Culture

Au cinéma cette semaine, cinq chemins singuliers aux multiples accents

Temps de lecture : 10 min

Les films «Vers la bataille», «Si le vent tombe», «L'Arbre», «The Father», «Paris Stalingrad», si différents et qui ont pourtant d'inattendues affinités, pratiquent une forme de métissage du regard, de mise en jeu d'un ailleurs.

Louis (Malik Zidi, à gauche) erre dans une jungle hostile, harnaché d'un lourd équipement de photographie. | Capture d'écran Bandes Annonces Cinéma via YouTube
Louis (Malik Zidi, à gauche) erre dans une jungle hostile, harnaché d'un lourd équipement de photographie. | Capture d'écran Bandes Annonces Cinéma via YouTube

Pléthore de nouveautés en cette deuxième semaine de réouverture, après que le 19 mai a aussi dû accueillir bon nombre de films d'avant la fermeture. Parmi cette offre du 26 mai, outre le beau Balloon de Pema Tseden, cinq titres méritent une attention particulière, indépendamment de leur plus ou moins grande surface promotionnelle.

Au-delà de leur date de sortie, quatre de ces films se trouvent avoir en commun le fait d'être chacun le premier long-métrage de fiction de leur réalisateur ou réalisatrice –le cinquième n'est pas une fiction, et pas un premier film, malgré le jeune âge de son autrice.

Ils ont également en partage de receler, de manières très différentes, une tension intérieure entre un ici et un ailleurs: un Français raconte l'histoire d'un Français isolé au Mexique au XIXe siècle (Vers la bataille), une Franco-Arménienne raconte l'histoire d'un Français envoyé au Haut-Karabakh (Si le vent tombe), un Portugais filme en Bosnie (L'Arbre), un Français homme de théâtre change de moyen d'expression pour filmer en Grande-Bretagne (The Father), une Franco-Maghrébine documente le sort de migrants originaires d'Afrique subsaharienne dans la capitale (Paris Stalingrad).

Le chercheur américain d'origine iranienne Hamid Naficy a montré dans un ouvrage lumineux, An Accented Cinema, exilic and diasporic filmmaking, combien ces trajectoires métissées, dans leur diversité, enrichissent l'expression cinématographique. C'est ce que chacun de ces films matérialise en effet, dans la singularité de sa mise en scène.

«Vers la bataille» d'Aurélien Vernhes-Lermusiaux

Quelle aventure! Comme du même élan, l'aventure est celle de Louis, pionnier de la photographie de grand reportage au milieu du XIXe siècle, et celle du film lui-même. Sans effets de manche, il y a une sorte de bravoure permanente dans la manière de faire exister les images et les situations, qui fait écho à la détermination du personnage central de cette fiction.

En pleine guerre déclenchée par l'expédition au Mexique de ce Maximilien que Napoléon III voulut faire empereur, un homme jeune, interpété avec le mélange de force et de fragilité qui le caractérise par Malik Zidi, erre dans une jungle hostile, harnaché d'un lourd équipement de photographie, comme il existait en 1863.

Louis tente de trouver le chemin d'une bataille que ses compatriotes français sont supposés mener, et évidemment gagner, quelque part dans cette nature non seulement (très) hostile, mais qui semble appartenir à un autre monde que les projets coloniaux qui cherchent à s'y imposer, et que la technologie nouvelle que l'entreprenant photographe trimballe à dos d'âne, puis sur son propre dos.

On songe à Aguirre aussi bien qu'à La 317e Section en accompagnant ces tribulations qui connaîtront aussi leur content de grotesque, au fil de péripéties et de rencontres inattendues avec notamment un paysan mexicain et un officier français. Mais Aurélien Vernhes-Lermusiaux a une manière très personnelle d'inscrire son personnage dans des environnements (géographiques et historiques) aux repères pour le moins instables.

Le récit est riche de rebondissements comme de propositions de réflexion, entre autres sur la naissance des médias modernes comme la relation entre l'image enregistrée et la mort. Mais ce qui séduit le plus tient à la sensualité envoûtante qui émane de la mise en scène, dans la tension entre les humains très différents entre eux (et très différents de nous) et des circonstances marquées par l'extrême dureté des conditions physiques et l'extrême violence du conflit.

Grâce aussi à ses interprètes, il y a pourtant sans cesse une forme de douceur, la possibilité d'un sourire, qui flotte dans le film, et fait elle aussi écho à une réalisation attentive aux êtres, aux petits gestes, aux à-côtés de l'action principale. Petit film d'auteur qui ne renie rien de ses ambitions mais trouve un souffle épique qui le porte de bout en bout, Vers la bataille est une belle et forte surprise.

Vers la bataille

d'Aurélien Vernhes-Lermusiaux

avec Malik Zidi, Leynar Gomes, Thomas Chabrol

Séances

Durée: 1h30

Sortie le 26 mai 2021

«Si le vent tombe» de Nora Martirosyan

Lorsque Nora Martirosyan l'a réalisé, Si le vent tombe était un film hanté. Accompagnant la mission d'Alain Delage (le toujours excellent Grégoire Colin), expert français envoyé vérifier la conformité aux normes internationales d'un nouvel aéroport construit au Haut-Karabakh, le consultant découvrait les innombrables fantômes qui habitaient ce territoire, et surtout l'esprit de ceux qui y vivent.

