Culture

Il y a cinquante ans, Marvin Gaye libérait la soul avec «What's Going On»

Temps de lecture : 7 min

Le 21 mai 1971, l'artiste sortait son album le plus fameux. En abordant des thématiques sociales noires américaines, il propulsa la soul music dans une nouvelle ère.

Couverture de l'album. | Richard Harris via Flickr – Disque vinyle. | Richard Harris via Flickr – Montage Slate.fr
Couverture de l'album. | Richard Harris via Flickr – Disque vinyle. | Richard Harris via Flickr – Montage Slate.fr

La soirée semble battre son plein. Quatre hommes se retrouvent, se saluent durant quelques secondes avant que la musique ne démarre. Retentit alors un air de saxophone qui, cinquante années après son enregistrement, résonne encore comme l'un des phrasés les plus fameux de la soul music et de la musique moderne en général. Rien que ça.

Comme celle de «Like A Rolling Stone» de Bob Dylan ou de «London Calling» des Clash, l'introduction de «What's Going On» de Marvin Gaye est de ces instants sonores qui portent les promesses d'une ère nouvelle, quelques secondes charnières qui marquent instantanément une génération et celles qui suivront. Il y a des fois, comme ça, où certains ressentis communs se transforment en d'incontestables impacts. Des notes qui ne sont plus des notes mais des témoignages historiques. Ce saxophone en fait partie.

Voilà ce que la mémoire collective dit de ce disque: il est l'album qui a fait entrer les thématiques sociales noires dans la soul populaire, celui qui marque également la transformation de Marvin Gaye, conteur d'amour et chanteur lumineux, en porte-voix et en artiste conscient. Ce qui est fascinant, c'est que l'on est en présence d'un phénomène bien plus complexe. Une chose est sûre: lorsque bien des médias s'amusent à classer les plus grands albums de l'histoire, What's Going On arrive toujours très haut, voire tout en haut. Comme s'il était devenu le fer de lance de la great black music.

Peut-être l'est-il, après tout. Mais au-delà des mythes et des clichés, des réalités historiques souvent usées par le temps, voici un album qui incarne profondément son époque. Et pas une autre.

Le cœur en miettes

Pour bien cerner son importance, il faut remettre le disque dans son contexte. En 1970, la carrière de Marvin Gaye est dans un creux. En délicatesse avec sa maison de disques, la grande Motown fondée et dirigée par Berry Gordy, il ne va plus en studio depuis plusieurs mois. Le 16 mars de cette année, sa partenaire musicale et amie Tammi Terrell est terrassée par une tumeur au cerveau à l'âge de 24 ans. Ensemble, ils ont commis des tubes soul tels que «Ain't No Mountain High Enough» (1967), «Your Precious Love» (1967), «You're All I Need To Get By» (1968) ou encore «Ain't Nothing Like A Real Thing» (1968), ainsi que plusieurs albums. Platonique, cette relation brisée n'en reste pas moins un choc pour le chanteur qui sait et qui sent qu'il ne pourra plus entonner la passion amoureuse comme il l'a fait depuis le début de sa carrière. Il lui faut changer de voie artistique, mais quel chemin emprunter?

1970, donc. À l'époque, les États-Unis sont au cœur d'un conflit sans fin qui divise la population. Marvin Gaye a perdu un cousin au Vietnam. Son frère Frances, lui, revient au pays et raconte les horreurs qu'il a dû contempler.

«C'est le déclencheur, assure Frédéric Adrian, journaliste pour le magazine Soul Bag et auteur d'une biographie du chanteur. Jusqu'alors, sa musique n'était pas imprégnée de la conscience politique noire qui bouillonnait dans son pays. Certes, il a beaucoup chanté pour des œuvres caritatives et a toujours donné du temps et de l'argent pour la cause. Mais il n'embrasse pas le Black Power revendicatif. Il croit plutôt à la promotion de l'entreprenariat noir, d'initiatives et d'institutions, à l'évolution du système éducatif et universitaire. C'est un garçon qui vit un peu dans son monde, seul avec son esprit. Je ne crois pas que le monde qui l'entoure soit un centre d'intérêt pour lui –sauf durant la période de What's Going On. Il n'y a pas grand-chose avant. Il n'y aura pas grand-chose après.»

Pourtant, quelques mois avant la sortie de l'album, il a bien publié une version du titre «Abraham, Martin and John», initialement chanté par Dion. Une ode un peu innocente, un peu naïve à trois figures de la lutte pour les droits civiques. Rien de comparable à ce qui va suivre. Alors qu'il prend conscience que sa musique peut porter un message plus fort encore, un homme va venir tout changer.

Une prise de pouvoir

Obie Benson est l'un des quatre chanteurs du groupe doo-wop The Four Tops. Il a écrit un titre inspiré par ses souvenirs des émeutes de Détroit de 1967 et le propose aux autres membres de sa formation. Ces derniers refusent, estimant que leur domaine d'expertise ne doit pas se détourner de l'amour comme thème de prédilection. Qu'à cela ne tienne. Obie le soumet à Marvin Gaye: ce dernier y trouve l'écho qu'il cherchait alors. Il renomme le titre en «What's Going On?» (le point d'interrogation disparaîtra par la suite), et le fait écouter à un Berry Gordy. Celui-ci reste plus que perplexe. «Le label Motown, sur qui les gens aiment bien taper, avait pourtant déjà publié des sermons de Martin Luther King, rappelle Frédéric Adrian. Berry Gordy est l'un des premiers à s'être engagé via une maison de disques, grâce à son argent, dans les actes et pas seulement en paroles.»

