Monde

Attentat manqué de Times Square: pourquoi maintenant?

Timothy Noah, mis à jour le 08.05.2010 à 9 h 57

Cette opération terroriste était-elle la suite du 11-Septembre à laquelle se préparaient les Américains?

Faisal Shahzad, l'Américain né au Pakistan suspecté d'être l'auteur de l'attentat manqué de Times Square n'a pas agi seul. Il aurait raconté aux autorités qu'il a reçu une formation sur les explosifs au Waziristân, un bastion des talibans et d'al-Qaida. Au Pakistan, on a arrêté un certain Muhammad Rehan, qui a été vu récemment aux côtés de Shahzad dans ce pays. La mosquée de Rehan serait en relation avec Jaish-e-Mohammed, ce groupe proche d'al-Qaida que cinq jeunes Américains musulmans d'Alexandria (ville de l'État de Virginie) ont contacté au Pakistan au mois de décembre, avant d'être arrêtés par la police. On pourrait dire que ce qui devait arriver est arrivé.

En février 2009, j'ai publié une série de neuf articles consacrés aux attentats d'al-Qaida sur les tours jumelles, Pourquoi n'y a-t-il pas eu un autre 11-Septembre? (intégralement disponibles en français sur Slate.fr). J'y ai développé différentes théories pour tenter de comprendre pourquoi, depuis le 11 septembre 2001, les Etats-Unis n'ont pas subi d'autres attentats terroristes de grande ampleur. J'ai articulé ces hypothèses autour d'un axe allant du moins au plus inquiétant.

La plupart des théories «très inquiétantes» (Bush a-t-il protégé l'Amérique après le 11 septembre?; Nous avons affaire à des cycles électoraux, ni plus ni moins) m'ont paru tirées par les cheveux, ce qui est plutôt rassurant!

Espace-temps

 

Cependant, la dernière théorie, la plus troublante de toutes, celle d'un calcul espace-temps effectué par quelques pontes de la Rand Corporation, m'a interloqué. Selon l'aspect «espace» de ce calcul, le fait d'être géographiquement proche d'un ennemi extrémiste violent et de disposer d'un accès facile aux frontières internationales augmente la vulnérabilité aux attentats terroristes (et donc leur fréquence). C'est ce qui explique, en partie, qu'Israël (géographiquement proche du noyau du terrorisme islamiste et dont la largeur [d'est en ouest] ne dépasse pas les 140 kilomètres) a subi des attentats terroristes plus souvent que les Etats-Unis (éloignés; 4.800 kilomètres d'est en ouest). En effet, il est plus difficile d'attaquer un pays au territoire vaste, entouré par l'océan, à l'autre bout du monde.

Cette difficulté est tout de même variable. Car, juste après un attentat terroriste, un pays est sur ses gardes. Il se met par exemple à augmenter les contrôles aux frontières, renforce ses services de renseignement et constitue des groupes de militaires chargés de retrouver et d'abattre l'ennemi. Evidemment, on peut se demander dans quelle mesure les Etats-Unis y sont parvenus et à quel prix. Mais le constat est là: après le 11-Septembre, l'Amérique est vite devenue une cible difficile pour les terroristes.

Mais avec le temps, écrivais-je:

ces mesures de sécurité se sont assouplies, d'où la possibilité de nouvelles attaques. A Jerusalem, Claude Berrebi et Darius Lakdawalla, tous deux des économistes qui travaillent à la Rand, ont constaté qu'à la suite d'un attentat terroriste, le risque d'une «réplique» ou d'une suite à cet attentat commence à augmenter au bout de deux mois sans incident. Deux petits mois! «Cela laisse supposer, concluent-ils, que les longues périodes de calme sont en fait le signe d'un risque élevé dans les zones sensibles!» Finalement, ces économistes nous renvoient au cliché du film de guerre, dans lequel deux soldats montent la garde, de nuit, au milieu d'un paisible paysage. «C'est bien calme...», dit l'un des soldats. «Oui, répond l'autre, trop calme!» Et c'est là que l'ennemi fait son apparition, lance son cri de guerre, et le combat éclate.

