Politique

Le soutien de Bella Hadid à la Palestine peut-il lui coûter sa carrière?

Temps de lecture : 6 min

D'origine palestinienne par son père, le mannequin a ouvertement pris position contre l'État hébreu dans le récent conflit qui oppose l'armée israélienne au Hamas, au pouvoir dans l'enclave de Gaza.

Bella Hadid présente une création du designer Kim Jones pour la collection printemps-été 2021 de Fendi à la Fashion Week de Paris, le 27 janvier 2021. | Stéphane de Sakutin / AFP
Bella Hadid présente une création du designer Kim Jones pour la collection printemps-été 2021 de Fendi à la Fashion Week de Paris, le 27 janvier 2021. | Stéphane de Sakutin / AFP

Dans l'édition du New York Times du 22 mai, une pleine page de publicité payée par l'organisation juive américaine ultra World Values ​​Network accuse le top model Bella Hadid d'antisémitisme et de haine envers l'État d'Israël.

À ses côtés sur le montage photo, sa sœur Gigi Hadid, et même la chanteuse britannique Dua Lipa (qui se trouve être la girlfriend du frère des deux mannequins, Anwar Hadid). Largement reprise sur les réseaux sociaux, cette publication a fait l'effet d'une bombe, continuant d'alimenter la polémique autour des déclarations pro-Palestine de Bella Hadid.

Palestine, j'écris ton nom

Depuis que les raids israéliens frappent Gaza, le top model américain clame son soutien et dénonce les violences de l'État hébreu envers le peuple palestinien. Onze jours de conflit ont causé la mort de 250 personnes au total, avant la mise en place d'un fragile cessez-le-feu le 21 mai.

Le week-end du 15 mai, Bella Hadid défilait même dans les rues de New York. Des photos du cortège, qu'elle avait mises en ligne sur son compte officiel (effacées depuis), ont reçu des millions de likes. Son engagement pour la Palestine n'est pas nouveau. En 2017, déjà, elle écrivait ces lignes: «Je suis avec mes frères et mes sœurs palestiniens, je vous protégerai et vous soutiendrai du mieux que je peux. JE VOUS AIME.»

Peu de temps après la manifestation new-yorkaise, le compte Twitter officiel d'Israël réagissait, interpellant Bella: «Quand des célébrités comme @BellaHadid défendent le rejet des juifs, ils prônent l'élimination de l'État juif. Cela ne devrait pas être un problème israélo-palestinien. Cela devrait être un problème humain. Honte à vous.»

Depuis ses prises de parole controversées, Bella est devenue la cible des ultra-orthodoxes en Israël, mais aussi dans toute la diaspora, notamment américaine. Le 26 mai dernier, une cagnotte en ligne, ouverte par l'association World Values ​​Network du rabbin Shmuley Boteach, réunissait plus de 21.000 dollars (plus de 17.000 euros) pour «défendre Israël dans les médias contre les célébrités qui postent des mensonges».

Bella Hadid, star des réseaux

À 24 ans, Bella Hadid est l'un des mannequins les mieux payés au monde et le visage de grandes marques de luxe comme Dior (ligne de maquillage depuis 2016) ou Michael Kors.

Sur Instagram, la top rassemble une communauté de près de 43 millions d'abonnés: une formidable caisse de résonance pour celle qui multiplie les prises de position politiques, que ce soit pour le mouvement #BlackLivesMatter ou pour les droits des personnes trans –ce qui est un peu la tarte à la crème dans la mode d'aujourd'hui. On appelle ça le «hashtag activism» ou le «slacktivism» –soit le «militantisme du clic».

Un phénomène qu'Alexandre Miraut Korobov, secrétaire général de l'association de défense des mannequins Model Law, connaît bien: «Ces dernières années, les agences ont pas mal poussé les mannequins à avoir une “personnalité” sur les réseaux sociaux, elles ont compris qu'il pouvait y avoir un intérêt à les laisser s'exprimer.» En clair, un mannequin qui a des choses à dire, ça fait vendre.

Pour Alexandre Miraut Korobov, «c'est une vraie valeur ajoutée, et c'est assez nouveau... La nouvelle génération est plus politisée que la précédente.» Mais attention tout de même à ne pas choisir des causes trop clivantes: quand les mannequins s'engagent, c'est pour le climat ou la planète (comme Miranda Kerr), l'inclusion (comme Ashley Graham), ou contre les violences sexuelles (Cameron Russell).

Des racines palestiniennes

Bella Hadid n'est pas la seule à prendre position pour la Palestine (Rihanna s'est elle aussi fendue de posts). Mais pour elle, cette cause a une résonance toute particulière. Son père, Mohamed Anwar Hadid, est né à Nazareth en 1948, l'année même de la création de l'État d'Israël, dans ce qui était encore à l'époque la Palestine. Avec sa famille, il sera contraint de fuir.