Sur un fond dramatique, celui d'une enclave encerclée par des ennemis et saturée de mémoire guerrière, l'élégance du film tenait à sa manière d'associer comédie et fantastique, tandis qu'un monde, à la fois très réel et complètement fantasmatique, émergeait aux yeux de l'expert venu d'un autre univers.

Ni fermé ni complaisant, cet Alain était l'incarnation d'un univers de normes et de sécurité quotidienne, dépourvu d'emballements lyriques, hostile aux légitimations par la tradition de pratiques immorales et illégales, imperméable aux envolées nationalistes et virilistes en vigueur chez ces hommes, ces femmes, ces enfants habités d'autres rêves et définis par d'autres repères.

Pour évoquer cette confrontation à la fois radicale et en nuances, la jeune réalisatrice retrouvait cette verve singulière qui fut la marque des grands cinéastes d'Europe centrale, où ironie et poésie dansent ensemble afin de mieux donner accès à des situations souvent graves ou dangereuses.

De ce film, il faut désormais parler au passé. Il n'a pas changé, c'est le monde qui a changé. Sélectionné dans de très nombreux festivals en 2020, Si le vent tombe devait sortir l'automne dernier, la pandémie de Covid en a décidé autrement. Entre-temps, en septembre, le lieu et l'univers (mental et affectif tout autant que très réel) où se passait le film ont disparu, détruits par la guerre qui hantait le film, et le pays où il était situé et dont il voulait témoigner.

Au début de l'automne dernier, l'offensive des forces de l'Azerbaïdjan, qui ont écrasé leurs adversaires arméniens, a abouti au cessez-le-feu du 10 novembre 2020, rayant pratiquement de la carte le Haut-Karabakh comme entité indépendante.

C'est désormais un monde fantôme que se trouve évoquer le film, trace visible, sonore et sensible non seulement d'un état des lieux qui n'existent plus, et de personnages qui ne pourraient pas aujourd'hui se comporter comme ils le font, mais d'un imaginaire (celui qui hantait le film lors de sa réalisation) devenu doublement spectral. Si le vent tombe n'en est que plus émouvant, tout en s'étant, sans le vouloir, transformé en une étrange archive historique.

Si le vent tombe

de Nora Martirosyan

avec Grégoire Colin, Hayk Bakhryan, Arman Navasardyan

Séances

Durée: 1h40

Sortie le 26 mai 2021

«L'Arbre» d'André Gil Mata

Spectral lui aussi, mais fort différemment, le film du jeune réalisateur portugais est un chant de guerre, chant funèbre et lancinant aux côtés de ceux qui, partout, subissent des conflits sur lesquels ils n'ont pas prise.

Poème cinématographique plutôt que récit, L'Arbre accompagne dans un paysage de neige et d'arbres nus un vieillard qui, à pied ou en barque, transporte des bouteilles vides pour un épuisant ravitaillement, un enfant qui erre en portant un lourd sac où il accumule un butin dérisoire trouvé dans des maisons en ruines.

Hors champ, des explosions, sur la bande-son, des rafales, des bruits de bottes.

Composé d'une vingtaine de plans, ce qui est extrêmement peu pour un film de 1h40, chaque plan animé par un très lent travelling ou panoramique accompagnant le protagoniste, L'Arbre ne comportera pratiquement aucun mot pendant l'essentiel de sa durée.

L'envoûtante circulation du vieil homme, puis du garçon, évoquent sans doute le grand art de Béla Tarr, auprès de qui André Gil Mata a étudié au sein de la FilmFactory de Sarajevo, et en particulier les amples circulations dans des paysages désolés du chef-d'œuvre fleuve du cinéaste hongrois, Sátántangó.

Mais l'usage des couleurs, des matières, des mille nuances de la nuit sont bien d'André Gil Mata et de lui seul. Et la composition en grandes boucles où des motifs se répondent, et où la caméra semble sculpter le temps et le sens, ne doit rien à personne.

Il faudra les dernières minutes pour que la langue confirme ce que suggéraient certains indices, le lien avec la guerre en Bosnie, pays où le cinéaste a vécu et où le film a été tourné. Mais ce conte mystérieux, où circulent les signes d'une fatalité cyclique et pourtant une forme d'espoir, ténu comme un maigre feu dans la neige, appelle des échos archaïques et contemporains, partout dans le monde.

L'Arbre

d'André Gil Mata

avec Petar Fradelić, Filip Živanović

Séances

Durée: 1h40

Sortie le 26 mai 2021

«The Father» de Florian Zeller

À l'évidence plus formaté que les précédentes mises en scène, cette transposition à l'écran de la pièce éponyme par l'auteur de celle-ci trouve sa force dans un espace dessiné par trois piliers.

Le premier tient à l'habileté de l'organisation des éléments d'informations distillés, agencement qui vient du texte d'origine et permet de traduire la confusion du personnage principal, cet octogénaire qui refuse de reconnaître les effets de l'âge sur son état mental.

