Société

Contre la «colline du crack», le combat d'arrière-garde des politiques ne fait pas le poids

Temps de lecture : 7 min

Dans le nord-est parisien, la crise actuelle liée au marché du crack révèle l'incapacité de la puissance publique à affronter des enjeux sanitaires de plus en plus importants. 

Des fumeurs de crack à Stalingrad, surnommé «Stalincrack» à Paris. | Joël Saget / AFP
Des fumeurs de crack à Stalingrad, surnommé «Stalincrack» à Paris. | Joël Saget / AFP

Le problème du crack à Paris n'est pas neuf. Déjà réel il y a trente ans, il a pris un tour aussi spectaculaire que terrifiant depuis plusieurs années pour exploser au grand jour et médiatiquement à la suite de la fermeture de la «colline du crack», sise porte de la Chapelle sur un terrain vague au sein d'un échangeur routier. Cette crise dans le nord-est parisien révèle surtout une faillite politique totale dans ce domaine, faillite valant terrible présage pour l'avenir.

Un défi sanitaire imposé aux riverains et à la police

Le problème du crack est avant tout un problème sanitaire qui induit une insécurité croissante dans les quartiers successifs que les adeptes de la consommation investissent au fil du temps. Le crack est un dérivé de la cocaïne et a pour nom moins répandu «cocaïne basée». Il se fume au moyen de petites pipes en verre à partir de cailloux, dont le prix de base est d'environ 10 euros. Il est extrêmement facile de fabriquer ces cailloux puisque la technique du bain-marie suffit. Drogue du pauvre, fabriquée dans un univers qui tient également du Breaking Bad du pauvre, le crack a déjà fait des ravages à New York. C'est une drogue d'autant moins difficile à produire et proposer que les stocks de cocaïne sont importants et que les flux d'importation ne se tarissent pas et ne sont pas près de l'être. Comme toute marchandise, ses surplus nécessitent un écoulement massif dans la société et, dans cette perspective, la clientèle de rue, accro et captive, s'y prête à merveille. Tout cela sans contrôle aucun par aucune puissance publique.

Personne ne saurait disconvenir de l'immense difficulté qu'il y a à résoudre le problème du marché du crack. Si les stocks de marchandise sont immenses, nos sociétés sont de surcroît considérées comme addictogènes, propices à l'expansion des phénomènes d'addictions les plus variés.

En l'espèce, dans un registre plus banal, les chiffres de vente de ces substances psychoactives que sont le tabac ou l'alcool ont considérablement augmenté au cours de l'année passée, marquée par trois confinements, la pandémie de Covid et la crise économique et sociale qui lui est liée. Le pouvoir politique national ou local soutiendra qu'il agit. Ainsi le Plan Crack 2019-2021 prévoit des dispositions de diminution des risques, de mesures sociales d'urgence et de maraudes visant notamment à favoriser une médiation entre habitants et usagers, toutes mesures utiles mais insuffisantes pour régler le problème.

Le nœud gordien à trancher se situe au niveau politique. Ce n'est pas l'information qui manque au politique, c'est la vision.

Mondes parallèles

Pendant plusieurs années, porte de la Chapelle, un talus situé entre plusieurs voies rapides a hébergé les adeptes du crack. Le crack pousse au-delà du cauchemar les séquelles physiques, psychologiques et sociales de l'addiction, addiction d'ailleurs souvent instantanée induite par le produit. Individuellement, l'addiction se révèle aussi rapide qu'intense. Elle produit des formes de désocialisation à grande vitesse complexe, nécessitant un suivi psychologique et social personnalisé de chaque cas.

Pour bien comprendre le phénomène à l'échelle d'un individu, il faut se plonger dans le passionnant récit de Bill Clegg Portrait d'un fumeur de crack en jeune homme qui conte la descente aux enfers de l'auteur, brillant agent littéraire à New York. Ce produit se propage sur un terreau extrêmement favorable, celui de sociétés addictogènes. Dans le cas parisien, l'addiction est encore plus favorisée par la misère sociale et parfois de rue.

Crash politique au jardin d'Éole

La «colline du crack» hier comme le jardin d'Éole aujourd'hui sont la projection spatiale d'une conjonction de facteurs fortement enracinés et de défauts très anciens dans la vision et l'action publique en la matière. S'il n'est pas nouveau qu'un lieu porte les stigmates d'un mal plus global lié aux drogues (on se souvient du Platzspitz à Zurich concentrant les héroïnomanes), ce qui se déroule actuellement dans le nord-est parisien peut à la fois nous donner un bref aperçu d'un de nos futurs possibles et nous éclairer sur la façon dont notre société peut réagir idéologiquement à ces enjeux d'addiction et sur les façons possibles de répliquer.

Dans cette affaire, malgré les tirs de mortier tirés par des riverains sur les consommateurs, les habitants du quartier (fortement mobilisés) gardent une distance et un recul méritoires.

Sans exagérer aucunement les choses, nous assistons à une perte complète de contrôle sur des quartiers de la capitale, induite par l'absence d'analyse et de prise de conscience du problème d'abord, mais également par le fol espoir que spontanément les choses disparaissent d'elles-mêmes, alors qu'elles ne font qu'empirer.

