Culture

Dans les lumières vibrantes de «Balloon», la voie et la voix de Pema Tseden

Temps de lecture : 10 min

À l'occasion de la sortie de son nouveau film, magnifiquement porté par le sens du sacré et du quotidien, rencontre avec le grand cinéaste tibétain.

Balloon, à la fois onirique, métaphorique et très ancré dans son territoire. | Condor Film
Balloon, à la fois onirique, métaphorique et très ancré dans son territoire. | Condor Film

Le septième film de Pema Tseden, et le troisième à être distribué en France après Tharlo et Jinpa, confirme avec éclat que son auteur n'est pas seulement un très bon réalisateur tibétain représentatif de la culture de son peuple, mais un des grands artistes du cinéma contemporain.

L'humour, la tendresse, la cruauté et la beauté se sont penchées comme autant de fées puissantes mais ambiguës sur ce récit aussi tonique que complexe.

Il y a le berger très préoccupé des marques de sa virilité et les gamins qui ont des idées pour s'amuser avec des préservatifs. Il y a l'épouse imprégnée de respect pour les valeurs traditionnelles et sa sœur blessée par un amour déçu, qui va peut-être devenir nonne. Mais personne n'est réductible à une seule fonction ni à un seul trait de caractère. Pas plus le grand-père que les enfants.

Il y a un amoureux transi, des malentendus et des trahisons comme dans une pièce de Marivaux, le conflit entre le contrôle des naissances imposé par la loi et les croyances religieuses bouddhistes concernant la réincarnation, et des affrontements au grand air entre hommes rudes comme dans un western.

Il y a un livre qui brûle et un adolescent qui essaie de trouver son chemin, l'immensité bouleversante des paysages tibétains et les lois de la République populaire de Chine. Le sens du sacré et le sens du quotidien. Avec un sens impressionnant de la composition, le cinéaste tisse ainsi les multiples fils de son récit, et leurs multiples colorations.

Il y a les images qui semblent palpiter d'une vie intense, souvent douloureuse, parfois d'une folle sensualité –particulièrement les intérieurs des maisons traditionnelles. Une romance très émouvante et des moments proches du fantastique inscrits très naturellement dans un réalisme âpre et puissant.

Il y a la compassion et l'ironie dans la manière qu'a Pema Tseden de filmer le machisme de ses compatriotes, la brutalité des humains et de la nature, mais aussi la diversité des manières de percevoir le monde, et plusieurs idées respectables sur comment mener son existence.

Il y a dix figures attachantes et deux personnages féminins d'une présence intense: Drolkar, paysanne, épouse du berger Dargye et déjà mère de trois fils, et Drolma sa sœur, l'amoureuse déçue en route pour le monastère.

Il y a, partout et sous de multiples formes, de la liberté et de la contrainte, de la générosité et de l'obstination butée, des pulsions de vie, des formes de soumission et des échappées de rêve.

Fable inscrite dans une réalité très située, Balloon est incroyablement accessible à quiconque, où qu'il vive et quel que soit son mode de vie. Cela méritait d'aller en parler avec son auteur.

Entretien avec Pema Tseden

L' écrivain, scénariste et réalisateur tibétain Pema Tseden lors du Festival international du film de La Rochelle en 2012. | Jean-Pierre Bazard via Wikimedia Commons

Comme vos deux films précédents, Tharlo et Jinpa, Balloon est tiré d'une nouvelle que vous avez écrite. Pouvez-vous expliquer d'où vient cette histoire?

L'inspiration pour cette histoire est venue il y a de nombreuses années. À l'époque, au début des années 2000, j'étudiais à l'Académie du cinéma de Pékin. Un soir d'automne, je marchais dans le quartier et j'ai vu par hasard un ballon rouge qui volait dans le vent. Il m'a semblé que c'était une très bonne image de film, alors j'ai commencé à imaginer d'autres plans qui pourraient s'y rattacher. Cette image a suscité une association d'idées avec la situation actuelle du Tibet, et elle m'a aussi évoqué une autre image liée au ballon, celle d'un préservatif. C'est ainsi que le prototype de cette histoire s'est peu à peu formé dans mon esprit.

Avez-vous toujours voulu en faire un film ou est-ce arrivé plus tard?

Au début, je voulais en faire un film, mais à cause d'obstacles liés d'une part à la censure, d'autre part au financement, je n'ai pas pu le réaliser. J'ai alors choisi d'en faire un texte littéraire, que j'ai publié. Bien plus tard, en 2018, j'ai pu réunir les conditions nécessaires pour mener ce projet à terme.

En quoi l'histoire racontée par le film est-elle différente de celle de la nouvelle?

La structure de base est la même, mais certains personnages ont été développés, principalement celui de la nonne. Dans le roman original, sa description n'est pas aussi détaillée, son histoire n'apparaissait que comme une intrigue secondaire, alors que dans le film ce qui lui arrive a gagné en importance et en intensité.