Le père de Bella Hadid se trouve en bas à droite de la seconde photo.

Les ancêtres de Bella font partie de l'élite palestinienne: sa grand-mère, la princesse Khairiah Daher Hadid, est une descendante de Dahir al-Umar (prince de Nazareth et dirigeant de la Galilée au XVIIIe siècle), et son grand-père, Anwar Hadid, professeur d'anglais à l'Université de Haïfa, est issu d'une famille locale importante. D'abord réfugié avec ses sept frères et sœurs en Syrie voisine, puis au Liban et en Tunisie, le jeune Hadid quitte le Moyen-Orient pour s'installer définitivement aux États-Unis à l'âge de 15 ans. Doué pour les affaires, Mohamed fera fortune dans l'immobilier, entre Los Angeles et le Qatar. Et épousera une reine de beauté d'origine néerlandaise, Yolanda, la mère de Gigi et Bella –surtout connue pour sa participation au show de télé-réalité «Real Housewives of Beverly Hills», entre Botox et problèmes de riches. Un vrai self-made man comme l'Amérique en raffole.

D'ailleurs, les sœurs Hadid se plaisent à longueur d'interview à raconter combien leur père est «parti de rien» pour bâtir un empire, histoire de ne pas passer pour de pauvres petites filles riches. Fières de leurs racines arabes, en janvier 2017, elles descendent même toutes les deux dans les rues de New York pour manifester contre le «Muslim ban» voulu par le président d'alors, Donald Trump.

Bella se déclarait aussi à l'époque «fière d'être musulmane». Et au ELLE américain, elle confiait: «J'ai des origines métissées. J'ai appris que nous sommes tous humains, nous méritons tous le respect et la gentillesse. Nous ne devrions pas traiter les gens comme s'ils ne le méritaient pas à cause de leurs origines. C'est injuste. Et ce message, celui d'être bienveillant chaque fois qu'il est possible de l'être, voilà ce qui est important pour moi.»

Un engagement problématique pour sa carrière?

Depuis la crise des raids sur Gaza, Gigi s'est faite plus discrète, ne publiant presque plus rien sur les réseaux. Mais Bella persiste et signe. Dans une story publiée le 26 mai sur Instagram, le mannequin reproduisait une tribune parue dans le Washington Post, interpellant Joe Biden sur le conflit au Moyen-Orient.

Dans un autre post, elle comparait la situation du peuple arabe dans les territoires occupés à de «l'apartheid», réclamait la levée du blocus de Gaza et la fin de l'expansion des colonies juives en territoire palestinien. À tel point que ces derniers jours, une rumeur a enflé sur les réseaux: Dior et Michael Kors auraient lâché le top... À y regarder de plus près, aucune marque n'a fait de déclaration officielle. Pour Alexandre Miraut Korobov, c'est normal, «les marques prennent rarement position, mais en interne, ça doit bouillonner...»

Un tel engagement peut-il être dommageable pour la carrière de Bella Hadid? «Cela pourrait devenir compliqué pour elle dans l'industrie... mais les Hadid sont en dehors du système classique du mannequinat. Elles sont hyper puissantes grâce à leurs communautés et ont un rapport direct avec leur public.» Plus que de simples mannequins, les sœurs sont avant tout des stars.

C'est en effet leur puissance sur les réseaux qui a fait d'elles des tops hégémoniques, capables de porter un message publicitaire démultiplié. De vrais médias à part entière. Elles sont les emblèmes d'une nouvelle génération de tops, celles de la toute-puissance des réseaux sociaux, qu'on avait appelées dans les années 2010 les «Instagirls». Rien à voir avec les supermodels des années 1990, qui semblaient bénies des dieux.

La mode, un soft power comme un autre

Dans la petite géopolitique de la mode, les sœurs Hadid ont aussi une place à part: elles sont très populaires dans le monde arabe, et notamment dans les pays du Golfe (elles sont d'ailleurs parmi les rares tops à porter un patronyme arabe). En mars 2017, Gigi faisait la couverture du tout premier numéro de Vogue Arabia» –une édition disponible au Qatar, en Arabie saoudite, au Bahreïn, au Koweït, au sultanat Oman et aux Émirats arabes unis. Suivie quelques mois plus tard par Bella.

Au Moyen-Orient, l'industrie de la mode est en pleine expansion. Les «hubs de shopping» que sont Dubaï ou Abou Dhabi attirent touristes et influenceuses. Et, avec la tech ou la conquête spatiale, la mode n'est qu'un volet dans la stratégie d'ouverture des dirigeants du Golfe, comme Mohammed ben Salmane en Arabie saoudite. Bref, dans les deux camps, l'instrumentalisation guette. Bella saura-t-elle naviguer entre sincérité et stratégie?

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