énergie dans la matérialité chargée de tradition, d'autres formes de mémoire, des objets, des gestes, des manières de parler. Et surtout, bien sûr, dans l'«épaisseur» de l'incarnation par tous les protagonistes d'un être-au-monde qu'on voit très rarement au cinéma, ni caricatural ni naturaliste.

Personnages de fiction imprégnés d'une histoire qui n'est pas seulement la leur à titre personnel, et qui pourtant ne les fait pas disparaître comme individus, Bernard-Depardieu, Solange-Frot et Rabut-Darroussin impriment les traces de leur passé d'une manière que transformeront en matériau romanesque les péripéties et les rebondissements du récit, les souvenirs et les refoulements des protagonistes, mais qui excède en profondeur l'intrigue proprement dite.

Celle-ci, et la manière dont elle est filmée, reprend avec une énergie insolite cela même à quoi se confronte le film, la possibilité de raconter en faisant place à plusieurs angles de vue, et en tenant compte des clichés et des sédiments laissés par l'histoire –mais aussi bien les manières dont elle a été représentée.

Ainsi Des hommes travaille à ouvrir d'autres possibles façons de faire exister collectivement des faits qui décidément ne sont toujours pas passés, en 2021 pas plus qu'au moment du «présent» du film.

Billie Holiday, une affaire d'État

de Lee Daniels

avec Andra Day, Trevante Rhodes, Garrett Hedlund

Séances

Durée: 2h08. sortie le 2 juin 2021

Des hommes

de Lucas Belvaux

avec Gérard Depardieu, Catherine Frot, Jean-Pierre Darroussin

Séances

Durée: 1h41. Sortie le 2 juin 2021

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