Égalités / Société

Avec la masturbation, faisons le choix de revenir à l'essentiel

Temps de lecture : 8 min

C'est tellement simple qu'on peut prendre du plaisir au hasard d'un mouvement, d'une caresse involontaire. Ce qui complique tout, c'est ce qui vient s'agglutiner autour: honte, gêne de son propre corps, méconnaissance de ses mécanismes, pression sociale, etc.

La masturbation a un rôle majeur dans la recherche du plaisir. | Deon Black via Unsplash
La masturbation a un rôle majeur dans la recherche du plaisir. | Deon Black via Unsplash

La masturbation féminine et féministe est avant tout un moyen de se reconnecter à son corps, selon Lucile Bellan. Masturbation, paru le 26 mai 2021 aux éditions Leduc, vous invite à apprivoiser votre sensualité et à explorer votre plaisir, parce que votre corps mérite toute votre attention!

À travers cet ouvrage, l'autrice propose quarante suggestions de masturbation en solo et en duo, et de découvrir dix sextoys pour une sexualité curieuse, libérée, assumée, respectueuse et complice. Nous en publions ici les premières pages.

Et toi, tu te masturbes comment? Est-ce que tu te masturbes d'ailleurs? Aujourd'hui, dans la culture post-Sex and the City et dans la lignée du mouvement sex positive, il est de bon ton de se masturber souvent et d'en jouir à chaque fois. Pourtant, selon une étude IFOP publiée en 2018, seulement 52% des femmes françaises avouaient se donner du plaisir seules régulièrement, 14% d'entre elles jusqu'à une fois par semaine (contre 50% des hommes). L'évolution ces dernières années est visible, toujours selon cette étude: en 1970, seulement 19% des femmes françaises avaient déjà essayé la masturbation. En 2018, elles étaient 4 fois plus nombreuses.

La masturbation a pourtant un rôle majeur dans la recherche du plaisir. 46% des femmes interrogées déclaraient atteindre l'orgasme plus facilement quand elles étaient toutes seules. Et toutes les femmes réussissant à se donner du plaisir régulièrement voyaient leur vie sexuelle plus épanouie.

Qu'est-ce qui empêche alors les femmes de se donner du plaisir ? Une charge mentale notoirement plus élevée chez elles que chez leurs conjoints serait une explication, mais également une véritable différence culturelle et éducative: on n'apprend pas aux femmes à découvrir leur corps et à en jouir. Après sa découverte au XVIe siècle, le clitoris, principal organe du plaisir chez les femmes, a été peu à peu effacé des livres d'histoire et de sciences avant qu'une urologue australienne, Helen O'Connell, ne centre ses recherches sur la vraie forme du clitoris en 1998. En France en 2016, la chercheuse Odile Fillod se base sur les récents travaux sur le sujet pour proposer un modèle réaliste et en 3D de clitoris. Ces avancées ont permis de voir apparaître l'organe dans la plupart des manuels scolaires.

Depuis l'invention de la photographie et du cinématographe, on produit du matériel masturbatoire destiné aux hommes. Et les industriels du sextoy ont longtemps plus investi dans les besoins du public masculin que dans la recherche pour faire jouir les femmes. Ces dernières années pourtant, des studios de production féministes proposent du matériel masturbatoire inclusif et basé sur une sexualité qui ne soit pas forcément pénétrative et hétéronormée. Quant aux industriels, ils ont bien compris entre-temps que les femmes étaient, elles aussi, un marché à conquérir en matière d'objets de plaisir.

Pourquoi ce bref cours d'histoire? Pour rappeler qu'on n'a pas attendu d'avoir à notre disposition les petits bijoux de technologie qui existent aujourd'hui pour se masturber. Cette activité naturelle ne nécessite même rien de plus que nos sexes et nos doigts. Et certaines ont peut-être encore le souvenir d'avoir découvert des prémices de plaisir pendant l'enfance par le hasard d'un simple frottement de tissu. Parce que c'est tellement simple en fait, que oui, on peut aussi prendre du plaisir au hasard d'un mouvement, d'un frottement, d'une caresse involontaire.

Malgré une vie sexuelle active, j'ai vécu en ignorant mon sexe pendant presque vingt-cinq ans.

