Égalités / Culture

«Moments in Love», une alternative bienvenue aux représentations des lesbiennes dans les séries

Temps de lecture : 7 min

Le spin-off de la série «Master of None» répond aux attentes des publics de concernés.

Ce programme apporte une contribution à la visibilité lesbienne et à l'inclusion positive d'une minorité qui pâtit d'une image souvent péjorative véhiculée dans les œuvres de fiction mainstream. | Capture d'écran Netflix via YouTube
Ce programme apporte une contribution à la visibilité lesbienne et à l'inclusion positive d'une minorité qui pâtit d'une image souvent péjorative véhiculée dans les œuvres de fiction mainstream. | Capture d'écran Netflix via YouTube

«Moments in Love», spin-off de la série Master Of None sortie le 23 mai sur Netflix semble offrir une alternative bienvenue aux habituelles représentations des personnes lesbiennes dans les séries télé et répondre aux attentes des publics de concernés. Ce programme apporte une contribution à la visibilité lesbienne et à l'inclusion positive d'une minorité qui pâtit d'une image souvent péjorative véhiculée dans les œuvres de fiction mainstream.

Il nous offre l'occasion de nous pencher sur les personnages lesbiens à l'écran et sur les écueils que les fandoms de personnes concernées ne sauraient accepter davantage.

La lesbienne de service

«Il y a très peu de lesbiennes dans les séries et quand c'est le cas, elles sont interprétées par des hétéro», «Les lesbiennes sont souvent masculinisées alors qu'il existe autant de lesbiennes que d'expressions de genre», «On ne voit jamais de lesbiennes dans des relations de couple quotidiennes, ni beaucoup de lesbiennes ayant dépassé la vingtaine», «Trop peu de relations durables, souvent seulement des attirances sans concrétisation et pas de vie commune», «Il y a bien trop peu de diversité»… Lorsque l'on interroge les personnes concernées, le constat est évident: les séries télévisées offrent une bien piètre représentation des personnes lesbiennes avec des personnages très stéréotypés auxquels il est difficile de s'identifier.

Jade Domingos, réalisatrice et autrice à Deuxième Page et Bande de Film, note la binarité qui caractérise souvent la représentation des personnes lesbiennes dans les séries: «Soit le personnage est très féminin et purement là pour attirer l'attention des hommes, soit elle est “full butch” . Il n'y a pas de demi-mesure.» La réalisatrice qui s'est plusieurs fois penchée sur la question fait remarquer également l'existence d'un certain nombre de stéréotypes associés à la figure du personnage lesbien dans les séries: «Il y a typiquement le “bury your gay” aussi appelé le “dead lesbian syndrom” (ou “syndrome de la lesbienne morte”): de manière assez systématique, les personnages lesbiens meurent (et souvent très vite) ou en tout cas ne s'inscrivent jamais dans des fins heureuses.»

«Le personnage lesbien est souvent là à des fins de pinkwashing, c'est la lesbienne de service, mais pas vraiment un personnage important.»
Jade Domingos, réalisatrice et autrice

Mélanie Bourdaa, maîtresse de conférences à Bordeaux 3 et chercheuse au Laboratoire MICA, spécialiste des fans studies fait le même constat: «Si la visibilité lesbienne s'améliore quantitativement dans les séries –c'est du moins ce que disent les fans–, d'un point de vue qualitatif, les représentations restent peu valorisantes ou positives.»

Il semble que le «queer baiting» (littéralement «l'appât à queer»), c'est-à-dire la pratique utilisée pour attirer l'attention d'une audience queer via des allusions, des blagues et des symboles homo-érotiques suggérant une relation non-hétérosexuelle entre deux personnages, qui est par la suite réfutée et dénigrée, soit désormais sur le déclin. Il n'en reste pas moins que les personnages lesbiens sont aussi également ramenés au second plan. «On est encore beaucoup dans le pur performatif, regrette Jade Domingos. Le personnage lesbien est souvent là à des fins de pinkwashing, c'est la lesbienne de service, mais pas vraiment un personnage important.»

Les fans mérient mieux

Les chiffres du rapport annuel sur la représentativité des minorités dans les médias, de la Gay & Lesbian Alliance Against Defamation (GLAAD), une association américaine de veille médiatique œuvrant à dénoncer les discriminations et les attaques à l'encontre des personnes LGBT+ au sein des médias, en disent autant. Le rapport constate que les lesbiennes représentent en moyenne 34% des personnages LGBT+ présentées à l'écran –soit 6% de moins que l'année précédente. Les chiffres sont plus bas en ce qui concerne les chaînes de grande diffusion alors que les plateformes de streaming semblent davantage impliquées dans les représentations positive queer en général et lesbiennes en particulier –on le voit notamment avec des séries comme Feel Good ou Winona Earp et même dans la sitcom familiale One Day at a Time où l'adolescente de la famille est une jeune femme en couple avec une personne AFAB («Asigned Female At Birth») non binaire.