J'ai ajouté dans le scénario le personnage de son ancien amoureux, l'enseignant du collège, et le livre Ballon écrit par cet enseignant à partir de ce qu'ils ont vécu auparavant. Pour le film, j'ai aussi ajouté des moments non réalistes et des scènes de rêve, qui ne se trouvaient pas dans le texte publié.

Drolma (Yangshik Tso), la jeune sœur qui va entrer dans les ordres, affronte son aînée. | Capture d'écran de la bande-annonce

Le scénario de Balloon était-il très proche de ce que nous voyons à l'écran? Jusqu'où allez-vous dans la description des situations et l'écriture des dialogues au stade du scénario?

L'écriture d'un scénario nécessite la prise en compte de nombreux facteurs tels que la censure, le financement et la production, et c'est aussi le cas pour Balloon. Le scénario est pour l'essentiel conforme à ce que vous voyez à l'écran, mais il a été rédigé de manière à éviter certaines questions sensibles.

On pourrait comprendre Balloon comme la représentation d'un conflit entre deux types de relations très rigides et contraignantes vis-à-vis de la vie, celles provenant de la réglementation imposée par l'État aux individus et celles issues des coutumes locales traditionnelles concernant les relations entre hommes et femmes, entre anciens et jeunes, la pudeur pour les femmes et le comportement macho pour les hommes, la réticence à l'égard de la culture et de l'éducation. Êtes-vous d'accord avec cela?

C'est une interprétation possible, et je l'accepte comme telle. Il me semble clair que des publics d'origines culturelles différentes auront des interprétations différentes de Balloon.

Des publics différents peuvent aussi avoir une compréhension différente de la croyance en la réincarnation du grand-père dans le bébé à venir, mais elle sera largement considérée comme superstitieuse et la décision de croire tout ce que le lama a dit comme une mauvaise attitude. N'est-ce pas un nouveau rapport aux traditions et aux croyances dans votre travail?

Le type de croyance que vous avez détermine le type de connaissance auquel vous avez accès et les interprétations que vous ferez. Pour un croyant convaincu, il est naturel d'avoir le type de compréhension du monde auquel on assiste dans le film. Au contraire, pour qui ne partage pas cette foi, elle sera considérée comme une superstition.

Lorsqu'elle apprend qu'elle est enceinte, Drolkar (Sonam Wangmo) se trouve confrontée à de multiples injonctions contradictoires. | Condor Film

Il y a plus d'humour dans ce film que dans vos précédentes réalisations, même s'il n'a jamais été totalement absent. Était-ce intentionnel ou cela s'est produit au cours de la réalisation du film?

Je ne me dis jamais: il faut que j'ajoute des moments drôles, la présence d'une dimension humoristique est naturelle pour moi, et ces aspects étaient présents dès le processus d'écriture.

Avez-vous fait des demandes spécifiques à Lü Songye, qui est le directeur de la photographie pour votre troisième film d'affilée, en ce qui concerne l'utilisation de la caméra, de la lumière, des couleurs?

Avant le tournage, nous avons choisi un style d'ensemble, dont le principe de base est que la caméra serait toujours en mouvement, pour souligner l'état de tension des personnages. La dominante couleur est principalement froide pour correspondre à l'ambiance du film dans son ensemble. Les intensités lumineuses permettent de distinguer les parties réelles et oniriques.

Dans les rôles principaux, nous reconnaissons les interprètes de vos précédents films, Jinpa et Sonam Wangmo jouaient dans Jinpa, Yangshig Tso dans Tharlo. Pouvez-vous nous parler de lui et d'elles?

Sonam Wangmo et Yangshik Tso sont toutes deux des actrices très professionnelles, chacune a une carrière à l'écran et sur scène. Grâce à leur connaissance de la vie et du contexte culturel décrits dans le scénario, il leur est plus facile d'entrer dans le cœur des personnages. Plus précisément, afin de s'imprégner du rôle de la fermière Drolkar, Sonam Wangmo a rejoint l'équipe à l'avance pour s'informer sur les coutumes locales, la vie quotidienne, et elle a appris les expressions des dialectes locaux.

Yangshik Tso a également beaucoup travaillé pour se rapprocher du rôle de sa sœur devenue nonne, elle s'est installée dans un couvent deux mois à l'avance pour partager la vie quotidienne des religieuses. Pour le tournage, elle a coupé ses longs cheveux et s'est rasé la tête afin d'être conforme au personnage.