Malgré les réticences du boss, Marvin Gaye part en studio et revient quelques mois plus tard avec une chanson clé en main. «Berry Gordy déteste le côté jazz du morceau. Il l'avouera volontiers plus tard: cela reste sa plus grande erreur d'appréciation.» Car dès sa sortie, le single «What's Going On» est un carton.

«Berry Gordy déteste le côté jazz du morceau. Il l'avouera volontiers plus tard: cela reste sa plus grande erreur d'appréciation.»
Frédéric Adrian, journaliste et auteur de «Marvin Gay»

Berry Gordy voit bien qu'il a failli louper le coche et commande un album dans la foulée à Marvin Gaye, qui ne se prive pas pour renégocier un contrat à son avantage. «Puisqu'il faut l'album rapidement, les négociations sont très intenses, précise Frédéric Adrian. Elles vont permettre à Marvin Gaye de gagner beaucoup d'indépendance contractuelle. Il était un peu dans les choux, Motown sortait des disques parfois contre son avis. D'un coup, il peut définir ses conditions. Il produit, il peut créditer les musiciens… Il prend du pouvoir du point de vue musical.»

En studio, Marvin Gaye est assisté (entre autres) de musiciens issus du groupe studio de la Motown, les Funk Brothers, ainsi que des choristes The Andantes, ou encore de l'arrangeur et chef d'orchestre David Van de Pitte. Ensemble, ils créent l'album What's Going On. Une escale dans le temps, un hymne à la volupté et à l'amour de son prochain.

L'héritage doo-wop

Certes, la musique américaine n'a pas attendu Marvin Gaye pour parler des inégalités sociales et de la guerre du Vietnam. Encore moins pour rendre ces thèmes rentables pour l'industrie. Qu'est-ce qui rend cette production si novatrice? C'est dans sa forme que What's Going On marque un tournant. «C'est un peu le premier album-concept de la soul, explique Frédéric Adrian. Il y a déjà eu des albums thématiques chez Ray Charles ou Sam Cooke, mais pas d'album pensé à ce point. Dans le rock, il y avait bien des disques composés pour être joués d'une traite. Mais la soul produisait surtout des disques pensés comme des suites de chansons.»

Surtout, What's Going On parvient à expérimenter tout en restant parfaitement ancré dans l'atmosphère musicale de son époque. «C'est le son de 1971. C'est ce qu'on entendait aux États-Unis, chez les Noirs comme chez les Blancs d'ailleurs. Il passe partout. C'est également un énorme succès, un classique instantané.»

«C'est le premier album-concept de la soul.»
Frédéric Adrian, journaliste, auteur de «Marvin Gaye»

Sur cet album, Marvin Gaye explore de nouvelles manières d'utiliser sa voix, notamment grâce à la technique des overdubs: les éléments et les pistes sonores peuvent être ajoutés et superposés à un enregistrement. Il peut lui-même doubler son chant, faire des harmonies, exister en plusieurs points et en plusieurs fois. Ce don d'ubiquité, c'est son héritage doo-wop qui le motive. Car il a beau être fils de pasteur et avoir un bagage gospel, c'est bien dans ce genre musical qu'il puise ses racines les plus solides.

Libéré, son âme de producteur ressort. Ses désirs les plus fous également. «On pourrait presque dire qu'il entend des voix. Il est habité par cette intuition divine, sûrement bien aidée par ses pratiques toxicologiques», commente Frédéric Adrian. À partir de cet album, Marvin Gaye construit un univers artistique représenté par une discographie bien plus large que durant les années 1960.

Libérer la soul music

Ce virage était-il inéluctable? Marvin Gaye devait-il, quoi qu'il en coûte, passer par cette conscientisation de sa musique? D'ailleurs, aurait-il entrepris ce changement si Obie Benson n'était pas venu le trouver pour lui proposer sa chanson? Frédéric Adrian émet des réserves: «Avant le single “What's Going On”, cela faisait plusieurs mois qu'il n'enregistrait plus. Ce qu'il avait sorti précédemment était assez expérimental et il n'y avait rien ou presque musicalement qui puisse laisser présager d'un tel changement.»

Le journaliste revient sur la personnalité du chanteur: «Marvin Gaye n'a pas une créativité personnelle si forte qu'on veut bien le croire. Il a un côté feignant, dilettante. On lui dit: “Tu n'as qu'à faire ça, Marvin.” Il trouve ça pas mal et il le fait. Ça a été la même chose avec l'album suivant, I Want You, qui est très certainement l'un de ses meilleurs. Berry Gordy lui a soufflé l'idée de faire ce type de chansons. Et puis il marche souvent au fric, à la commande, comme pour la bande originale du film Trouble Man qui sort en 1972.»

La suite de sa carrière montre que What's Going On est une comète, une idée fulgurante, une envie viscérale bientôt supplantée par d'autres envies thématiques et musicales, une parenthèse dans la vie de Marvin Gaye. Cette dernière s'achèvera le 1er avril 1984 après que son père lui a tiré dessus lors d'une dispute.

C'est surtout sur la soul music en général que l'impact du disque est immédiat. Son succès libère d'autres musiciens, les autorise à parler ouvertement des droits civiques et de la condition noire aux États-Unis en étant commercialement crédibles. Ça change tout. Les labels vont suivre le mouvement et permettre à de grands noms tels que Curtis Mayfield ou les Isley Brothers de donner libre cours à leurs aspérités politiques. La face de la soul music en sera transformée pour toujours.

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