«Si les séries télé sont un miroir de la société et de ses évolutions, elles peuvent aussi constituer un moteur, signale Mélanie Bourdaa. Les minorités, particulièrement actives sur les réseaux sociaux demandent de meilleurs représentations. Et, elles s'en donnent les moyens comme l'a fait le mouvement LGBT+ Fans Deserve Better en rédigeant une charte The Lexa pledge écrit en réaction à la mort de Lexa dans The Cent

L'objectif de ce mouvement ancré dans le «representation matters» [les représentations comptent] est de montrer que «les personnages LGBT+ ne sont pas des consommables. Ils ne sont pas seulement des personnages tertiaires et les relations LGBT+ ne sont pas des tremplins pour les relations hétérosexuelles.» Pour elle: «Ces tropes, si souvent rencontrés dans les médias, renforcent une censure vieille de plusieurs décennies destinée à montrer que les personnes LGBT+ ne méritent pas le bonheur et devraient être immédiatement “punies” pour cela.» Elle affirme: «Il existe une corrélation directe entre la visibilité médiatique de la communauté LGBT+ et les opinions sur l'égalité du mariage, l'homophobie et toutes les idées reçues. Développer des représentations réalistes et positives de couples de même sexe et de personnages LGBT+ conduit à la normalisation de la visibilité LGBT+ à la télévision et crée une plus grande acceptation de la communauté LGBT+.»

Le rôle des fandoms LGBT+ est très important: «Il y a un vrai dialogue entre les fans et les producteurs/réalisateurs», note Mélanie Bourdaa. En outre, la GLAAD propose des consultant·es pour améliorer les visibilités queer dans les médias. Jade Domingos confirme: «Pour dépasser les tropes, Il faut mettre des lesbiennes devant la caméra, mais aussi derrière!» En effet, qui mieux que les personnes concernées pour écrire des personnages crédibles, non stéréotypés et permettant d'ouvrir à la diversité?

Un pas en avant dans la représentation

Pour écrire cet article, nous avons sondé quelques quarante personnes lesbiennes entre 20 et 40 ans sur leurs attentes. Marie, 31 ans, les résume: «Je voudrais voir à l'écran des relations polyamoureuses ou non-monogames, des familles queers, avec plus de deux parents, des personnes trans et des personnes non binaires. Je voudrais voir leur vie quotidienne: je ne veux pas que leur situation devienne leur identité mais qu'iels aient des histoires de boulot et de cœur et d'enfant qui ne soient pas que liées à leur identité ou leur orientation sexuelle. Sans oublier que soient représentés les obstacles qu'iels peuvent rencontrer dans le monde hétéronormatif dans lequel on vit.» Ainsi, d'une manière générale, les attentes des spectatrices lesbiennes vont vers davantage de diversité (d'âge, de race, de genre, de représentations de genre; vers des personnages plus denses qui ne sont pas uniquement définis par leur sexualité et vers des représentations de la vie quotidienne, du couple et de la parentalité. Ce sont, en somme, des représentations plus matures et plus consistantes auxquelles il est plus aisé de s'identifier et dans lesquelles on peut se projeter.

À ce titre, la saison 3 de Master Of None semble constituer un pas en avant dans la représentation des lesbiennes dans les séries. Plutôt que de saison 3, il s'agit en réalité d'un spin-off de la série puisqu'il se focalise sur le personnage de Denise (interprété par Lena Waithe) que l'on a vue dans les deux saisons précédentes et notamment dans l'épisode «Thanksgiving» pour lequel l'actrice et scénariste a reçu un Primetime Emmy Award du meilleur scénario pour une série télévisée comique.

Coécrits par Aziz Ansari et Lena Waithe, les cinq épisodes qui constituent ce spin-off intitulé «Moments in love» sondent avec pudeur et délicatesse le quotidien de l'histoire du couple que forment Denise et sa femme Alicia (Naomi Ackie). Il est frappant de voir que les critiques anglo-saxonnes ont très directement associé ces «moments amoureux» avec les Scènes de la vie conjugale de Bergman sans insister sur le fait qu'il s'agisse de la vie conjugale de deux femmes lesbiennes noire dans l'Amérique d'aujourd'hui. C'est sans doute à cela qu'outre l'incontestable qualité de ces cinq épisodes, on devine la réussite de la représentation.

«Master of None» n'est pas un programme de niche uniquement destiné aux personnes concernées.

Bien sûr, leur histoire est marquée par les discriminations qu'elles ont subies; par l'impact d'une société patriarcale et hétéronormative sur leur vie mais ce qui compte, c'est avant tout leur relation dans toutes ses nuances et sa complexité. Loin des habituels clichés, si le couple connaît des hauts et des bas, les deux femmes ne semblent pas «punies» pour qui elles sont. Elles surmontent différents obstacles et parviennent à accomplir certains de leurs buts. En outre, elles s'affranchissent in fine des modèle de couples traditionnels pour continuer de vivre leur histoire. Ce qui est intéressant également c'est que le public habituel de Master Of None n'est pas spécifiquement un public LGBT+.

Ainsi, nous ne sommes pas ici dans un programme de niche uniquement destiné aux personnes concernées. Au contraire: ces «moments amoureux» nous semblent permettre à chacun·e de s'identifier également, tout simplement parce que, dès lors que nous avons vécu en couple, nous avons connu ces fous rires en sortant le linge, ces moments de tendresse au saut du lit, de doute au coucher, de désaccord existentiel, de crises… Denise et Alicia ne sont pas des prétextes, pas des personnages conçus uniquement pour servir une cause ou pour endosser une posture de progressisme. Ils sont simplement, dans leur humanité, leur densité et leurs singularités.

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