Santé

La fin du télétravail, ou le retour de l'appréhension de faire caca au boulot

Temps de lecture : 6 min

Personne n'aime faire ses besoins dans des toilettes publiques et encore moins quand on a des intestins difficiles.

Pour ceux dont les intestins sont capricieux, le changement de rythme risque d'aggraver les affaires. | Daniel Cheung via Unsplash
Pour ceux dont les intestins sont capricieux, le changement de rythme risque d'aggraver les affaires. | Daniel Cheung via Unsplash

On dira ce qu'on veut du télétravail, mais nous sommes nombreux à y voir un avantage évident: niveau toilettes, c'est vachement mieux, surtout quand il s'agit de faire caca.

Peut-être qu'à votre travail, les portes des cabinets vous arrivent aux genoux, peut-être que l'endroit est silencieux comme une tombe, qu'il n'y a pas de ventilation ou que les cuvettes menacent constamment de se déverser sur le sol. Peut-être que votre patronne adore y faire la causette. Peut-être que la personne à côté de qui vous passez la journée devant l'ordinateur empeste l'endroit après y avoir séjourné. Peut-être que vous êtes cette personne pour quelqu'un d'autre. À votre domicile, les toilettes sont privées (ou, du moins, partagées par beaucoup moins de monde). Les seuls bruits et odeurs que vous devez supportez, ce sont les vôtres.

Le problème dépasse de loin la simple question de confort et de dignité. De manière générale, la vie de bureau n'est pas propice à une bonne santé gastro-intestinale. Des trajets stressants, une activité physique réduite, de la malbouffe à gogo et, oui, des toilettes inconfortables peuvent se traduire par un déséquilibre du système digestif.

Ajoutez à cela des facteurs de confusion comme le syndrome du côlon irritable, la maladie de Crohn, la grossesse, l'intolérance au gluten et d'autres troubles gastro-intestinaux, et vous obtenez une recette de boyaux malheureux. Aujourd'hui, après plus d'un an de travail à domicile, nous sommes nombreux à devoir retourner au bureau, et nos intestins avec. Quiconque a déjà souffert de constipation de vacances pourrait savoir à quoi s'attendre. Mais pour ceux qui souffrent de troubles digestifs, c'est carrément l'angoisse.

Un certain degré d'intimité

«Aller aux toilettes à la maison, c'est un million de fois moins stressant qu'au bureau», résume Sammy Nickalls. L'étudiante de 29 ans vivant en Pennsylvanie est atteinte du syndrome du côlon irritable, un trouble digestif courant provoquant une gêne gastro-intestinale et des selles irrégulières (diarrhée, constipation, voire les deux).

Elle raconte que lorsqu'elle travaillait dans un bureau, elle poussait un soupir de soulagement à chaque fois que les seules toilettes séparées étaient libres. «Je soupçonne certains de mes employeurs de m'avoir jugée pour le temps que j'ai pu passer aux toilettes –surtout quand j'attendais que mes collègues soient partis– et le nombre de fois où j'y allais. Ils devaient me prendre pour une tire-au-flanc.» Elle redoute de devoir à nouveau utiliser les toilettes publiques et précise qu'elle essaiera sans doute de faire caca le matin chez elle avant de retourner en cours.

«Mon plus gros problème avec 99% des toilettes publiques, c'est qu'elles ne sont pas conçues pour préserver l'intimité», déclare Mark, 49 ans, directeur de production pour une société de planification aéroportuaire à Kansas City, qui a demandé que seul son prénom soit cité car il ne veut pas «que le monde entier sache que j'ai des problèmes de fesses». Les toilettes publiques «sont conçues pour que les gens entrent et sortent le plus rapidement possible –fondamentalement, c'est une chaîne de montage pour fonctions corporelles– tout en étant faciles à nettoyer», observe Mark.

«Si la chose a du sens dans un stade, par exemple, je ne comprends pas la pertinence d'un tel processus de pensée dans des bureaux où les gens passent un tiers ou plus de leur temps.» Selon lui, le simple fait d'avoir des portes de cabine qui vont jusqu'au sol ferait une grande différence, même s'il note également que les toilettes séparées à une seule cuvette –qu'il appelle les «mono chiottes»– sont idéales. Selon une enquête, 60% des personnes interrogées affirment retarder l'utilisation de toilettes publiques si elles estiment qu'elles n'offrent pas un degré suffisant d'intimité. Ce qui indique que les WC minables de type aire d'autoroute frustrent, si ce n'est blessent, bien plus de gens que seulement ceux souffrant de problèmes intestinaux.

Des fibres, de l'eau, et des protéines maigres

L'intimité est essentielle, convient Emily, 30 ans, qui vit dans la région de San Francisco et qui a, elle aussi, demandé que seul son prénom soit cité parce que ses collègues de travail ne sont pas au courant de ses problèmes de côlon irritable, notamment de diarrhée. «Je me sens beaucoup plus à l'aise sans que d'autres personnes soient à portée d'oreille, pour des raisons évidentes.» Mais elle a un autre problème avec les toilettes publiques. «J'aimerais qu'il y ait des tabourets physiologiques», ces marchepieds qui permettent d'élever les genoux et de s'asseoir comme en position «accroupie» sur les toilettes, pour déféquer plus facilement. Cela ferait «la plus grande différence», commente-t-elle.

