Monde

Le Brésil, ce pays en ruines

Temps de lecture : 6 min

Le Covid, qui a déjà tué plus de 452.000 personnes au Brésil, s'ajoute aux périodes de dictature et d'hyperinflation qui ont laissé le pays exsangue.

Des Brésiliens réclament l'impeachment contre le président Jair Bolsonaro pour sa mauvaise gestion de la crise du Covid-19, à Brasilia le 21 janvier 2021. | Sergio Lima / AFP
Des Brésiliens réclament l'impeachment contre le président Jair Bolsonaro pour sa mauvaise gestion de la crise du Covid-19, à Brasilia le 21 janvier 2021. | Sergio Lima / AFP

Le 16 mai 2021, j'envoie un message à l'aide-soignante de ma mère pour fixer un rendez-vous téléphonique plus tard dans la journée. Elles vivent toutes deux à Maringá, une ville du sud brésilien située près d'Iguaçu, ces immenses chutes d'eau à la frontière entre le Brésil et l'Argentine. Je prends en compte le décalage horaire, ce serait fâcheux de les réveiller à 2h du matin.

Depuis le début de la pandémie, l'application WhatsApp est devenue un outil indispensable dans mon quotidien. Très invasif, certes, mais il me permet d'être parfaitement au courant de l'évolution de la maladie de ma mère.

La dernière fois que j'ai pu lui rendre visite, c'était au mois d'octobre dernier. J'ai vécu un mois à ses côtés et ai pu constater à quel point Alzheimer bousillait ses connexions nerveuses cérébrales. La perte progressive de sa mémoire (récente et ancienne) éveille en moi deux images. L'une funeste, l'autre se référant à un sentiment d'impuissance:

  1. La scène de bombardement au napalm dans Apocalypse Now.
  2. Quelqu'un qui tente de sortir d'un labyrinthe infini.

Bref, je suis en France, elle est au Brésil et une pandémie s'est immiscée entre nous.

Gestion calamiteuse

Au moment où j'écris ces lignes, j'apprends la mort prématurée de Bruno Covas, jeune maire de 41 ans, récemment réélu à la tête de São Paulo. La première pensée qui me vient à l'esprit c'est que non, ce n'est pas le virus qui a eu raison de lui mais un cancer du système digestif, contre lequel il luttait depuis 2019.

Dans cet immense pays qu'est le Brésil, le coronavirus a tué plus de 452.000 personnes et continue de faucher en moyenne 2.200 vies par jour.

Une tragédie, une catastrophe, une calamité, un crève-cœur. Certains disent même, un «génocide». Car oui, des milliers de décès auraient pu être évités. Depuis le 27 avril dernier, une commission d'enquête parlementaire, réclamée par plus d'un tiers des sénateurs, essaie d'établir la responsabilité du gouvernement dans la gestion désastreuse de la pandémie. Négationniste jusqu'à la moelle, irrespectueux envers les victimes, qu'il qualifie de «pleurnichards», ironique à propos des vaccins qui, tenez-vous bien, pourraient nous «transformer en crocodiles», Jair Bolsonaro est accusé d'être à l'origine des retards dans l'importation des principes actifs destinés à la fabrication de nouvelles doses.

Selon le patron de Pfizer Amérique latine, les stocks actuels de vaccins Pfizer-BioNtech auraient pu être bien plus conséquents. Il leur était possible de livrer 1,5 million de doses dès décembre, si seulement le gouvernement avait daigné accepter l'offre. Inutile de dire que cela: m'afflige, m'attriste, me choque, me laisse hébétée. Jair Bolsonaro serait-il l'incarnation du mal? Comment va-t-on expliquer cela aux orphelins de ce drame sanitaire et aux générations futures?

À chaque fois que je pense à mon pays et à tous ceux que j'aime et qui y vivent, j'ai les tripes nouées et une colère froide grandissante. Quand je pense à leur santé mentale sans doute fragilisée faute de perspective, j'ai envie de pleurer.

Délétère Bolsonaro

Quand je considère que le pays doit encore immuniser 80 millions de personnes considérées comme prioritaires, j'en ai le tournis. Ça fait un paquet de gens. J'ai peur pour eux. Comme on le sait désormais, le variant brésilien (P1) est plus transmissible que les autres souches et l'immunité acquise lors d'une infection antérieure au SARS-COV-2 ne protègerait pas de ce satané P1. En somme, un vrai bordel.

Je pense à ma famille et à mes amis qui ont majoritairement voté pour Bolsonaro et qui le regrettent amèrement. Pourra-t-on comprendre un jour l'engrenage qui lui a permis d'accéder au poste de président de la République?