Le résultat est une désorganisation des repères, chronologiques autant que d'identification des personnes et de leurs relations, qui trouve ainsi dans la dramaturgie comment faire écho aux effets de la maladie d'Alzheimer.

Très brillant, l'agencement des séquences avec leur lot de porte-à-faux et de malentendus apparaît aussi comme un acte de pouvoir de l'auteur-réalisateur, jouant avec ses spectateurs un jeu dont lui seul connaît la règle.

Le deuxième point d'appui du film tient à son interprétation, et en particulier celle d'Anthony Hopkins dans le rôle du vieil homme et d'Olivia Colman dans celui de sa fille, ce qui leur a valu à l'un et l'autre un Oscar.

Il est d'usage de chanter les louanges des acteurs britanniques, ce qui est à la fois justifié et simplificateur, tant ils sont loin de jouer tous de la même manière. Ici, on a affaire à deux exemples virtuoses d'une interprétation où chaque intention est explicitée comme on détacherait les syllabes en parlant. Hopkins et Colman sont des athlètes de haut niveau de l'interprétation, chez qui jouer la fragilité est un tour de force parmi d'autres. Nul n'est tenu d'y voir le meilleur de ce qu'il est en droit d'attendre du travail d'acteur.

Le troisième aspect, le plus inhabituel et le plus convaincant, concerne les décors. L'artifice du lieu clos, cet appartement transformiste qui sera inséparablement le même et pas le même au fil des séquences, devient assurément la plus belle proposition de cinéma qu'offre The Father.

Elle donne aussi au spectateur l'occasion de jouer à reconnaître points fixes et changements, de s'en soucier ou de s'en désintéresser. Le travail sur le décor permet ainsi de circuler mentalement dans un film qui, une fois compris le sens général de ce qu'il va évoquer, ce qui est assez rapide, a bien besoin de ce terrain où l'ouverture naît, paradoxalement et talentueusement, de la clôture.

The Father

de Florian Zeller

avec Anthony Hopkins, Olivia Colman, Mark Gatiss

Séances

Durée: 1h38

Sortie le 26 mai 2021

«Paris Stalingrad» de Hind Meddeb

Aux antipodes du précédent, ce documentaire ouvert aux quatre vents de la misère contemporaine dans les rues de nos villes touche d'emblée par la place qu'y occupe, sans prétention mais sans fard, sa réalisatrice.

Il faudrait dire: sa réalisatrice et sa colère, tant le film naît littéralement de la rage et de la honte qu'inspire, à Hind Meddeb comme à bien d'autres, le traitement réservé aux migrants, en l'occurrence à Paris (mais évidemment pas seulement là).

Circulant caméra en main dans le quartier de Stalingrad parmi ceux qui dorment sur les trottoirs, font le pied de grue devant des organismes d'aide qui ne les recevront pas, et bricolent des solutions au jour le jour, la cinéaste ne capte pas seulement des états des lieux terrifiants –et émouvants aux côtés de celles et ceux qui tentent d'apporter un peu de réconfort à ces personnes démunies. Elle trouve en chemin deux vecteurs de narration: un refrain et un conteur.

Le refrain, sinistre dans son absurdité comme dans sa brutalité, c'est celui des évacuations musclées opérées par les policiers, réitération aberrante qui déplace sans fin, et de manière inutilement humiliante et maltraitante, des personnes qu'on continue de traiter comme des nuisances, au lieu de partir de leur humanité. Et, tout simplement, du fait qu'elles ne vont pas disparaître.

Le conteur, ce sera ce jeune homme venu du Soudan du Sud qui, tout en partageant le sort des autres exilés sur les berges du canal de l'Ourcq et alentour, invente des chronique poétiques, mi-chant de griot mi-rap, pour décrire sa situation et ce qu'il voit.

Réapparaissant lui aussi régulièrement dans le film, il offre de la situation un commentaire désabusé et pourtant tonique. Signe de vie et d'invention dans un monde où la violence seule gouverne, Souleymane qui, à 18 ans, a survécu aux tortures dans son pays, à l'esclavage dans les mines du Niger et du Tchad, aux prisons libyennes et à la traversée de la Méditerranée dans des conditions extrêmes, n'incarne pas seulement une impressionnante dynamique personnelle.

Sa présence permet au film d'échapper en partie au travers de nombre de réalisations qui, pour évoquer le sort infernal de celles et ceux qui cherchent à construire une existence parmi nous, ne les montrent que comme des victimes. Ainsi Paris Stalingrad tend-il à se différencier des représentations construites sur un regard compassionnel, certes bien plus décent mais finalement symétrique de l'approche stupidement répressive des autorités et des grands médias.

Au pied de la ligne de métro parisienne, le jeune poète du Darfour entrebâille une autre manière de regarder, d'écouter, de raconter.

Paris Stalingrad

de Hind Meddeb, coréalisé avec Thim Naccache

avec Souleymane Mohamad

Séances

Durée: 1h28

Sortie le 26 mai 2021

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