Parents & enfants / Société

«Je me sens comme une incapable, une fille inutile, ingrate»

Temps de lecture : 4 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Inaya, qui traverse une dépression et craint de perdre l'amour de ses parents.

«Est-ce que je suis condamnée à être triste?» | Volkan Olmez via Unsplash
«Est-ce que je suis condamnée à être triste?» | Volkan Olmez via Unsplash

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Je suis une adolescente et à mon âge, j'ai déjà fait face à pas mal de problèmes. L'année dernière, à la suite de problèmes liés au manque de mes parents et de mon petit frère (qui ont dû me laisser aller vivre dans un autre pays), j'ai fait une dépression. Je ne me sentais ni triste, ni heureuse. Je me sentais vide, comme si je n'avais pas de sentiment. J'ai essayé de m'en sortir.

En présence de mes amis, je parais joyeuse comme si je n'avais aucun problème. J'essaie de me lâcher, ce qui fait que je me retrouve toujours punie. Dernièrement, j'ai commencé à ne plus pouvoir m'amuser comme avant à l'école. J'étais plus pâle. Et pour un rien, on m'a punie.

Ma punition était de rester seule pendant les pauses à l'école. On m'a complètement isolée. J'ai longtemps voulu mourir. J'ai essayé de me suicider de manière à ce que personne ne sache que c'est un suicide, mais ça n'a pas marché. J'ai réfléchi et je me suis dit: j'ai survécu pendant longtemps, alors pourquoi abandonner? J'ai pensé à mon frère. En ce moment, tout m'énerve, je me sens menacée, toujours prête à me battre. Je n'ai pas la force de me réveiller le matin, je ne veux plus rien faire. Je me sens exténuée même si je n'ai rien fait.

Mes parents travaillent dur pour moi et je ne les rends jamais heureux. Lorsqu'ils regardent les enfants de leurs amis, ils les complimentent toujours. Ils me disent souvent: «Regarde-la, elle rend fière sa mère» ou encore «Si tu me rendais fière de toi, je décrocherais même la lune pour toi». Je me sens comme une incapable, une fille inutile, ingrate, je ne peux même pas faire plaisir à ma mère et mon père. J'ai peur qu'un jour, je les déçoive tellement qu'ils ne veuillent plus de moi. J'ai peur que leur amour pour moi diminue peu à peu.

Est-ce mon destin? Est-ce que je suis condamnée à être triste? Est-ce que je mérite d'être heureuse?

Inaya

Chère Inaya,

Personne n'est jamais condamné à être triste et je suis convaincue que tout le monde mérite des moments de bonheur si ce n'est une vie heureuse. Après, la vie est aussi une succession d'épreuves formatrices et de passages douloureux obligés, c'est comme ça et il est extrêmement difficile de passer au travers. En ce qui vous concerne, Inaya, il me semble qu'il faut prendre très au sérieux le diagnostic de dépression et agir en conséquence. On ne se sort pas seul d'une dépression. Mais il est tout à fait possible de s'en sortir avec les bonnes aides, par la thérapie et parfois un traitement médical adapté.

Je sais que vous pensez être une source de déception pour vos parents mais c'est rarement le cas. Je le dis avec d'autant plus de confiance que c'est malheureusement une situation très commune. Les parents expriment beaucoup trop souvent mal leur amour à leurs enfants, ils transmettent des attentes qui semblent irréalisables ou lointaines. La notion de fierté est elle-même assez floue: veulent-ils le meilleur pour être fiers de vous ou tout simplement pour vous assurer que vous profitiez de ce meilleur? Quand les parents disent «rends-moi fier», c'est souvent comme une sorte de chantage affectif pour inciter leur enfant à s'offrir une bonne vie. Mais le meilleur ou une bonne vie ne sont pas des choses gravées dans le marbre.

En tant que parent, je ne souhaite rien de plus qu'une vie en bonne santé avec beaucoup de bonheur. Et je ne jugerai pas mes enfants de ne pas réussir à être heureux. C'est ce que je leur souhaite mais ce n'est pas ce que je leur impose. C'est de ces nuances dont votre dépression se sert aujourd'hui. Vous confondez les rêves que votre famille a pour vous avec une injonction à la réussite et au bonheur. D'ailleurs, la dépression fait souvent ça... nous faire jouer avec les mots pour atteindre le moment où leur sens est le plus douloureux possible.

Vous avez le droit d'aller mal, Inaya. Parce que c'est impossible d'aller toujours bien, d'abord. Et puis parce que vous ne pouvez pas être plus forte que la maladie. Vous l'êtes en fait techniquement, en étant toujours en vie malgré les pensées suicidaires. Je sais personnellement combien c'est difficile de vivre avec la sensation de l'échec, l'échec du suicide en particulier, et si vous pensez aujourd'hui que c'est une déception de plus et que vous n'arrivez même pas à faire ça, sachez que cette vision peut tout à fait changer et que vous pourriez très bien louer votre courage dans quelques mois. C'est important que vous compreniez que la dépression met sur votre nez des lunettes grises qui donnent un sens aux choses et aux mots qui n'est pas celui de la réalité.

C'est un traitement adapté, avec des professionnels, qui permet de retirer ces lunettes. Et ce n'est pas un échec de plus de demander de l'aide. Je suis bien placée pour savoir que ça nécessite beaucoup de courage et d'instinct de vie, d'amour pour ses proches aussi. Pour vous, pour vos parents que vous semblez tant aimer, faites ce petit geste, celui de demander de l'aide jusqu'à ce qu'on vous en donne. Dites votre vérité, dites les lunettes grises et le monde qui vous menace et vous épuise. Vous avez besoin d'un guide et je suis là pour vous dire que ce genre de guide existe.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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