Ce qui complique tout, ce sont les idées et les sentiments qui viennent s'agglutiner autour: la honte, la gêne de son propre corps, la méconnaissance de ses mécanismes, la pression sociale, la croyance qui veut qu'on ne peut vraiment jouir qu'avec et grâce à un partenaire. Avec la masturbation, faisons le choix de revenir à l'essentiel. Aux plaisirs simples, naturels et évidents que notre corps demande. Et profitons des bienfaits scientifiquement prouvés de ce plaisir: l'orgasme libère dans le corps de la dopamine, de l'endorphine et de la prolactine, hormones qui contribuent à la diminution du stress. L'orgasme augmente aussi la production d'œstrogène, qui aurait un effet positif sur les troubles cardiaques, et la masturbation en général aiderait à diminuer temporairement la pression sanguine.

Le plaisir féminin semble alors être un terrain à conquérir où de légers frémissements viennent combler un manque criant sans toutefois nous amener à l'égalité. C'est dans leurs chambres à coucher, ou n'importe où d'ailleurs que les femmes doivent se saisir de ce sujet aussi politique que profondément personnel. Elles doivent apprendre comment fonctionnent leur corps, leurs désirs et leur plaisir pour ne plus être dépendantes du bon vouloir de partenaires eux aussi mal informés. Avec ce guide de la masturbation, on abordera les plaisirs en solitaire, des suggestions de mises en conditions, ainsi qu'une approche plus ludique encore avec une masturbation à pratiquer en duo. De quoi apprivoiser son propre plaisir et partager ses découvertes pour plus de plaisir.

Connaître son corps pour apprivoiser son plaisir

Les femmes cisgenres (dont l'identité de genre correspond au sexe assigné à la naissance) ont un appareil sexuel interne, rien de surprenant jusque-là. Mais que ce soit en cours d'éducation sexuelle au collège ou au sein de la famille, les petites filles et les jeunes femmes apprennent peu à connaître leur sexe et ses spécificités.

Pour ce qui est de l'appareillage, nous sommes plus ou moins toutes équipées sur le même modèle: notre clitoris est composé d'un gland (dont la stimulation procure souvent beaucoup de plaisir), d'une tige et de deux grandes pattes qui entourent nos grandes et petites lèvres et le vestibule où se situent l'entrée du vagin et le méat urétral. Le tout se situe dans la zone périnéale qui s'étend plus généralement du pubis au coccyx. Et cette zone, si elle est source de plaisir, est aussi essentielle à notre bien-être corporel en général puisqu'elle permet à nos organes internes de bien tenir en place. Il y a tant à apprendre de soi-même.

Par exemple, si vous êtes de ma génération (je suis née en 1985), vous avez peut-être été orientée vers une pilule hormonale comme contraception dès le tout début de votre sexualité. C'est une contraception efficace, mais ce n'est pas l'idéal pour apprendre à connaître son cycle et comprendre comment il fonctionne. Personnellement, je peux dire que j'ai commencé à prendre conscience du mien juste avant ma première grossesse, le seul moment où j'ai arrêté de gober des hormones tous les jours. Et je me suis sentie perdue! Je ne comprenais pas les bouleversements que je ressentais, les jours d'euphorie et les poussées de désir juste avant l'ovulation, les différentes douleurs à des moments clés, la déprime du syndrome prémenstruel ou encore l'arc-en-ciel de pertes que je retrouvais au fond de ma culotte et dont je ne comprenais pas bien le sens. C'est à cette période de ma vie que j'ai vraiment exploré mon sexe et je me rends bien compte que c'est parce que j'y ai été contrainte.

Enceinte, outre les différents examens médicaux intrusifs, on est très centrée autour de cette zone. On sent les douleurs des ligaments qui s'étirent, on étudie les étapes de l'accouchement et les modifications qui vont se jouer au niveau du col, on se masse le périnée avec une huile spéciale pour éviter l'épisiotomie... D'ailleurs, on parle de son col. On dit «mon col» et on découvre sur internet qu'un col de l'utérus fermé pris en photo ressemble plus ou moins au gland d'un pénis. On voit ses aréoles changer de couleur sous l'effet des hormones et puis on regarde un jour avec un miroir si nos grandes lèvres n'auraient pas elles aussi changé de couleur... avant de se rappeler qu'on ne regardait pas tant que ça notre sexe avant. Moi, je peux dire que, malgré une vie sexuelle active, j'ai vécu en ignorant mon sexe pendant presque vingt-cinq ans.

