Culture

Trois livres à lire en juin

Temps de lecture : 5 min

Pour préparer l'été en douceur, direction la Toscane où rôde un tueur en série, l'Amérique et son histoire esclavagiste et enfin les méandres du territoire le plus mystérieux qui soit: la mémoire.

Pour défricher la jungle littéraire, tant dans les nouveautés qu'au rayon classique, rien de mieux que quelques conseils avisés. | Montage Slate.fr
Pour défricher la jungle littéraire, tant dans les nouveautés qu'au rayon classique, rien de mieux que quelques conseils avisés. | Montage Slate.fr

Romans ou pièces de théâtre, essais, poésie ou bandes dessinées, les librairies regorgent de milliers de pages à dévorer. Pour défricher cette jungle littéraire, tant dans les nouveautés qu'au rayon classique, rien de mieux que quelques conseils avisés.

«Le Monstre de Florence» de Douglas Preston & Mario Spezzi

Sept couples assassinés et mutilés en pleine campagne toscane entre 1968 et 1985, tel est le macabre bilan du meurtrier le plus célèbre d'Italie, surnommé «le monstre de Florence» (Il mostro di Firenze). Sorte de Zodiac version transalpine, le tueur n'a jamais été officiellement identifié. Aidée par l'unité de science du comportement du FBI (rendue célèbre par Le Silence des agneaux, le roman de Thomas Harris), la police italienne va pourtant échouer à élucider cette terrifiante série d'homicides.

L'essai Le Monstre de Florence revient sur les crimes mais aussi sur l'enquête au long cours et les nombreux rebondissements qui ont émaillés ces deux décennies: des dizaines de milliers d'interrogatoires aux quatre coins de la Toscane, plus d'une douzaine de suspects incarcérés et systématiquement relâchés dès que le monstre refaisait surface, innocentant par ses nouvelles actions les présumés coupables.

On découvre au fil des pages les tâtonnements de l'enquête, les espoirs de résolution avant les désillusions.

Écrit à quatre mains par le journaliste florentin Mario Spezi, chargé de cette affaire dès 1981 pour le quotidien La Nazione, et par l'auteur de polars américains Douglas Preston, cette somme analytique, puissamment documentée fait frémir autant qu'elle fascine.

Ce «monstre», qui a inspiré Harris pour son personnage d'Hannibal Lecter, déconcerte autant le lectorat que les policiers qui l'ont pourchassé en vain. Ressuscitant l'ombre de Jack l'Éventreur (il mutile ses victimes féminines en leur prélevant organes génitaux et seins), il opère de façon rituelle, les nuits sans lune et attaque de jeunes couples venus chercher un peu d'intimité dans la chaleur nocturne des collines toscanes, rappelant ainsi le modus operandi du Zodiac, serial killer mis en scène dans le film éponyme de David Fincher (2007).

Si les deux auteurs se mettent en scène dans leur livre, cette personnalisation ne nuit aucunement à la reconstitution patiente et précise du marasme policier et judiciaire que représente ce cas hors norme. On découvre au fil des pages les tâtonnements de l'enquête, les espoirs de résolution avant les désillusions. Si l'ouvrage pointe frontalement les errements, les erreurs ou les oublis de l'enquête, la justice n'en sort pas grandie non plus. Par l'entremise de cet abject fait divers, les auteurs pointent le dysfonctionnement du système bicéphale police-justice qui aboutit à l'impunité du coupable. Une lecture glaçante à bien des égards.

Le Monstre de Florence

Douglas Preston, Mario Spezi

J'ai Lu

2006

416 pages

7,80 euros

«Libre!» de Fleur Daugey et Olivier Charpentier

Si Harriet Tubman n'est guère connue de ce côté-ci de l'Atlantique, elle est un symbole de la lutte contre l'esclavagisme aux États-Unis. Le roman graphique Libre! – Harriet Tubman, une héroïne américaine lui rend hommage tout en éclairant avec pédagogie l'histoire des esclaves américains. L'ouvrage est ainsi divisé en deux parties distinctes.

D'une part, à la première personne du singulier, Harriet raconte son parcours: son enfance dans une plantation du Maryland, les violences physiques et morales que ses différents maîtres lui ont infligées, sa fuite vers les États abolitionnistes et enfin son engagement dans le Chemin de fer clandestin (The Underground Railroad en anglais, qui est au cœur du roman de Colson Whitehead, adapté récemment en série par Amazon Prime). D'autre part, de nombreuses thématiques liées à l'esclavagisme sont évoquées: le mariage des esclaves, les marchés où ils étaient vendus, un portrait de Frederick Douglass (un personnage important de la lutte pour l'abolitionnisme), les chasseurs et les sauveurs d'esclaves, la guerre de Sécession, la ségrégation, etc.