Si pour Israël il ne faut que deux mois pour passer du creux au pic, combien de temps faudrait-il dans le cas des Etats-Unis? Dans ma série d'articles sur le 11-Septembre, j'ai résisté à la tentation de me livrer à des spéculations. Mais le dernier attentat «d'ampleur» mené par des étrangers sur le sol américain avant l'effondrement des Twin Towers remonte à février 1993: il s'agit du premier attentat contre le World Trade Center (à la voiture piégée). Il a donc fallu huit ans et sept mois de pic à pic. L'attentat déjoué de Times Square s'est produit huit ans et huit mois après le 11-Septembre. On n'est vraiment pas loin!

Il ne serait pas sage de s'attacher davantage à cette précision «numérologique», qui a une simple vocation indicative ici. La bombe qui n'a pas explosé à Manhattan n'est pas le premier attentat d'envergure manqué depuis le 11 septembre 2001 et la tentative subséquente de Richard Reid de faire exploser une chaussure (décembre 2001). En septembre 2009, Najibullah Zazi a tenté de faire sauter une bombe dans le métro new-yorkais. Avant lui, les complots terroristes post-11-Septembre sur le territoire des Etats-Unis se résument à des opérations d'amateur déjouées bien avant que les Américains ne soient en danger. Beaucoup étaient planifiées par un tandem, dont l'un des membres était un agent ou un indic du FBI faisant office de taupe.

Najibullah Zazi, lui, est un terroriste véritablement dangereux, entraîné par al-Qaida, qui a failli réussir son attentat. Trois mois plus tard, Umar Farouk Abdulmutallab (le «terroriste au slip-bombe») aurait tenté sans succès de faire exploser une bombe sur le vol de Northwest Airlines reliant Amsterdam à Detroit. Abdulmutallab, comme Zazi, avait été entraîné par al-Qaida; son plan a échoué de peu. Faisal Shahzad, le suspect de Times Square, a tout l'air lui d'un troisième terroriste redoutable d'al-Qaida.

 

Baissé la garde?

Zazi, Abdulmutallab et Shahzad ne sont pas des cas isolés à prendre à la légère. Ils montrent bien qu'al-Qaida a renforcé ses initiatives d'attentats contre les Etats-Unis alors que le pays a baissé sa garde - réellement ou en apparence.

Avant que Dick Cheney ne mette tout cela sur le dos de Barack Obama, je souligne que si les pics correspondent à septembre 2001 et mai 2010, alors le creux (c'est-à-dire le moment où le pays a connu un niveau maximal de sécurité) se situe autour de janvier 2006. Or cela implique que le risque d'un attentat terroriste aux Etats-Unis est monté en flèche durant les trois dernières années de mandat de Bush. (Peut-être les pures et durs répliqueront-ils que le dispositif de défense américain a commencé à s'affaiblir presque immédiatement après la démission, en novembre 2006, du secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld. Ce dernier avait déclaré «Il n'y a pas de bonnes cibles en Afghanistan.»)

Conformément aux conclusions des économistes de Rand, Berrebi et Lakdawalla, ce n'est ni la faute de Bush, ni celle d'Obama s'il existe des projets d'attentats contre les Etats-Unis. Cela tient plutôt à la nature humaine et à une tendance simple et prévisible selon laquelle on devient de plus en plus vulnérable aux attentats terroristes (ou, en tout cas, on donne cette impression aux terroristes) à mesure que le souvenir du dernier attentat s'éloigne. Heureusement, aucune bombe n'a explosé jusqu'ici.

Timothy Noah

Traduit par Micha Cziffra


Mise à jour du 5 mai: Le Los Angeles Times confirme que Muhammad Rehan, que Faisal Shahzad a vu au Pakistan, est bien membre du groupe Jaish-e-Mohammed en lien avec al-Qaida.

Photo: Times Square après l'attentat manqué, 2 mai 2010, REUTERS/Brendan McDermid

Timothy Noah
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