Dargye (Jinpa), homme fort pris dans un réseau de forces qui le dépassent. | Capture d'écran de la bande-annonce

Quant à Jinpa qui interprète le berger Dargye, j'ai fait sa connaissance lorsqu'il est venu étudier le métier d'acteur à l'Académie du cinéma de Pékin. Il y a passé un an, et ensuite il a commencé à jouer, notamment dans Tharlo et dans Soul on a String de Zhang Yang d'après les nouvelles de Tashi Dawa, et bien sûr dans Jinpa qui porte son nom et dont il est un des deux acteurs principaux.

Les autres personnages sont-ils aussi joués par des acteurs professionnels?

Le professeur est joué par l'un des accessoiristes du film, il a déjà participé à d'autres tournages de films tibétains et c'était lui qui faisait le mendiant dans Jinpa. La plupart des seconds rôles sont interprétés par des non-professionnels, dans des rôles très proches de leur existence réelle. En général, je ne leur donne pas à lire le scénario, je décris seulement la situation qu'ils auront à interpréter, je préfère qu'ils n'essaient pas d'ajouter des intentions mais qu'ils fassent les gestes qui sont les leurs dans la vie réelle.

Que devrions-nous savoir sur la ou les langues parlées dans le film, que nos oreilles occidentales sont incapables de percevoir et d'identifier?

La langue parlée dans la majeure partie du film est le tibétain, plus précisément une des formes de cette langue. Il existe trois dialectes principaux; celui qu'on entend dans le film est le tibétain de la région de l'Amdo [nord-est de l'aire tibétaine, qui correspond pour l'essentiel à la province chinoise du Qinghai, où se déroule le film. Pema Tseden est lui-même originaire de cette région]. Ce dialecte est sensiblement différent de ceux de Lhassa et du Kham.

Il y a également des membres d'autres ethnies: les hommes qui achètent le mouton sont des commerçants hui (Chinois de confession musulmane), le marchand de ballons est un Chinois han, il parle le dialecte de la région du Qinghai, qui est différent du mandarin. Je voulais rendre sensible la complexité des environnements dans lesquels vivent les gens, et l'usage de différentes langues et dialectes y contribue.

Je me doute qu'il est difficile pour des spectateurs occidentaux de repérer toutes ces nuances, mais je pense que le langage est lié aux émotions, y compris certains changements subtils dans les expressions du visage et du corps, donc même si vous ne comprenez pas la langue spécifique, vous pouvez sentir les émotions contenues dans le langage.

Pouvez-vous nous en dire plus sur le beau personnage de la religieuse, sur l'endroit où elle vit?

Elle appartient à un ordre cloîtré; une fois qu'elle aura rejoint le monastère, elle n'aura plus de contact avec l'extérieur. J'ai voulu que ce personnage présente un contraste maximum avec celui de sa sœur Drolkar.

La nonne porte la robe traditionnelle de son ordre, mais j'ai fait quelques ajustements au moment de choisir le costume, comme son chapeau, qui est un type de couvre-chef que portent bien les religieuses de son ordre, mais que dans la réalité elle ne serait pas obligée de porter. Il m'a semblé que sa forme et le fait qu'il dissimule la moitié de son visage communiqueraient bien son oscillation entre la vie dans le monde et la foi recluse.

La famille au complet et unie: un très bref moment d'équilibre. | Condor Film

Où se déroule exactement le film? Le lycée du Lac Kokonor où étudie le fils aîné existe-t-il vraiment?

Toute l'action se passe dans les environs du lac Qinghai [dans la province du même nom. Kokonor est le nom mongol de ce lac, qui en tibétain est appelé Tso (lac) Ngonpo (bleu). Tous ces noms veulent dire la même chose: «lac bleu»]. Situer l'histoire là-bas offrait l'ensemble des décors et des contextes dont j'avais besoin, pour les dimensions les plus réalistes du film comme pour ses passages oniriques. Le collège du Lac Kokonor est fictif, nous avons trouvé un établissement scolaire au moment des repérages et nous l'avons en partie transformé pour le tournage.

Comment le film a-t-il été produit? Quelles sont les sociétés de production dont les noms apparaissent au générique?

La production de Balloon n'est pas très différente de celle de mes autres films. Tout d'abord, le scénario est examiné dans le service compétent de l'administration centrale chinoise et enregistré, et la licence de tournage est obtenue, puis une société d'investissement appropriée est trouvée pour coopérer à la production du film. Les sociétés d'investissement sont principalement des sociétés de production cinématographique privées à Pékin. Ma propre société, Mani Stones Pictures, est responsable du tournage et de la postproduction du film.

Une version différente de cette interview figure dans le dossier de presse du film. Les propos de Pema Tseden ont été traduits par Tsemdo Thar. L'entretien a bénéficié des commentaires et corrections de la spécialiste de la culture tibétaine Françoise Robin, professeure à l'Inalco.

Balloon

de Pema Tseden, avec Sonam Wangmo, Jinpa, Yangshik Tso

Séances

Durée: 1h43

Sortie le 26 mai 2021

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