Deux mondes parallèles se font face: celui des toxicomanes et celui des riverains. Leurs enjeux sont réciproquement incompréhensibles. La prise de crack a des effets différents d'un individu à l'autre et il ne faut pas sous-estimer les risques encourus par les passants, riverains et commerçants vivant à proximité des points de deal et de consommation. Ce qui est une inlassable quête pour les usagers du crack est un cauchemar éveillé pour ceux qui, à quelques mètres de là, tentent de mener une vie normale.

Les images de toxicomanes procédant à des injections dans la même zone permet d'émettre l'hypothèse d'un début polyconsommation sur ce lieu. Le monde quasi sous-terrain de l'addiction, de la toxicomanie et des trafics affleure au grand jour. C'est le monde de 2021 qui est révélé, que nos responsables politiques regardent avec les lunettes d'il y a trente, quarante ou cinquante ans. Des élus comme Danièle Obono, députée du XIXe arrondissement, ou Valérie Pécresse, candidate à sa succession à la tête de la Région Île-de-France ont bien fait des remarques et propositions mais le débat revient au point zéro à chaque intervention du gouvernement.

Du ministère à la mairie de Paris en passant par la mairie d'arrondissement, de facto impuissante et consciente de l'être, c'est la parole politique qui explose contre le mur de l'obstinée réalité des faits. Il faut dire que les observations et propositions des acteurs de terrain ne manquent pas, tandis que la vision et l'action politiques font constamment défaut.

Miroir grossissant et révélateur

Ni le cadre juridique existant, ni les moyens de la police ne sont adaptés à ce qui peut devenir une crise majeure dans la capitale dans un premier temps, ailleurs dans un autre. Ce qui advient avec le crack aujourd'hui peut advenir avec un autre produit demain, les habitants de New York le savent.

Le pire pour une démocratie est de constater que ses lois sont inapplicables. Face à cette crise du crack à Paris, il faut admettre que l'appareil légal né de la loi de décembre 1970 est désormais inopérant. La loi de 1970 est une ligne Maginot face aux enjeux imminents et bientôt catastrophiques des addictions sur notre société.

Il ne manque pas non plus de Gamelin de «la guerre à la drogue» pour mener notre société à la défaite devant les addictions. En l'espèce, le ministre de l'Intérieur ressemble à l'histoire du petit enfant qui, à la plage, entend vider la mer avec son seau. Ainsi dévoilait-il sur Twitter son très impuissant tableau de chasse dans le nord-est parisien.

Cependant, les moyens convoqués comme l'appréhension du problème datent du monde des films French Connection de William Friedkin (1971) et de John Frankenheimer (1975), c'est-à-dire d'un monde révolu. Les forces de police jetées, à cadre législatif constant, dans cette bataille, le sont en pure perte. Le ministre, comme ses prédécesseurs, ses successeurs et ses collègues responsables politiques devraient prendre du recul et se replonger dans le temps long.

Cependant, nonobstant l'absence de politique relative aux autres addictions présentes dans notre société, la gestion du crack tient aujourd'hui du flipper politique: déplacer géographiquement le problème aussi rapidement que possible peut, à moindre coût pour les responsables politiques, limiter ou diluer l'impact du phénomène sur le vécu des riverains et la vue des touristes. Les expériences du passé sont à méditer et peuvent inspirer l'action nécessaire aujourd'hui dans le nord-est parisien.

L'interdiction et la répression en matière de drogues passent à côté des moyens véritables de leurs buts.

Cependant, il faut voir plus loin. Nos sociétés étant addictogènes, elles sont devenues particulièrement vulnérables. Les dizaines de milliers de morts recensés aux États-Unis du fait des opioïdes ont été et sont une alerte sérieuse pour nos sociétés et ont révélé l'impact des dégâts du modèle économique sur la vision du monde et le psychisme de bien des perdants de ce modèle, mais aussi des «winners» qui se dopent. Ce qui se passe aujourd'hui donne un bref aperçu d'un de nos futurs possibles, celui où le pouvoir politique reflue et où le contrôle du terrain disparaît au détriment de la société dans son ensemble (sauf des mafias).

Compter éternellement sur la patience des habitants, l'abnégation des bénévoles et des soignants et le silence entourant le sort des victimes directes ne peut constituer une politique sérieuse. Sans changement de paradigme, des expériences aussi cuisantes que celle du nord-est parisien se reproduiront à l'infini.

L'absence de contrôle sur les flux de la molécule d'origine du crack est à l'origine de surplus le produisant. Beaucoup, parmi les médecins traitant du problème, souhaitent voir la législation évoluer. Ils prônent de substituer le contrôle du commerce des substances psychoactives et la lutte contre les mafias, associés à une solide politique de soin, à l'actuelle criminalisation du consommateur et du malade. L'interdiction et la répression passent à côté des moyens véritables de leurs buts qui sont, sur le papier, parfaitement justes. On voit donc difficilement comment notre société peut s'éviter un changement complet de paradigme en la matière.

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