Votre sexe n'est pas tabou. Il n'est pas honteux. Il n'est pas sale. Il est unique. Il est à vous.

Quand j'en parle aujourd'hui, après trois grossesses et de multiples recherches sur le sujet, c'est en ayant bien conscience de ma méconnaissance à l'époque. Je sais d'où je pars et je sais où je suis arrivée. Je sais que par la suite, j'ai voulu expérimenter une contraception non hormonale parce que je ne supportais plus l'idée de ne pas vraiment savoir à quoi ressemblait mon cycle naturel (j'ai souvent changé de contraception depuis pour des raisons diverses et variées, mais cette étape a été importante). Je sais qu'il m'arrive plus souvent de toucher mon sexe pour me rassurer et que ce n'est pas grave, c'est même naturel. Je sais comment moi, je trouve mon sexe le plus esthétique et aussi le plus confortable (en matière de pilosité, mais aussi de choix de sous-vêtements). Je ne pense plus «je dois m'épiler parce que je vais voir cette personne bientôt», mais «tiens, il faudra que je prenne un peu de temps pour ce soin qui me fait du bien».

Je crois que toutes les femmes gagneraient à connaître un peu mieux cette zone de leur corps et qu'une partie de ce savoir est universel. Comme le fait d'aller uriner après un rapport sexuel pénétratif pour éviter d'attraper une infection urinaire, ou de ne pas porter des vêtements trop serrés et des sous-vêtements en matières synthétiques pour éviter les mycoses. D'avoir toujours sur soi, ou pas loin, un petit kit de survie qui comporte autant des tampons ou des serviettes hygiéniques, qu'un préservatif et un échantillon de lubrifiant, un tube de crème antifongique et un peu d'hydratant neutre (comme de l'huile de coco par exemple) en cas d'inconfort.

Profiter du plaisir que peut nous apporter notre corps, c'est aussi le mettre, et se mettre, dans les meilleures conditions pour ce plaisir. Est-ce que je me sens bien? Est-ce que j'ai confiance en moi? sont des questions que l'on devrait pouvoir se poser avant de se lancer dans un rapport sexuel en solitaire ou en duo (ou plus si c'est votre truc). Nous n'avons pas toutes les mêmes besoins ni les mêmes problèmes, mais des solutions existent dans la plupart des cas et il est possible de ne pas être victime de ces situations. Si vous trouvez que votre gynécologue n'est pas un interlocuteur adapté à vos besoins, n'hésitez pas à en parler à votre médecin généraliste (qui sera peut-être plus compréhensif ou compréhensive). Et sachez que les sages-femmes ne sont pas uniquement dédiées à la période de la grossesse et du post-partum, mais peuvent vous fournir un encadrement gynécologique de qualité tout au long de la vie. Elles peuvent même désormais pratiquer des interruptions volontaires de grossesse médicamenteuses et sont spécialisées dans la rééducation périnéale, après l'accouchement ou n'importe quand dans la vie si c'est nécessaire.

Votre sexe n'est pas tabou. Il n'est pas honteux. Il n'est pas sale. Il est unique. Il est à vous. Il sera source de beaucoup de plaisir si vous lui en donnez l'opportunité et a même le pouvoir, assez magique je trouve, de laisser passer un ou plusieurs bébés. N'acceptez pas le voile de mystère qu'on cherche à nous imposer pour garder le contrôle sur nos corps et leurs grandes capacités. Allez voir ce que cache ce sexe, apprenez à l'aimer, à le comprendre. Prenez des notes si vous en avez envie (sur vos pertes, vos sensations, votre humeur). Et vous découvrirez que plus vous aimerez ce sexe, plus vous en prendrez soin, et plus vous aurez de chances de prendre énormément de plaisir. Tout soin porté à votre corps est bénéfique et c'est vrai aussi pour votre sexe.

Note de l'autrice: Ce livre a été pensé en premier lieu pour une utilisation entre des personnes hétérosexuelles, femmes et hommes cisgenres. Évidemment, aucune des positions et suggestions sexuelles évoquées n'est exclusive à cette configuration. À vous de les adapter à votre genre et à celui de votre partenaire en fonction de votre désir, de vos capacités et de vos besoins.

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