Bridget a 29 ans et vit à New York. Son prénom a été changé parce que son employeur ne l'autorise pas à parler aux journalistes. Elle affirme que travailler à domicile a signifié une amélioration de son confort digestif à bien d'autres égards. «Je porte des vêtements confortables qui ne me serrent pas lorsque mes problèmes gastro-intestinaux se manifestent», dit-elle, en précisant que ses selles sont peu fréquentes mais qu'il n'est pas possible d'attendre lorsque l'envie se fait sentir. «Je suis également en mesure de me faire des repas qui sont plus indulgents avec mon ventre», comme des flocons d'avoine, des poêlées ou des salades. «Et surtout, je peux m'allonger sur mon canapé si je suis vraiment ballonnée et que je commence à avoir des nausées.»

«Notre système digestif fonctionne mieux lorsque nous avons une routine prévisible.»
Sarah Kinsinger, directrice de département de médecine comportementale pour la santé digestive

L'alimentation, notamment, peut avoir un impact très important sur notre santé digestive, explique Aline Charabaty, directrice adjointe du service de gastro-entérologie de la faculté de médecine de Johns-Hopkins. «Ce que j'ai remarqué chez mes patients, c'est qu'ils me disent que lorsqu'ils ont cuisiné à la maison et sélectionné les ingrédients, ils se sentent mieux.» Cela est vrai même chez ses patients qui, comme elle, ont pris du poids durant la pandémie. On a tendance à penser que des kilos en trop sont un signe de mauvaise santé, mais ils peuvent aussi être le résultat d'une bonne alimentation de notre corps –et d'un bon fonctionnement de nos intestins.

Vous mangez peut-être plus de gâteaux faits maison, mais vous êtes aussi moins susceptible de sauter des repas parce que vous avez oublié d'apporter quelque chose au bureau, explique Charabaty. Quand vos supérieurs ne vous surveillent pas de l'autre côté de l'open-space, vous avez aussi plus de temps pour vous asseoir et apprécier la nourriture que vous avez préparée plutôt que d'espérer que la barre protéinée sans fibres trouvée au fond d'un tiroir vous calera pour le déjeuner.

Avant la pandémie, Charabaty recevait des patients qui cherchaient à comprendre pourquoi ils étaient constipés et souffraient d'inconfort digestif. «Je leur dis: “Je me trompe ou vous n'avez rien mangé ou bu de toute la journée? Contrairement à ce qui se passe quand vous êtes à la maison et que vous avez vos flocons d'avoine le matin, et qu'au déjeuner vous vous faites une salade et des protéines maigres.» Ces aliments sont plus denses en calories que le cupcake du bureau que vous avez mangé au déjeuner, c'est sûr, mais ils sont aussi plus riches sur le plan nutritionnel et globalement meilleurs pour votre santé gastro-intestinale.

Le droit de faire caca confortablement

Le retour aux trajets quotidiens vers le bureau pourrait avoir des conséquences dramatiques sur les grosses commissions de chacun. «Notre système digestif fonctionne mieux lorsque nous avons une routine prévisible en termes d'horaires de sommeil, d'horaires d'alimentation, d'habitudes de toilette», explique Sarah Kinsinger, directrice du département de médecine comportementale pour la santé digestive à la faculté de médecine de Loyola à Chicago.

Les personnes dont le système digestif est normal et en bonne santé peuvent en général se remettre sur les rails moyennant un petit temps d'adaptation, mais pour ceux d'entre nous dont les intestins sont au mieux capricieux, le retour au bureau risque d'être beaucoup plus difficile. Un changement de routine «peut entraîner une augmentation des symptômes si vous souffrez d'un trouble digestif chronique», explique Kinsinger.

Pendant la transition, Kinsinger conseille vivement aux employeurs de faire preuve de souplesse avec leurs employés. Beaucoup d'entre eux seront anxieux et pourraient s'inquiéter des conséquences de ce changement sur leur santé digestive. Cela signifie qu'il faut permettre aux personnes souffrant de troubles ou d'inconfort gastro-intestinaux de travailler à distance ou, éventuellement, d'arriver plus tard au travail pour leur donner le temps d'évacuer leurs petites affaires.

C'est peut-être trop demander que d'espérer de toutes nouvelles toilettes qui permettraient à chacun de faire caca confortablement quand il en a besoin. Dans un monde parfait, nous retrouverions tous des toilettes de bureaux avec des portes entières et des salles de repos équipées de canapés, comme les salons pour dames d'autrefois, autant de lieux accueillants pour les personnes souffrant de nausées et de ballonnements.

Mais de petits aménagements peuvent aussi faire des miracles. Bordel, s'exclame Mark, «peut-on avoir autre chose que du PQ papier de verre?».

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