«Libre!» alterne avec intelligence entre faits historiques et témoignages personnels.

Livre destiné à un jeune public (mais doté d'une solide documentation), Libre! – Harriet Tubman, une héroïne américaine alterne avec intelligence entre faits historiques et témoignages personnels, entrecroise habilement les étapes de la vie d'Harriet Tubman et un éclairage plus factuel des diverses facettes de la traite des Noirs. Les illustrations d'Olivier Charpentier aux traits simples, à la palette de couleurs réduite, font parfaitement écho aux textes (biographiques ou documentaires).

Devenue une icône de la lutte pour la liberté dans son pays, Harriet devait même devenir la première personnalité noire à figurer sur le billet de 20 dollars (représentant actuellement Andrew Jackson, septième président des États-Unis et lui-même possesseur d'esclaves). Mais en septembre 2017, Donald Trump décide de reporter cette modification à 2026, avant que Biden relance l'idée en janvier 2021.

Libre! a beau évoquer le passé, la situation des Noirs en Amérique aujourd'hui (le livre cite des statistiques sur les inégalités flagrantes entre Blancs et Noirs) et le récent mouvement Black Lives Matter démontrent que le combat contre le racisme –fondement de la légitimation de l'esclavage– n'est pas gagné.

Libre! – Harriet Tubman, une héroïne américaine

Fleur Daugy, Olivier Charpentier (Illustrateur)

Actes Sud junior

Juin 2020

48 pages

15 euros

«Le Père» de Florian Zeller

Alors que Le Père sort sur les écrans, auréolé de deux Oscars (meilleur acteur pour Anthony Hopkins et meilleur scénario adapté pour Florian Zeller), n'oublions pas que le texte est à l'origine une pièce de théâtre au succès international éclatant. André, octogénaire au caractère bien trempé et atteint d'Alzheimer, voit son monde vaciller à mesure que la maladie brouille ses souvenirs. Sa fille Anne, aimante et désemparée, tente de conserver le lien fragile qui l'unit encore à son père. Mais l'effacement progressif de la mémoire d'André le plonge dans un monde absurde et terrifiant.

Bien que l'on puisse regretter parfois l'écriture blanche et sans style particulier de certains auteurs français, le choix du texte théâtral par Zeller le met à l'abri de ces critiques. En effet, la langue usitée par le dramaturge, simple, dénuée d'artifices stylistiques, laisse la mise en scène et le jeu des acteurs emplir l'espace laissé libre. La ponctuation (points de suspension, points d'interrogation) qui s'invite, gangrène et métastase les répliques d'André matérialise son basculement dans un monde inintelligible pour lui.

La plasticité des personnages entourant André rend palpable le malaise, la peur et la détresse qui étreignent le vieillard.

En épousant son point de vue, celui d'un homme ignorant sa pathologie, l'auteur place le curseur de la réalité dans la folie de son personnage, décalant d'autant toute rationalité. On embrasse ainsi la vision effrayante de la perte de repères. Se réveiller dans un lieu qu'on ne (re)connaît pas, entouré d'inconnus, perdre pied entre passé et présent, vivre ou revivre des situations angoissantes, telles sont les épreuves traversées par le protagoniste. Hormis André et sa fille, les autres rôles subissent des transformations, de scène en scène. Parfois identifié par le vieil homme et donc nommés (Laura l'infirmière et Pierre son beau-fils), ils apparaissent au gré des crises sous la terminologie indéterminée «la femme», «l'homme», incarnant les deux personnages familiers déjà cités et d'autres, anonymes. Cette plasticité des personnages entourant André rend palpable le malaise, la peur et la détresse qui étreignent le vieillard.

En quinze scènes, Zeller dessine la trajectoire d'une fin de vie consciente. «Je… Je voudrais ma maman. Je voudrais ma maman. Je voudrais…» Les dernières répliques brisent le cœur tout autant qu'elles horrifient le lecteur. André, c'est le père que l'on pourrait voir dépérir, mais c'est aussi un double vieillissant de soi. Le miroir tendu par Le Père est un gouffre de désarroi et une réflexion sur la fragilité humaine. Un texte dépouillé, débarrassé de toute scorie, presque décharné au service d'un sujet perturbant, dérangeant et tristement universel.

Le Père

Florian Zeller

Folio Théâtre

25 février 2021

304 pages

8,60 euros

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