Je constate que depuis que l'ancien militaire est au pouvoir, la vie au Brésil est devenue cauchemardesque. Chaque jour apporte son lot de mauvaises nouvelles: l'opération policière qui a fait vingt-huit morts à Rio mi-mai, la disparition presque complète du peuple indigène Juma, la déforestation de l'Amazonie qui s'accélère pendant la pandémie, les presque 50.000 cas d'infections parmi les indigènes ainsi que l'explosion des inégalités et de la pauvreté.

L'une des chansons les plus connues du pays affirme mélancoliquement: «Tristeza não tem fim, felicidade sim» (La tristesse n'a pas de fin. Le bonheur, oui). En ce moment, les paroles de Tom Jobim résonnent particulièrement dans les cœurs brésiliens.

Une histoire des malheurs

Quand je suis née, en 1975, la dictature instaurée par les militaires neuf ans auparavant battait son plein. Ils quitteront le pouvoir dix ans après, en laissant derrière plusieurs centaines de morts et des dégâts durables.

Ces années de plomb nous ont profondément traumatisés, mais le plus cruel, c'est qu'une partie des élites et de l'armée n'a subi aucune punition juridique et continue d'affirmer que le coup d'État a sauvé le pays du communisme. C'est en tout cas le discours tenu par Bolsonaro et ses comparses. N'oublions pas que l'une de ses idoles est le colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra, connu notamment pour avoir été le tortionnaire de Dilma Roussef durant son incarcération au début des années 1970.

En 1988, l'inflation au Brésil dépassait les 1.000%.

Après la dictature, nous avons subi d'autres malheurs, comme l'hyperinflation des années 1980-1990 et ses nombreuses répercussions dans la vie sociale et économique. Au cours de cette période, le coût de la vie au Brésil était stratosphérique. Ma mère, jeune avocate brillante qui élevait toute seule ses deux filles, était souvent obligée de régler ses frais en trois fois, que ce soit au supermarché, à la pharmacie ou pour nous acheter des vêtements. Cette pratique courante poussait invariablement la population à s'endetter. La vie de ma mère se résumait à: travailler matin, midi, soir et fumer deux paquets de cigarettes par jour. Tout cela pour nous inscrire dans de bonnes écoles catholiques privées où ma mère était néanmoins vue d'un mauvais œil car femme indépendante (au volant d'une Maverick jaune 1979) et remariée. Scandale!

En 1988, l'inflation au Brésil dépassait les 1.000%. Après diverses tentatives de lutte contre cette dernière, on a observé une tendance à l'adhésion au néolibéralisme dans les pays sud-américains. C'est seulement dans les années 2000 que le Brésil connaîtra enfin une parenthèse d'inclusion sociale. Durant les deux mandats du gouvernement Lula, 40 millions de personnes sont sorties de la pauvreté.

Reconstruire, un jour?

Que reste-t-il de ce pays-là? De quoi l'avenir est-il le nom? Combien de morts la pandémie va-t-elle causer? Pourrai-je voir ma mère bientôt? Va-t-elle se souvenir de moi?

Quoi qu'il en soit, les images du 23 mai dernier ne sont pas très rassurantes. On y voit le président à moto, à la tête d'un cortège de plusieurs centaines de motards, parcourir Rio de Janeiro sur plus de trente kilomètres, ainsi que des milliers de partisans décidés à protester contre les mesures de confinement locales, soit «des attaques insupportables à [leur] liberté» selon nombre d'entre eux. Pas moins d'un millier de policiers militaires ont été mobilisés pour assurer le bon déroulé de l'événement –le deuxième de cette nature (incongrue, j'en conviens) après celui de Brasilia le 9 mai– qui s'est tenu, selon les dires des organisateurs, en hommage… à la Fête des Mères. Pas de masques à l'horizon et au diable les mesures de distanciation pendant cette petite virée dominicale, cela va sans dire.

Dans son Dictionnaire amoureux du Brésil, Gilles Lapouge écrit: «Le Brésil est une vaste ruine. C'est pourquoi il est si beau, si émouvant. Ce qu'il réussit le mieux c'est la ruine ordinaire. Un matin, des ouvriers érigent un immeuble majestueux et si vous repassez dans le coin vingt ans plus tard vous tombez sur un tas de gravats, sur un trou, ou sur un nouveau chantier.»

J'espère vivement que bientôt, grâce à un impeachment (cette fois-ci justifié, contrairement au coup d'État institutionnel contre Dilma Roussef), nous saurons transformer en ruines ce gouvernement qui nous tue à petit feu. Pour enfin reconstruire.

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